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20/10/2009

« Mal-être » ou « malaise » social ?

Selon un statisticien (inspecteur général honoraire de l'Insee), on se suiciderait moins à France Telecom que dans le reste de la population active française. Ce qui est « statistiquement » vrai : 15 (pour 100.000) contre 19,6. En septembre le site eco.rue89 s’était livré à une étude semblable avec des conclusions quasi identiques avec néanmoins d’autres chiffres. On y apprenait même que l’on se suicidait moins à France Telecom que dans les dernières années (29 en 2002). L’article concluait que pour autant, il y avait bien une crise réelle à France Telecom, comme le prouve les suites qui ont été donné à ce phénomène depuis quelques semaines dans l’ancienne entreprise publique.

 

Le statisticien,  auteur de la seconde enquête dont on va très certainement entendre beaucoup parler ces jours prochains, va jusqu’à évoquer un délire (un peu comme le président de France Telecom parlait de « mode ») pour expliquer ce phénomène : « Croire en l'existence de quelque chose qui n'est pas constitue ce qu'en psychiatrie on appelle un délire. Ici ce n'est personne en particulier, mais le corps social qui délire : salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble. Ce qui est dit dans ce délire n'est pas réel : c'est quand même un symptôme. Il signe quelque chose, un mal-être social. »

 

Ce terme de « mal-être » associé à « social » est troublant. Comme si, en quelques années, on était passé du traditionnel « malaise social » touchant des catégories entières de salariés (et dont on a vu encore ces derniers mois plusieurs manifestations classiques : journées nationales d’action, grèves avec occupation ou « séquestration » de dirigeants, comme à Continental ou Molex, etc.) à une individualisation de ces conflits. Evidemment il n’en est rien. Ce mal-être social n’est qu’un phénomène annexe, particulier d’un malaise social général. Alors pourquoi fait-il plus la « une » des médias ? La faute aux médias ?

 

Ce que nous apprend l’enquête de rue89 montre à l’inverse que ce sont les syndicats qui sont à l’origine de cette mise en lumière de ce phénomène lorsqu’en 2008 Sud et la CFE-CGC mettent en place un Observatoire du stress et des mobilités forcées. Autrement dit ce « délire » ne serait que l’expression d’une modification de l’action syndicale, surtout de son affaiblissement. N’oublions pas que France Telecom fut autrefois (comme la Poste) un bastion du syndicalisme ; que la perte de 40.000 postes dans cette entreprise entre 2002 et 2008 s’est faite sans grand combat social. Cette « vague » relative de suicide illustre donc autant un « malaise social » (qui s’exprime par un « mal-être » des salariés) que la plus grande difficulté des syndicats à pouvoir y répondre sous des formes traditionnelles.

 

A vrai dire, depuis des dizaines d’années, ce phénomène d’individualisation du conflit employeur-salarié, est un thème récurrent dans la sociologie du travail. Il montre que ce n’est pas tant l’augmentation de la pénibilité ou du stress au travail qui est en cause (le travail à la chaîne avec ses cadences « infernales » ne date pas d’aujourd’hui) que l’absence ou la difficulté de plus en plus grande au niveau syndical à leur donner une réponse collective. En outre, ce qui avait déjà touché le « groupe » ouvrier dans les années 80-90 s’étend aujourd’hui aux cadres et aux techniciens. Ainsi, ces études et ces travaux de sociologues ou de statisticiens sont à rapprocher d’une étude récente dont Le Monde s’est fait récemment l’écho à propos du déclin du syndicalisme française. On aurait pu penser, en effet, que la crise allait « doper » le mouvement syndical. Dans l’immédiat, il n’en est rien.

Commentaires

C'est bien gentil de mentionner les syndicats, mais quid du management? quid de la "gestion des ressources humaines"?
comment oser parler de délire??? Le "mal-être" n'aurait donc pas de causes réelles?

Écrit par : rhizome | 21/10/2009

Ce n'est pas moi qui parle de « délire », mais le statisticien. Lis bien ce qui est expliqué ici. Si « l'affaire » éclate à France Télécom, ce n'est pas parce que les conditions de travail y sont pires qu'ailleurs, que le management y est plus dur, que les ressources humaines y sont plus « mal gérées ». C’est parce que l’on est passé d’une culture d’entreprise à une autre dans cette grande boite. En gros, d’une culture d’une entreprise publique où tout se réglait par le consensus entre direction et syndicats, à une culture d’entreprise privée avec des méthodes de management comme on en connait dans des millions d’entreprises dans le monde avec des syndicats devenus impuissants ou incapables de fournir des réponses à cette situation nouvelle.

Récemment, dans une réunion CGT où j’étais, une syndicaliste de l’une de ces boites privées qui fait le même travail qu’à France Télécom est intervenue pour dire que ce que connaissaient les salariés de FT, les salariés précaires qu’elle défendait subissaient ce traitement depuis toujours. Mais alors qu’à FT la dernière grève n’avait pas réuni plus de 15% de salariés, dans sa boite, en plein mois de juillet ils avaient fait deux journées de grève à plus de 80 %.

Écrit par : Gilles | 21/10/2009

Oui, oui, je sais que c'est le statisticien qui parle, c'était un peu une question théorique et un peu une question pour demander comment on pouvait dire ça. Comment il fallait avoir le cerveau fait pour arriver à penser comme ça...

Et je ne suis, personnellement, pas d'accord avec cette analyse. La part de la culture d'entreprise et du poids des syndicats est certes importante (et à mon avis, surtout pour expliquer la médiatisation de cette "mode"), mais il y a toute cette restructuration de l'entreprise (pas forcément au sens licenciement du personnel), avec la mobilité forcée, la flexibilité forcée, tout ce dogme néolibéral, avec son "capital humain" que l'on déboulonne joyeusement.

Alors oui, c'est pareil qu'ailleurs.

Une petite nuance quand même: ce que je veux dire, ce n'est ni minimiser, ni rendre exceptionnel ce qui se passe à FT. C'est précisément un piège dans lequel les médias sont tombés. Ils doivent avoir des centaines de dépêches de suicides par jour.
On sait pas pourquoi, un jour, un mec parle de FT, et puis ça enfle, ça enfle, et ça devient l'affaire qu'on connaît aujourd'hui. C'est l'affaire FT comme ça aurait pu être l'affaire TOTAL, l'affaire Carrefour, ou autre. C'est quand même relativement une première, médiatiquement parlant qu'un suicide + un suicide + un suicide, etc., ça finisse par ne pas faire une collection d'actes individuels, mais en quelque sorte un "fait social" qui traduit plus qu'une simple souffrance individuelle, et qui met directement en cause le monde de l'entreprise, et son fonctionnement "intrinsèque". C'est les médias qui sont arrivés à cette conclusion, et sans l'aide des gauchistes!

Là où les médias ont encore besoin de "l'aide" de la gauche, c'est pour renverser cette tendance qui fait dire que "c'est un délire". C'est un délire médiatique, car c'est la norme (basse, en plus) que connaît le monde de l'entreprise en France. Donc un moyen de dire à l'opinion française: Tout le monde du travail est gangréné par ces souffrances et ces suicides. Et dire: On se suicide en France beaucoup plus (en raison du travail) que dans les autres pays d'Europe (cf. l'itw de Légeron, dans le monde, je suppose).
Le renversement, c'est de finir par dire: Ce que l'opinion publique juge intolérable dans ces suicides, ce n'est pas "intolérable" qu'à FT, mais PARTOUT!

Le travail, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, tue. Et massivement.
ça fait 10 ans que les spécialistes tirent la sonnette d'alarme (cf. l'itw de Dejours, dans le monde, je pense).

Voilà ce qu'il faut dire: les conditions de travail sont "universellement" mauvaises. L'organisation du travail est "universellement" une merde.
Je ne pense pas qu'il faille dire que ce sont des homicides presque volontaires, mais il faut souligner les causes évidentes, FT est l'arbre qui cache la forêt. Et il ne faut pas penser que la forêt est "normale". Au contraire!

Dans ton histoire: les 15% de salariés grévistes, c'était des ouvriers, des employés, des cadres? syndiqués? Je pense qu'il y a aussi une part de terreur dans les entreprises. Ce n'est pas facile d'assumer qu'on est syndiqués. Ce n'est pas facile de sortir dans la rue, quand y'a la pression de la hiérarchie, voire le chantage... Et c'est une habitude peu fréquente chez les cadres, comparativement aux autres métiers...

Écrit par : rhizome | 22/10/2009

Les commentaires sont fermés.

 
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