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06/11/2009

Le jour où le Mur est tombé

Comme beaucoup de mes contemporains, quand la RDA s’effondra, je fus pris de court par la rapidité avec laquelle les événements s’enchaînèrent. Journaliste alors dans une revue de sciences politiques, je suivais pourtant depuis longtemps avec une équipe de chercheurs ce qui se passait à l’Est de l’Europe. Nous avions été ainsi les premiers à réaliser en janvier 1989 un sondage donnant Boris Eltsine gagnant haut la main aux premières élections libres en URSS. Malgré tout nous restions septiques sur les évolutions des régimes en place. Même nos correspondants à Berlin n’avaient rien vu venir. Jusqu’à la réunification nous fûmes toujours en retard sur l’événement. Plus tard, il en fut de même avec la guerre civile en Yougoslavie.

 

Ayant vu hier soir à la télévision certains de ces observateurs, dont certains correspondants de presse en place à l’époque, revenir sur ces événements, je ne m’étonne plus aujourd’hui de notre incrédulité d’hier. Nous étions tous prisonniers d’un système de pensées pour lequel il était impossible que ces Etats s’effondrent uniquement sous les coups d’un mouvement démocratique spontané. A moins de dix ans d’écart, il se reproduisait là ce qui s’était passé en Pologne, mais cette fois sans le recours d’une opposition organisée, qui plus à large base ouvrière. En RDA puis dans pratiquement tous les pays de l’ancien « glacis », ce sont les « citoyens » sans aucune distinction de « classe » qui se manifestaient pacifiquement mais résolument.

 

Par là, je ne veux pas dire qu’ils avaient suffi que les « gens » sortent dans la rue. Les événements polonais, puis la « Glasnost » et la « Pérestroïka », en résumé le changement de cours initié par la direction soviétique, avaient largement préparé le terrain, mais nous pensions plutôt à des réformes à court ou moyen terme qu’à une révolution. Car ce qui s’est passé ces années là fut bien une révolution. Pas l’une de ces révolutions politiques « antibureaucratiques » comme nous l’avions toujours espéré où l’on garderait le « meilleur » du socialisme comme on dit au NPA. Mais une révolution démocratique ou « l’utopie consumériste capitaliste » l’emporta sans coup férir. Le premier acte de ceux qui franchirent le Mur ce jour là ne fut-il pas de se précipiter aussitôt dans les grandes surfaces de Berlin-Ouest. Quelle claque !

 

Pendant quelques temps j’ai cru à la résistance de la bureaucratie. Je l’avais même dit dans un éditorial. Mes observateurs avouaient hier à la télévision qu’ils n’avaient toujours pas compris pourquoi il n’y avait pas eu, à ce moment là, un coup d’Etat en Russie avec un scénario à la Tienanmen en RDA. Et puis la « classe ouvrière » allait-elle se laisser ainsi déposséder de son Etat, tout bureaucratisé et déformé fut-il ? Ce dernier sursaut eut lieu… en Roumanie. Plusieurs milliers de mineurs fondirent sur Bucarest pour chasser les « démocrates » à coups de bâton. Pauvres mineurs, dernier rempart du « socialisme réellement existant ».

 

Si la gauche se décompose aujourd’hui, la « chute du Mur » n’y est évidemment pas pour rien. Mais le ver était dans le fruit depuis bien plus longtemps. Je me souviens avoir écouté religieusement au début des années 70, Mandel nous raconter par le menu, dans le bruit et la fureur des combats, les premiers pas de la révolution allemande comme si nous y étions. Elle avait commencé un 9 novembre 1918 par la mutinerie des marins de Kiel. Soixante-et-onze après, ce même 9 novembre, un cycle se refermait : celui des révolutions européennes.

 

On ne construira pas un nouveau projet d’émancipation tant que l’on n’aura pas fait un bilan sérieux de ce long cycle tragique. Ceux qui croient pouvoir s’en passer se trompent eux-mêmes. Le jour où le Mur est tombé la révolution est devenue « un concept vide ».

 

 

Dernier billet avant travaux - un déménagement. A bientôt.

Commentaires

Cher Gilles,

Navré de revenir vous « titiller »... Nous sommes encore quelques-uns à nous souvenir avoir milité, à la suite de nos aînés, pour la fin de la monstruosité soviétique et la chute de son empire. Nous étions nombreux, y compris à l'extrême-gauche, et jamais nous n'avons identifié ce qui se passait à l'Est ni avec le socialisme, ni avec un quelconque espoir révolutionnaire et émancipateur : car pendant presque un siècle, il a été là-bas « minuit dans le siècle ».

Sur la lutte des mineurs roumains non pas *en faveur*, mais *contre* leurs oppresseurs et leurs exploiteurs, je vous propose deux liens : http://tinyurl.com/Les-gueules-noires-de-Roumanie et http://tinyurl.com/lutte-des-classes-en-roumanie : la réalité est assez éloignée d'une classe ouvrière « défendant son État, fût-il bureaucratique et dégénéré », elle ressemble plutôt (hormis les pénibles épisodes des nervis de 1989 et les années qui ont suivies) à un combat acharné et parfois désespéré contre un des systèmes d'exploitation et de dictature, d'esclavage également, les plus pervers, les plus féroces et les plus oppressifs qui ait jamais été inventé.

La chute du Mur est, entre autres, l'aboutissement de ce long combat des ouvriers, des intellectuels, des artistes, de la jeunesse aussi, combat parfois meurtrier à Berlin, Budapest, Prague et Varsovie et Gdansk.

Certes, cette libération a aussi consisté en une « ruée sur les supermarchés », mais qu'attendait-on de gens dénués de tout, non par pauvreté mais par privations qui leur étaient infligées ? « Aussi consisté », parce que c'est aussi la première révolution démocratique allemande a avoir réussi, et en plus sans effusion de sang (en 1989, vous n'espériez plus dans la révolution ? - sourire) et aussi la fin définitive de la seconde guerre mondiale, avec la fin de la partition et de l'occupation de l'Allemagne.

Pour le reste, je crains que tant que la gauche de la gauche (et en tout cas le NPA) s'obstinera à ne pas tirer un bilan lucide de ce qui s'est joué, en Russie d'abord puis ailleurs sur la planète, et à ne pas considérer que ce système-là était notre ennemi le plus farouche et le plus mortel, elle ne suscite dans ses projets d'avenir que des sourires entendus : « Vous êtes très sympathiques, on va même voter pour vous à l'occasion... mais heureusement que jamais vous ne parviendrez jamais au pouvoir ! »

Cordialement.

Écrit par : Alain | 08/11/2009

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