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03/11/2008

Un programme "méli-mélo"

Les 8 et 9 novembre, délégués des comités NPA vont examiner les différents textes "programmes" qui seront mis en débat au congrès fondateur du nouveau parti en janvier 2009. De nombreux amendements à ces textes vont être examinés. Mais cela suffira-t-il ? Je propose ici une critique globale de l'orientation contenue dans ces textes, en espérant revenir à la conception d'origine de ce nouveau parti : un parti large, à vocation de masse, ouvert à toutes les hypothèses "stratégiques".

Les anticapitalistes ont, en France, une chance historique à saisir. S’ils s’y prennent bien, ils pourraient, d’ici quelques années, devenir la force politique incontournable de recomposition d’un courant lutte de classe dans le salariat. Encore faudrait-il qu’ils ne gâchent pas cette opportunité par trop de précipitation, d’analyses et de jugements hâtifs et de surévaluation des facteurs qui peuvent nous permettre d’espérer dans un avenir proche atteindre un tel objectif. Quels sont ces facteurs ? Comment se présentent-ils et dans quelle mesure pouvons-nous éventuellement agir sur eux ?

 

En premier lieu, la crise économique. Son originalité par rapport à d’autres crises récentes (2002, 1993) c’est qu’elle est globale : financière, du crédit, de surproduction, énergétique, alimentaire, écologique… Apparaît-elle pour autant comme une crise générale du système de production et d’échange ? A nos yeux, très certainement, mais pour la majorité de nos concitoyens, cette crise va d’abord être ressentie comme un accident, un dérapage, le résultat d’une dérive, dont les coupables désignés - financiers, banquiers - certes identifiables restent des abstractions sur lesquelles aucun moyen de pression et de contrôle n’est envisageable.

Pour les responsables politiques qui ont couvert ce système et incité à sa généralisation, c’est une autre affaire. Rien n’indique cependant qu’une telle crise déstabilise à court terme les pouvoirs en place. Aux Etats-Unis, d’où la crise est partie et dont la population pauvre, surendettée, en subit depuis un an déjà de plein fouet les conséquences sociales, nous n’assistons à aucun mouvement de révolte ou de résistance face à cette injustice. Qu’une telle crise puisse aider à la victoire du candidat démocrate, c’est une évidence, mais verra-t-on ce candidat l’emporter haut la main ? C’est improbable, malgré l’impopularité de Bush, sa responsabilité directe dans cette crise et un ticket républicain inconsistant.

On peut aussi considérer que nous ne sommes qu’au début de cette crise, que le pire est à venir, qu’en France, en particulier (mais c’est vrai pour toute l’Europe), remontée importante du chômage, restriction du crédit à la consommation et maintien strict du blocage des salaires, peuvent créer les conditions d’un réveil des salariés. Mais nous savons bien que ça ne se passe jamais ainsi ; que d’autres facteurs doivent entrer en jeu pour créer les conditions d’une crise politique et sociale.

Ce n’est donc pas tant l’ampleur de la crise et de la récession qui va, mécaniquement, produire un retournement de tendance et déclencher un sursaut social, que la conjugaison du facteur crise avec d’autres facteurs qui sont pour l’instant plus des énigmes que des évidences : les centrales syndicales vont-elles persister dans leur choix « d’accompagnement » des « réformes » ? Comment le PS va-t-il aborder cette nouvelle période qui perturbe, voire invalide, son choix « social libéral » ? Le PC va-t-il éclater ? L’alliance Vert-Bové-Cohn-Bendit va-t-elle tenir jusqu’aux européennes en insufflant un peu plus de social dans son programme ? Le pouvoir tiendra-t-il enfin, sans fléchir, sa ligne de conduite ? La seule chose dont nous pouvons être certain, c’est que rien ne va rester en l’état. Ecoutez Royal faire concurrence à Hamon ; Sarkozy prêcher l’interventionnisme économique de l’Etat. Et ses salariés (Camif, Ford…) qui s’adressent directement à l’Etat pour sauver leurs emplois.

Quel « bénéfice » immédiat pouvons-nous, en conséquence, tirer de cette crise ? Il est essentiellement politique. Capitalisme et anticapitalisme, sont aujourd’hui devenus les seuls termes corrects pour caractériser ce système et son antithèse. Considéré hier encore, même dans nos rangs, comme « négatif » ou « restrictif », l’anticapitalisme marque désormais une frontière nette et claire entre ceux qui veulent maintenir et défendre le système et ceux qui veulent en changer. Il y a peu, pourtant, les maîtres mots étaient antilibéralisme et altermondialisme. Combien ils apparaissent aujourd’hui faibles, inappropriés, face à la crudité et à la brutalité de cette crise « systémique ». Il en est de même en face. Hier le marché était tout. Nulle entrave ne devait gêner son fonctionnement. Pour arriver à ses fins il exigeait moins d’impôts, de taxes, de règles, moins d’Etat. Aujourd’hui, le marché n’est plus fiable, c’est à l’Etat qu’il revient de « sauver le capitalisme ».

Pour autant, si les masques sont tombés, l’anticapitalisme ne va toujours pas de soi. L’économie de marché et la propriété privée des moyens de production restent, pour l’écrasante majorité du salariat, la seule vérité. Notre première tâche est donc d’expliquer sans relâche en quoi le capitalisme ne peut pas être « moralisé », « réformé », qu’il n’est pas l’horizon indépassable de nos sociétés, qu’un autre monde est possible, mais qu’il ne s’écroulera pas tout seul. Ce travail de pédagogie anticapitaliste, nous ne devons en laisser le soin à personne d’autre, sans pour autant le galvauder. Il sera d’autant plus facilité par l’embarras des classes dirigeants et des pouvoirs en place à justifier leurs mesures pour conjurer cette crise en faisant porter l’essentiel de l’effort sur ceux qui en sont les premières victimes.

Mais ce travail d’explication ne suffira pas à convaincre. Pour enfoncer le clou nous devons parallèlement avancer nos propres mesures. Comme par exemple celles d’un grand service public de la banque sous contrôle des salariés et de la population, d’une augmentation des salaires et des revenus, de l’interdiction des licenciements… Mais comment passer de « la propagande » à « l’agitation » ? Comment nous faire entendre ? Quels peuvent être les leviers de la mise en route de notre plan d’urgence sociale ? Si ce n’est en prenant appui sur ce qui existe, réellement, là où nous pouvons marquer des points.

 

En second lieu, l’état réel (et non fantasmé) de la résistance salariale. On lit des choses étranges, à ce propos, aussi bien dans le texte des Principes fondateurs que dans le texte Orientation. Dans les Principes fondateurs, voici quelles fonctions nous attribuons au « mouvement social » : « C’est dans le mouvement social que progresse la prise de conscience, que l’idée d’un nouveau monde s’élabore, que la satisfaction des exigences populaires pose la question de qui dirige la société. La convergence de ces exigences pose la question du contrôle des travailleurs et de la population sur la marche des entreprises et de la société. C'est par le développement et la généralisation des luttes, des grèves généralisées et prolongées que l'on peut bloquer les attaques et imposer des revendications. C’est le rapport de force issu de la mobilisation qui peut permettre la mise en place d’un gouvernement qui imposera des mesures radicales en rupture avec le système et engage une transformation révolutionnaire de la société. » En somme, le « mouvement social » est tout ! Cet extrait, décisif pour la compréhension de notre projet, posent plusieurs questions.

Première question : qu’est-ce que ce « mouvement social » ? Nous trouvons la réponse dans le texte Orientation. Bonne nouvelle, il « tient bon, malgré des difficultés » : « Le mouvement altermondialiste est toujours actif. Attac a surmonté sa crise de direction. Les Forums sociaux connaissent des difficultés pour trouver un second souffle mais restent un lieu de rencontre des mouvements sociaux et syndicaux. De nouvelles formes de résistance apparaissent pour contrer les politiques de discrimination (RESF). » Mais je suppose que nous confondons ce « mouvement social » là et un autre, aujourd’hui inaccessible.

Seconde question: qu’est devenu le « mouvement syndical » ? Dans les Principes fondateurs, pas un mot sur ce qui reste, malgré tout,  la première organisation du salariat, celle qui regroupe encore quelque millions de salariés (le « mouvement social », combien de divisions ?). Puis voilà que, dans le texte Orientation, on se souvient qu’il existe un « mouvement syndical ». Mais c’est pour en dire ceci : « Le mouvement syndical, entre crise et mutation.Chômage de masse depuis des années, précarité, taux de syndicalisation au plus bas, mesures réactionnaires tous azimuts, le mouvement syndical est en crise et marqué par des reculs majeurs pour le mouvement social. » Comme si, tout à tout, l’on revenait à la triste réalité car cette crise, expliquent les auteurs du texte, « hypothèque toute possibilité de riposte organisée à la hauteur de l’offensive du capital, contribue à la démoralisation, alors que les travailleurs ont plus que jamais besoin d’un outil pour recréer une solidarité de classe et dans l’unité favorisant leur capacité à peser sur les enjeux stratégiques. »

Ainsi les auteurs du texte attribuent au « mouvement social » des vertus qu’il est loin d’avoir ou qu’il n’a pas encore, alors qu’ils tracent du « mouvement syndical » un portrait négatif, qui bien que justifié, pose un sérieux problème puisqu’il obère « toute possibilité de riposte ». Voyons comment nos auteurs caractérisent cette crise. Elle est « plus liée, selon eux, à l’effondrement idéologique de la gauche institutionnelle, et à la dépolitisation qui en résulte face au rouleau compresseur de la droite et du MEDEF, qu’à la victoire du projet de Sarkozy. » Elle se caractérise « par sa normalisation, son institutionnalisation, son adaptation au libéralisme aggravée avec la politique de soi-disant « dialogue social » du gouvernement et du Medef dans lesquelles les directions sont engluées y compris celles qui pouvaient paraître dans le passé plus combatives. »

En gros, comme l’avait dit un camarade de Pessac à la conférence « salariés » d’octobre dernier, les directions syndicales sont « passées de l’autre côté ». Devenues, en d’autres termes, « réactionnaires », constituant le principal obstacle à la généralisation et à la convergence des luttes, elles contribueraient pour l’essentiel à la démoralisation du mouvement. Vieille et éternelle rengaine ! Inutile de polémiquer à ce propos car, fort heureusement, nous n’en déduisons pas que les syndicats seraient devenus, eux aussi, réactionnaires » et qu’il ne faudrait plus y militer. Mais comment se sortir d’une situation aussi problématique ? Si la crise du syndicalisme « hypothèque toute possibilité de riposte organisée », que peut-il se passer ? Les auteurs du texte Orientation propose le raisonnement suivant :

En premier lieu il s’agit de relativiser cette apathie sociale : « Malgré tout, face à cette crise et à ce rapport de force très dégradé pour les travailleurs : des luttes il y en a eu hier et aujourd’hui. Non seulement de résistances, mais des luttes offensives pour la plupart éparpillées et souvent ignorées et d’autres enfin qui n’ont pas pris les chemins traditionnels comme celles des précaires, des sans papiers, des sans droits, des mal logés, de l’hôpital de Carhaix. L’exaspération est partout ! » Grand dieu !

En second lieu, il existe « dans les syndicats les plus divers  (…) des équipes syndicales « lutte de classes » qui refusent la politique des directions et qui veulent affronter les politiques libérales à l'œuvre. » Ces équipes, « il faut les renforcer et distinguer les militants syndicaux des directions » car c’est « avec elles nous voulons mener un combat pour : contribuer au combat idéologique, rompre avec cette politique de cogestion et d’accompagnement, défendre un syndicalisme dont le double objectif doit être, la défense des revendications immédiates et quotidiennes mais aussi la lutte pour une transformation d’ensemble de la société en toute indépendance des partis et de l’Etat » et imposer « la démocratie dans les syndicats et les luttes, l’auto organisation. » « Rompre ! Imposer ! » Facile ! Y’a qu’à !

Suit, logiquement : « Il est temps de ne plus gaspiller les potentialités de luttes et l’exaspération en se prêtant au jeu de dupes du dialogue social avec le gouvernement, par la division, les journées de grève saucissonnées, secteur après secteur. Ici et maintenant, nous pouvons réagir ! Prendre appui sur les résistances qui existent dans tous les secteurs, mais dispersées, en favoriser la convergence. Un tous ensemble, déterminé, unitaire, la généralisation des luttes et des grèves, voilà ce qu’il faut pour battre ce gouvernement et ses contre réformes ! » « Ici et maintenant ! Il est temps ! » Hardi les gars !

Tout ceci serait bon et fort à propos si les postulats des auteurs du texte étaient exacts. Or nous sommes fort loin de ce tableau idyllique. Qu’il existe des luttes, des résistances, des équipes syndicales « lutte de classe », c’est vrai. Des « luttes offensives », c’est déjà moins sûr. Qu’idéalement il faudrait « un tous ensemble (…) pour battre ce gouvernement », nous en sommes tous persuadés. Mais par quel coup de baguette magique va-t-il être possible de passer de quelques mouvements sporadiques à la constitution d’un mouvement d’ensemble ?

L’éparpillement, le « saucissonnage », des luttes est moins le fruit de la volonté des directions syndicales (évidemment elles y ont leur part) que l’expression de l’état du mouvement. L’énumération des actes de résistance faite par les auteurs du texte est significative à ce propos. Hormis les enseignants (oubliés dans l’énumération) et Carhaix (une exception), aucun secteur décisif. Et pour cause. Difficile de trouver dans le privé, dans des grandes ou des petites entreprises, des luttes exemplaires de cette « exaspération » qui ne demanderait qu’à s’exprimer. Il y a eu pourtant Carrefour, La Redoute, Ford, et bien d’autres luttes encore. Mais rien qui indiquerait un retournement de tendance.

Ce qui est nouveau, en revanche, par rapport aux années 90, c’est que la passivité (la démoralisation ?) a gagné également les fonctionnaires et les salariés des services publics, nationaux, territoriaux, ces secteurs là qui avaient été en pointe en 1995. Peut-être avons-nous su mal apprécié la défaite des cheminots en 2007 ? Reste les enseignants. Seront-ils en mesure de relever le défi que Sarkozy leur a lancé dernièrement ? A suivre.

Il ne s’agit pas de dédouaner les directions confédérales de leur lourde responsabilité dans cette crise du mouvement syndical, mais si « l’exaspération était partout », nul doute  qu’elle trouverait le chemin de la lutte et qu’elle finirait par bousculer ou contourner ces directions, comme en 1968, dans les années 70, au milieu des années 80 ou plus récemment en 1995.

Il faut donc trouver d’autres explications à cette apathie, plus profonde et durable que nous l’avions prévue. Nous savons pourtant qu’une majorité de salariés du privé a voté Sarkozy en 2007. Que des phénomènes identiques (un vote ouvrier pour des leaders de droite) existent dans beaucoup d’autres pays. Qu’in fine, le déclin du vieux mouvement syndical ouvrier est la conséquence directe de  l’effondrement du tout aussi vieux projet politique social-démocrate auquel ont adhéré, dès 1936, les partis communistes, projet dans lequel la conquête d’avantages sociaux (par les syndicats) et l’investissement de l’Etat « protecteur » (par les élus « socialistes » et « communistes ») allaient de pair.

Ce projet, le salariat l’avait fait sien. Il le crut à portée de mains en 1981 : « la majorité sociologique avait rejoint la majorité politique. » Or son démantèlement à partir de 1982, et sa lente agonie, correspondent précisément à la montée en puissance (et au succès) de nouvelle stratégie des « classes dominantes », celle du « pur capitalisme ».

Désormais, sans aucune autre alternative que le refuge dans l’abstentionnisme de masse et, à la marge, dans un vote « protestataire », sans illusion quant à la possibilité de revoir ce projet réactivé – la fausse tentative de remettre le vieux projet au goût du jour en 1997 connut l’épilogue que l’on sait en 2002 –  les secteurs les plus exposés à l’offensive de ce « pur capitalisme » (ouvriers, employés, ces « oubliés » du social libéralisme) ont fini par se résoudre à accepter, momentanément, en désespoir de cause, cette reconnaissance qu’un Sarkozy leur promettait.

La désillusion, après quelques mois de gouvernance sarkoziste, fut cruelle. Elle ne provoqua néanmoins aucune colère sociale en retour. Plus destructeur encore sera encore le choc de la récession si rien ne vient éclairer bientôt cet horizon assombri. Mais alors, comment, dans de telles conditions, pouvons nous espérer un réveil social ?

 

En troisième lieu, le facteur politique. Ces dernières années, c’est essentiellement sur le terrain politique que s’est cristallisée l’exaspération sociale. Deux importantes mobilisations ont marqué cette période : celle autour du « non » au référendum sur le TCE en 2005 et celle contre le CPE en 2006, deux mouvements qui ont réuni plusieurs millions de personnes. Autres phénomènes illustrant cette emprise du politique sur le social : les bons scores électoraux obtenus par LO et la LCR en 2002 et par la LCR seule en 2007 ainsi que le rassemblement autour d’une candidature unitaire « antilibérale » à la présidentielle en 2007.

Le NPA lui-même est justement le produit de cette période paradoxale. Il n’est pas le résultat d’une radicalisation sociale mais d’abord celui d’un processus de décantation du débat autour d’une question strictement politique : quelle alternative au déclin du vieux mouvement ouvrier consécutif à l’effondrement du projet réformiste et aux succès du « pur capitalisme » ? Il faut être aveugle pour ne pas le reconnaître.

Pour ceux qui ont vécu et milité dans les années 70 - quand le social poussait à une solution politique - c’est, en apparence, un retournement de tendance. Mais la recherche par le mouvement syndical d’un débouché politique illustrait plutôt, dans ces années là, la dépendance du social que son autonomie. Les succès du « mouvement syndical » étaient en pieds et poings liés à la crédibilité du projet réformiste social-démocrate. N’oublions pas que mai 68 avait été précédé de deux cataclysmes politiques pour la droite de l’époque : la mise en ballotage de de Gaulle par Mitterrand en 1965 et la très courte victoire de la majorité gaulliste aux législatives de 1967. N’oublions pas également que si mai 68 a réussi socialement mais échoué politiquement c’est que la « gauche » était à l’époque engluée dans la FGDS et qu’il a fallu bien des années encore pour que se concrétise un authentique projet social-démocrate.

L’effondrement de ce projet dans les années 80-90 (projet auquel était associé directement le mouvement syndical) a ainsi accéléré en retour la crise d’un « mouvement syndical » (comme le note justement le texte Orientation), mais conjointement mis à mal par l’offensive du « pur capitalisme » avec ses conséquences : déclins des bastions ; nouvelles méthodes de production et de management ; chômage de masse ; précarisation et flexibilité du travail…

Si le social est aujourd’hui si faible, c’est donc parce qu’il est précisément orphelin d’un débouché politique. L’ancien ayant fait faillite, la lutte est momentanément sans issue. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y aura pas dans les mois à venir des mobilisations, des grèves, des luttes. Mais ne nous méprenons pas. Tant que le politique restera sans solutions, inutile d’espérer une quelconque généralisation ou convergence. Tout attendre de ce moment, c’est à la fois un vœu pieux et une faute politique.

Mais pourquoi alors, dans nos textes, cette surévaluation de la lutte économique, gréviste et cette exaltation d’une convergence improbable ? Que ces luttes contribuent  à la construction d’un projet politique et s’en nourrissent à leur tour, c’est évident. Et nous avons mille fois raison de soutenir sans relâche toutes ces manifestations de résistance sociale. Mais la solution ne viendra pas de là. D’une certaine façon, nous nous trompons d’époque, quand il fallait pousser à bout, jusque dans ses derniers retranchements, le compromis social démocrate, pour faire apparaître ses contradictions.

Mais cette époque est révolue. Les sociaux libéraux ont toutes les peines à rebâtir un projet ; leur crédibilité est mise en doute ; leur tentation d’alliance avec le « centre droit » les plombe ; la crise du « pur capitalisme » les contraint à réviser à minima leur projet. Mais nulle force sociale, déterminée, n’est là, pour l’instant, pour les suivre. Ce qui ne veut pas dire pour autant que nous avons un boulevard devant nous, que tout est possible, qu’il suffirait de… Loin de là. Nulle crise politique ou sociale à venir. Au pire Sarkozy va s’en sortir. Au mieux, la « gauche » peut – miraculeusement – retrouver le chemin du pouvoir.

Or face à ces seules hypothèses, que lit-on : « Face aux faillites et licenciements massifs qui menacent, au chômage de masse qui s'ensuivra et aux millions de vies qui risquent d'être détruites, il nous faut présenter un plan d'urgence sociale pour empêcher une paupérisation énorme de la population. Nous devrons faire tout ce que nous pourrons pour qu'autour de ce programme d'urgence, le monde du travail tout entier ainsi que ses organisations puissent se rassembler (…) Mais plus que cela, car il s'agit de la survie de l'ensemble des classes populaires, voire de l'humanité, il est temps de mettre fin à la mainmise de la bourgeoisie sur le capital industriel et commercial de la planète et de faire vivre l’actualité et la légitimité de la perspective socialiste et révolutionnaire. »

Catastrophisme économique, social et perspective d’une crise prérévolutionnaire, voilà ce que prophétisent les auteurs du texte Orientation. Rien que ça ! Evidemment, rien de ce qui est affirmé ici ne correspond à une quelconque réalité, du moins avec cette ampleur. Il est effrayant qu’une telle orientation puisse devenir officielle. Qui va nous prendre au sérieux ? Et qu’est-ce qui nous a conduits, depuis le dernier congrès de la LCR, à passer d’un projet de construction patiente d’un large rassemblement anticapitaliste à cette exaltation ultragauche, à la formulation de telles inepties ?

L’arrivée de cette crise a joué son rôle, c’est certain, dans cette dérive. Mais il y a eu autre chose encore qui était déjà contenu dans le projet initial. Cette idée, assez sujette à caution, que ce parti se construirait essentiellement par la base et qu’il n’y avait pas grand-chose à attendre, comme nous disions, d’accords au sommet et des courants « antilibéraux » prisonniers de tels accords qui ne se réaliseraient jamais. En quelque sorte, la crise, nous offrirait l’occasion inespérée de valider cette interprétation du nouveau parti.

Eh bien, il va falloir déchanter. Ceux qui pensent que la crise va leur servir, comme sur un plateau, tout chaud, tout rôti, ces centaines, ces milliers de nouveaux adhérents, ces « équipes syndicales lutte de classe », ces révolutionnaire convaincus « qu’il est temps ! (etc.) », ont tout faux.

Mais admettons que cette crise soit, pour les plus révoltés, l’occasion de nous rejoindre. Que faisons-nous des autres ? En premier lieu de tous ceux qui sont d’accord avec la plupart des mesures que nous préconisons, qui sont prêts à nous rejoindre sur des bases clairement anticapitalistes, mais qui, comme beaucoup d’entre nous, ne partagent pas ce goût pour l’exagération et la surenchère. Allons-nous leur dire : « Passez votre chemin, pas assez révolutionnaires pour nous ! »

Et puis il y a ces centaines de milliers d’autres qui gardent en partie encore leurs illusions sur « la gauche », l’économie de marché, la démocratie parlementaire, mais qui nous regardent avec sympathie et qui pensent que « le PS ne fait pas son boulot », que la France « a besoin d’un parti anticapitaliste », que le PS devrait « rechercher d’éventuelles alliances » avec Besancenot (toutes ces citations proviennent d’un récent sondage Opinion Way). A ceux-là, qu’avons-nous à leur dire ?

Un peu d’histoire. Quand, en 1875, Marx et Engels réceptionnèrent l’ébauche du programme de Gotha, ils furent catastrophés. Ce programme « méli-mélo » (dixit) qui devait consacrer l’unification du mouvement ouvrier allemand entre les Lassalliens, majoritaires, et les amis du « Maure » et du « Général » (Bebel, Liebknecht…), voici en quels termes ils le jugeaient : « C’est pour moi un devoir, écrivait Marx, de ne pas reconnaître (…) un programme qui (…) est condamnable et qui démoralise le Parti (…) Après le congrès d’unité, nous publierons, Engels et moi, une brève déclaration dans laquelle nous indiquerons que nous n’avons rien de commun avec le programme de principe en question. »

Dans les critiques extrêmement sévères de Marx (par exemple sur « la loi d’airain » des salaires, si chère à Lassalle), combien pourraient être faites (quasiment dans les mêmes termes) à notre propre projet : « De plus en plus, le nombre et la misère des prolétaires s’accroissent. » (Programme d’Erfurt, quelques années plus tard). Commentaire d’Engels : « Ceci, affirmé ainsi d’une façon absolue, n’est pas exact ». A plus d’un siècle de distance, ce commentaire rapporté à notre Orientation garderait toute sa vigueur. N’explique-t-on pas dans ce texte que notre plan d’urgence a pour objectif « d’empêcher une paupérisation énorme de la population. » Engels note également que le programme du Gotha ne dit rien sur le syndicat. Itou dans nos Principes fondateurs sur « l’organisation de la classe ouvrière, entant que classe, par le moyen des syndicats », pas la moindre allusion.

La liste serait longue des similitudes entre Gotha ou Erfurt « au plus haut point désordonné, confus, incohérent, illogique et blâmable » (Engels) et nos deux textes. Deux exemples encore, particulièrement croustillants. Les Lassalliens prétendaient être le seul parti ouvrier. Tous les autres étaient des « réactionnaires » et des « bourgeois ». Marx, Engels et leurs amis inclus. Ça ne vous rappelle rien ? Et puis cette perle, sur le travail. Pour les Lassalliens il fallait « libérer le travail ». Pour les auteurs du texte Principes Fondateurs, c’est la même chose : « le travail n’est pas une marchandise » (Orientation). Commentaire ironique de Engels (après ceux de Marx, outré que l’on ait rien compris à ces travaux) : « il ne peut être question que de la libération de la classe ouvrière, car le travail, lui, est encore bien trop libre. »

Que faire ? Engels craignait qu’il y ait « dans la presse bourgeoise (…) un seul esprit critique [qui] aurait décomposé phrase après phrase [ce programme], de façon à réduire chacune d’elles à son vrai contenu, et mettant en évidence tous les illogismes, toutes les contradictions et bévues commises sur le terrain économique (…) il n’aurait, souligne Engels, pas eu de peine à faire sombrer notre parti dans le ridicule. » Et puis il se passa quelque chose d’étrange : « Au lieu de cela, ces ânes que sont les journalistes bourgeois ont pris ce programme tout à fait au sérieux, ils y ont lu ce qui n’y était pas et l’ont qualifié de communiste. Les ouvriers [ont fait] la même chose. » Commentaire d’Engels : « « Tant que nos adversaires et aussi les ouvriers découvrirons malgré tout nos intentions à travers ce programme, il nous est permis de nous taire. » Ne prenons pas ce risque.

 

Des amendements ne suffiront pas, c’est tout le programme qu’il faut réécrire. Pour aller au plus vite, ces textes pêchent trop par un « catastrophisme économique » récurrent et ne retiennent implicitement (le mot n’est pas dit) comme solution stratégique qu’une seule hypothèse : la grève générale prolongée « insurrectionnelle ». J’avais pourtant cru comprendre (plateforme A du congrès de la LCR, plateforme que j’ai défendue et votée au congrès) que ce parti large que nous voulions construire était ouvert à TOUTES les hypothèses. Où sont les autres ? Ce choix unique détermine en effet tout le reste. Car c’est lui qui justifie notre mot d’ordre de convergence des luttes comme seule solution pour inverser le rapport de forces entre le capital et le travail.

Plus globalement la grève, la lutte, pour des revendications économiques et des mesures sociales d’urgence semblent être les seules armes dont nous disposerions. Je sais que la lutte économique est aussi un combat politique. Mais c’est faire bien peu de cas des autres moyens, tout aussi efficace comme l’utilisation que nous pouvons faire des élections et de notre participation aux institutions parlementaires. N’en sommes nous pas la preuve. D’où tenons-nous notre relative popularité, sinon de notre participation aux élections ? Au lieu de ça nous nous contentons de réaffirmer la seule fonction tribunitienne de ces moyens. Nous avons même cette phrase dans les Principes fondateurs qui en dit long sur notre peu d’empressement à avoir des élus : « Nous défendons la proportionnelle intégrale pour réclamer d'avoir un nombre d'élus conforme au poids que nous avons dans la société. » Qu’elle manque d’ambition !

Ce qu’il faudrait dire, c’est plutôt ça : « Nous participons aux élections quand elles constituent, parallèlement aux luttes sociales, un moment privilégié du débat et du combat politiques. Nous ne pouvons cependant pas nous contenter d’une fonction tribunitienne des élections. Les institutions parlementaires, la démocratie, ne peuvent être confisquées par les seuls partis qui acceptent de cogérer le système. Nous y revendiquons, nous aussi, toute notre place pour nous opposer avec ténacité aux mesures antisociales et défendre bec et ongles, en toute indépendance des majorités de droite ou social libérales, une politique de défense des intérêts des travailleurs et de la population et de conquête de nouveaux droits. C'est pourquoi nous exigeons dans toutes les élections un scrutin direct à la proportionnelle intégrale. » [Amendement proposé]

Serions nous, en vérité, hostiles à avoir bientôt des centaines, voire des milliers d’élus ? Une camarade de Marseille a  émis lors de la rencontre « salariés » d’octobre dernier cet étrange point de vue sur la construction du NPA. Elle notait que pour de nombreux nouveaux adhérents, le NPA était tout à la fois un parti pour les luttes (pouvant se substituer aux syndicats) et pour gagner des voix et avoir des élus. Elle en concluait qu’il y avait là un danger « électoraliste ».

Ce qu’elle ne semblait pas vouloir admettre, c’est que pour les luttes, ces nouveaux adhérents nous prenaient au mot. Car s’est bien nous qui nous proclamons « parti des luttes » par opposition à ces directions confédérales passées « de l’autre côté ». Quant aux élections, ces nouveaux adhérents ne faisaient qu’extrapoler le résultat de ce qui est bien notre objectif : gagner à notre programme le plus grand nombre de salariés. Qu’importe que cela se fasse par les élections ou d’autres moyens. Il n’y a aucune incompatibilité, pour des révolutionnaires, entre la lutte parlementaire et la lutte économique. Le combat politique est un tout.

 

En conclusion, si nous persistons dans ce cours ultragauche, nous ne construirons pas ce parti anticapitaliste, large, démocratique, que nous voulons tous, mais un énième avatar de ce gauchisme séculaire qui n’est plus aujourd’hui cette « maladie infantile » fustigée par Marx ou Lénine, mais « l’Alzheimer du communisme ».

 

 

 

Commentaires

Je n'ai pas d'avis tranché sur la question que vous soulevez, mais je penche un peu dans le sens d'Alain BADIOU lorsqu'il écrit :
"Comme le film l'a montré, le fétiche "démocratique" n'est que service empressé des banques. Son vrai nom, son nom technique, je le propose depuis longtemps, est : capitalo-parlementarisme. Il convient donc, comme de multiples expériences depuis vingt ans ont commencé à le faire, d'organiser une politique d'une nature différente. Elle est et sera sans doute longtemps très à distance du pouvoir d'Etat, mais peu importe. Elle commence au ras du réel, par l'alliance pratique des gens les plus immédiatement disponibles pour l'inventer : les prolétaires nouveaux venus, d'Afrique ou d'ailleurs, et les intellectuels héritiers des batailles politiques des dernières décennies. Elle s'élargira en fonction de ce qu'elle saura faire, point par point. Elle n'entretiendra aucune espèce de rapport organique avec les partis existants et le système, électoral et institutionnel, qui les fait vivre. Elle inventera la nouvelle discipline de ceux qui n'ont rien, leur capacité politique, la nouvelle idée de ce que serait leur victoire."
Qu'en pensez-vous?
Je suis aussi, compte tenu de la qualité de votre argumentaire, un peu étonné de ne rien y trouver concernant les dimensions productivistes de nos société capitalistes.

Écrit par : Jean-Frédéric | 04/11/2008

Badiou, ce vieux gauchiste. Je ne suis évidemment pas d'accord avec lui. Le fétiche "démocratique" a encore beaucoup de belles années à vivre. Regardez l'Amérique. Et combien de peuples dans le monde préférerait cette démocratie à leur dictature ? Je suis pour l'extension de la démocratie. Qu'est-ce la transformation révolutionnaire de la société sinon cette exigence d'une démocratie pour tous et par tous et pas cette confiscation au profit d'une élite politique, écionomique, sociale. Enfin on ne fera pas abstraction de l'Etat. Impossible de contourner ce problème. L'Etat doit être détruit et remplacé par cette démocratie étendue.

Écrit par : Gilles | 04/11/2008

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