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31/07/2007

Service minimum, danger maximum

L’objectif du gouvernement est clair : prévenir un nouveau " mouvement social " comme celui de 1995. La cible : les cheminots. C’est pourquoi il ne serait y avoir de négociation sur un texte, certes a minima, mais dont l’une des clauses, le vote à bulletin secret au bout de huit jours de grève, pourrait être une arme décisive du pouvoir contre les grévistes dans le cas d’un mouvement généralisé comme en 1985 ou 1995.

Le moment est bien choisi pour faire avaliser un tel projet. Mais il y a aussi la méthode : une concertation de pure forme et, surtout, un texte présenté comme devant d’abord répondre à une exigence des usagers du rail. Les organisations syndicales ont eu beau argumenter que les mouvements de grève dans les transports publics étaient en fait bien plus rares que ce que l’on croit, et que les interruptions de services étaient, pour la plupart, dus à des incidents techniques, l’essentiel a été obtenu : l’assentiment de " l’opinion publique ", sondages à l’appui.

Le pouvoir va très certainement remporter une première victoire. Non seulement grâce aux dispositions " préventives " de ce texte, mais parce qu’il aura su également habilement associer " grève " à " fonctionnaires " et agents du " secteur public ". L’annonce faite au même moment de la suppression de quelque 22.700 postes de fonctionnaires, n’est évidemment pas dû au hasard. " Assistés " et " fonctionnaires ", le pouvoir a désigné l’ennemi. Mais que restera-t-il de tout ça dans un ou deux ans ? Contrairement à ce qui s’est passé dans les années 70 avec les mineurs au Royaume-Uni, nous ne sommes pas avec les transports publics dans le cadre d’une économie déclinante. Si d’aventure, les cheminots se retrouvent de nouveau à l’avant-garde d’un mouvement d’ampleur, il sera autrement plus difficile qu’il ne le fut pour Thatcher avec les mineurs, de les isoler. Le pouvoir sait très bien que l’opinion publique est versatile, surtout si d’autres enjeux, comme les retraites, sont en cause.

24/07/2007

« Maintenant, à gauche ! »

" Maintenant, à gauche ! ", c’est le titre d’un " blog-club-espace-carrefour-chantier pour une refondation à gauche ! " créé à l’initiative de plusieurs des anciens " cadres dirigeants " des collectifs pour une candidature unique de la gauche antilibérale à la présidentielle de 2007, dont Clémentine AUTAIN (féministe, élue à Paris, app. PCF), Eric COQUEREL (président Mars Gauche Républicaine), Emmanuelle COSSE (journaliste, ex-présidente d’Act Up), Claude DEBONS (ex-coordinateur collectifs du 29 mai), François LABROILLE (élu régional IDF Alternative Citoyenne), Roger MARTELLI (PCF), Marion MAZAURIC (éditrice), Claude MICHEL (syndicaliste), Christian PICQUET (courant UNIR de la LCR), Catherine TRICOT (communiste), José TOVAR (syndicaliste).

Chacun jugera par lui même du contenu de leur " appel " (lancé dans ce blog) très consensuel puisqu’il s’adresse aussi bien à la gauche du PS qu’à l’extrême-gauche. Il me semble cependant qu’il y manque quelque chose d’essentiel : le bilan que les signataires, tous impliqués au plus haut niveau dans l’initiative précédente, font du fiasco qu’a été, in fine (avec la double candidature de Bové et de Buffet, 3,25% des exprimés à eux deux), cette promesse d’une candidature unique de la gauche antilibérale pour 2007, tant sur les méthodes que sur le contenu qui avait été donné à cette initiative. Pourtant que lit-on dans cet " appel " ? " Dans un moment où le Parti socialiste risque d’aller jusqu’au bout de sa conversion aux vertus d’un libéralisme tempéré, laissant au bord de la route des milliers de militants et des millions d’électeurs, l’objectif est de faire converger l’ensemble de la gauche de transformation sociale pour que, le plus vite possible, son projet renouvelé s’impose à gauche. Rien moins que l’objectif de conquête d’une majorité à gauche ! " En fait, exactement la poursuite du même objectif qu’en 2005 et 2006. Or c’est sur cet objectif là que s’est justement brisé l’élan unitaire, et pas comme on a pu le dire, ici et là, trop rapidement, à cause des " logiques d’appareils " (du PCF et la LCR), mais bien parce que cet objectif aurait impliqué que l’extrême-gauche renonce à ce qui est l’essentiel pour elle, son anticapitalisme foncier au profit d’un anti-libéralisme flou plus unitaire et plus susceptible, il est vrai, de rallier une " majorité ".

Mais une majorité pour faire quoi exactement ? En contribution au débat, je propose cette réflexion tiré d’un texte de bilan de la présidentielle fait par Samy Johsua l’un des dirigeants de la LCR qui a le mérite de mettre, enfin (si j’ose dire), les points sur les " i " :

" J’ai toujours été surpris par la place donnée par nombre de militants y compris de la LCR à l’opposition antilibéralisme/anticapitalisme. Pas plus bête qu’un autre, je sais bien où résident les différences. Dans un cas on est dans une contestation d’ensemble du système ; dans l’autre pas obligatoirement, le libéralisme étant une des formes du capitalisme. Mais est-ce bien ce qui fut en jeu dans les violentes divisions de ce camp " antilibéral " ? En partie, mais en toute petite partie seulement. Yves Salesse a écrit un livre pour défendre l’idée que l’on pourrait parfaitement arriver à un gouvernement antilibéral qui ne soit que très partiellement non-capitaliste. En ce sens (et contrairement au titre de ce livre qui prétend renouveler le débat entre réforme et révolution) ce qu’il traite ne s’arrête pas seulement aux formes du changement, mais produit l’idée d’une étape de longue durée où un gouvernement de gauche romprait avec l’essentiel des recettes néo-libérales sans pour autant verser dans le socialisme. On peut polémiquer sur l’adieu à la révolution que cela signifie, mais le plus notable à mes yeux est le profond irréalisme du projet. Même sous cette forme il supposerait un affrontement national, européen et international d’une telle ampleur qu’un gouvernement sur ces bases serait balayé dans le mois ou bien devrait rompre bien plus profondément avec le système.

Sans négliger ce genre de débats, il me semble que la question, si elle se présente comme une discussion sur des lignes de programme par nombre " d’antilibéraux ", cache en fait des renoncements beaucoup plus profonds. Tous les thèmes qui ont été opposés à la LCR, parfois délirants [" la gagne " (1)] parfois moins (le refus du " témoignage ") sont marqués du sceau d’un glissement vers la survalorisation électorale couplée avec le rejet définitif de l’option d’une mobilisation extra-parlementaire victorieuse ou même seulement efficace. Les choses les plus simples ne pouvaient plus être entendues, comme celle-ci : jamais il n’y aura à froid de " majorité " électorale pour l’application d’un programme même seulement " antilibéral ", par exemple sur la base de la plate-forme adoptée à Nanterre par les collectifs. Une telle victoire doit d’abord se combiner avec des victoires " dans la rue " pour, peut-être, avoir une traduction parlementaire. Nous savons bien que dans des pays comme les nôtres, les deux processus (parlementaires et extra-parlementaires) se combineront si la radicalité avance. Mais sans une mobilisation de masse auto-organisée approchant un mai 68, c’est un mythe absolu de penser que même les " antilibéraux " pourraient être majoritaires dans les urnes. La facilité avec laquelle ce thème purement électoraliste l’a emporté fut à mes yeux une surprise marquante et le signe d’une évolution très profonde. On peut y relier la critique, reprise de toute part (de Yves Salesse à Christian Piquet, en passant par Clémentine Autain et Claude Debons) de la candidature " de témoignage " à la Présidentielle. Laquelle critique ne peut signifier qu’une seule chose : hors de la possibilité de lutter pour une majorité à l’élection (ou, sur un mode mineur, d’influer de manière marquante sur une telle majorité), il n’y a que " du témoignage ". L’ironie du vote du 22 avril 2007 est que deux des figures les plus virulentes contre " la candidature de témoignage ", MG Buffet et José Bové se sont retrouvés à 1,9 et 1,3… Mais cela n’enlève rien au débat de fond qui est derrière. Pendant des décennies l’idée qu’un mouvement politique pouvait être influent en étant pourtant durablement écarté du pouvoir central ne choquait personne. Ceci fut au contraire considéré massivement dans les collectifs unitaires, comme au PC et chez les Verts, comme le comble de la bêtise " protestataire ".

Voilà qui constitue un changement dont la portée politique est immense, un glissement " à droite ", un engrenage qui n’a d’autre fin que l’intégration plus ou moins rapide au système dans son ensemble. Tardivement, Clémentine Autain a souligné que cette question était l’une de celle, majeure, qui avait bloqué l’unité antilibérale avec la LCR. Mais, classiquement, ce fut pour opposer ceux qui veulent " agir dès maintenant " et ceux (la LCR donc) qui attendent " le grand soir ". Opposition polémique et commode, mais trompeuse. Elle suppose (à la suite des dirigeants du PS, grands spécialises de la critique du prétendu " refus de mettre la main dans le cambouis ") que la participation " aux affaires " gouvernementales est la seule efficace, ou même seulement la plus efficace pour les intérêts immédiats du plus grand nombre. En ce qui concerne les vrais et grands changements (je ne parle pas ici de révolution, mais même seulement de réformes de quelque importance), toute l’histoire du siècle dernier montre pourtant que cette supposition est au mieux une illusion, au pire une tromperie pure et simple. C’est le mouvement extra gouvernemental, issu d’une résistance militaire et de la chute du nazisme, qui fonde les réformes de la Libération (sous la présidence de De Gaulle…). C’est la grève qui pousse en 36 aux réformes (2), consenties d’ailleurs en vue de combattre sa possible radicalisation. C’est 68 qui impulse les réformes de la décennie qui suit (sous des gouvernements de droite) et explique, même dix ans après, en 1981, la première victoire de la gauche à une présidentielle sous la 5ème République (laquelle présidence, comme on le sait, n’a pas tardé à tourner le dos à une " poussée d’en bas " qui avait épuisé sa dynamique).

Mais la lutte politique ne se limite pas à ces moments héroïques. Alors que l’entourage de Sarkozy se flatte d’avoir compris et mis en œuvre le concept gramscien " d’hégémonie ", il faudrait voir à le saisir pour ce qu’il est. Quand le " grand soir " (la " guerre de mouvement ") est loin, il reste une stratégie pour des révolutionnaires qui ne soit pas " l’occupation " du gouvernement (selon les termes de Blum), et c’est " la guerre de position ". Dans celle-ci, par l’articulation de la lutte idéologique et culturelle, l’impulsion de pratiques alternatives nouvelles (y compris des pratiques de gestion au niveau local, comme à Porto Alegre), la lutte associative (comme on dirait maintenant), syndicale, politique, on peut influer vraiment sur le cours des rapports de force, sur l’évolution de la société dans son ensemble, et même sur les mesures prises par un gouvernement que l’on combat par ailleurs. Un excellent exemple de tout ceci est le combat couronné de succès pour la libéralisation de l’avortement dans les années 70. Mais évidemment ceci n’a de sens que dans le cadre d’une contestation globale du système en place, une " extériorité " constante et revendiquée, jusqu’à imaginer et à imposer des aspects contre-sociétaux. Il est certes impossible d’échapper au fait d’évidence qu’on ne peut sortir du " système " par simple décision (on participe inévitablement de ce système en revendiquant un emploi, donc en acceptant un statut salarial, voire simplement en achetant sa baguette de pain). Mais c’est une question de posture d’ensemble. Considérer cette " protestation " liée intrinsèquement à l’extériorité recherchée par rapport aux systèmes de domination comme " inutile ", c’est rendre les armes avant d’avoir combattu.

Sur le siècle dernier donc qu’est-ce qui vient en appui à la critique de Clémentine Autain ? Rien ! Pire : quand s’est imposée l’idée que la seule gauche qui vaille était la gauche de gouvernement (l’autre étant " de témoignage "), on a vu le résultat depuis 1981. Où sont les exemples de bénéfices obtenus sérieusement, à l’échelon national, par la participation gouvernementale (allez, soyons beaux joueurs : l’abolition de la peine de mort est de ceux-là, mais combien d’autres peut-on citer à côté de tant de renoncements et de trahisons ?). Accessoirement comment ne pas voir que cette stratégie alimente par nature " le vote utile " vers les partis réellement en mesure de l’emporter et de gouverner ? D’où sans doute le délire sur " la gagne ", contraire à la réalité la plus aveuglante, et dont la fonction de dénégation, au sens de la psychanalyse, n’est guère difficile à décrypter. D’ailleurs cette pression vers " l’utilité " n’est pas limitée au seul moment électoral. Elle pèse en permanence pour pousser au regroupement autour du parti le plus puissant dans le jeu institutionnel, surtout à partir des mécanismes de la présidentialisation et du vote majoritaire propres à la France.

Qu’on me comprenne bien. Ce que je défend ici est que ce désaccord, stratégique, est déterminant. Pas que l’on ne puisse rien faire d’unitaire entre " antilibéraux ". Entre le point de vue de la LCR et celui des porte parole les plus éminents des " antilibéraux " il y a bien une différence touchant au plus profond de la stratégie, et donc de l’idée qu’on se fait du combat politique dans la durée. Ceci n’empêche ni le débat, évidemment, ni non plus l’unité d’action dans les luttes (ce qui va de soi), et pas plus l’unité politique elle-même. C’est ce qui fut mis en œuvre avec le succès que l’on sait lors de la campagne référendaire. D’ailleurs, avec mon camarade Daniel Bensaïd, j’ai expliqué en son temps que je comprenais aussi la démarche de ceux qui, partageant les positions de la LCR, militaient pour un compromis sur la question gouvernementale avec les autres " antilibéraux ", misant sur une future " dynamique " pour clarifier les choses dans leur sens. Nous ne partagions pas cette option, car si " dynamique " il y avait, nous la sentions plutôt de l’autre côté, surtout après le ralliement des nonistes du PS à la synthèse. Mais le débat en lui-même avait sa légitimité. Ce qui était illégitime en revanche fut de faire comme si la question était réglée, et que seuls les " intérêts d’appareil " de la LCR lui interdisait de souscrire au texte de St Denis " Ambition/Stratégie ". Cette position démagogique, misant outrageusement sur l’apolitisme qui gagnait les collectifs et pour lequel " l’unité " était l’alpha et l’oméga, cachait un coup de force : contraindre la LCR à se fondre dans un moule stratégique qu’elle refusait, et ce en lui déniant la légitimité même de ses positions. Mais comme on l’a vu lors de la campagne présidentielle – et aussi avec les contributions ultérieures très intéressantes de ce point de vue de Claude Debons et Clémentine Autain – ce débat ne peut être mis de côté. Il était et demeure central, et va polariser toutes les confrontations futures. "

(1) L’espoir, voire la certitude, qu’une candidature unitaire antilibérale pouvait accéder à l’Elysée, après être passée devant la candidate du PS au premier tour. Cette idée sert encore de trame à nombre de commentateurs antilibéraux pour le bilan de l’élection présidentielle. Mais sur le mode rétrospectif : l’unité antilibérale aurait empêché le surgissement de Bayrou, le succès de Royal au premier tour, ou à défaut sa défaite au second et donc la victoire de Sarkozy. Le mode d’analyse du PS en 2002 (" la faute à la dispersion ") semble devoir désormais servir de matrice de justification à n’importe quel échec à gauche.

(2) Rappelons une fois de plus que les congés payés ne faisaient pas partie du programme électoral du Front Populaire.

03/07/2007

La classe ouvrière occultée puis dissoute par les socialistes, même

Comment et pourquoi la victoire de Sarkozy déporte-t-elle le PS vers la droite ? Comment et pourquoi l’arrivée aux affaires d’une droite que l’on a dit dure (et qui l’est bel et bien, malgré " l’ouverture " et les tentatives d’arrondir les angles) provoque-elle chez les dirigeants socialistes cette boulimie de " modernisation " ? Car disons le clairement, toutes leurs simagrées autour de la " refondation " n’ont qu’un seul objectif : trouver un programme qui éradiquerait tout ce qui rattache encore le PS au " vieux socialisme ", c’est à dire, pour faire vite, à une autre redistribution des richesses entre le capital et le travail.

C’est en effet un paradoxe de voir un parti lâché par les couches populaires, et en premier lieu par les ouvriers et les employés, sembler vouloir faire exactement l’inverse de ce que l’on pourrait attendre de lui. Comme si ces couches populaires n’étaient plus la première " clientèle " électorale des socialistes. A moins que, subjugués par les scores réalisés par Sarkozy chez les ouvriers et les employés (respectivement 52 % et 55 %), les socialistes, qui avaient pourtant pris des mesures – affirmaient-ils – pour les séduire, n’aient été finalement convaincus que c’était la droite qui était dans le vrai.

Sur la question de savoir quel doit être la " cible " principale de la gauche, nul besoin d’être marxiste. Le " groupe " ouvrier et employés représente encore 27% de la population active soit 15 millions de personnes. A l’exception des retraités (30,2 % de la population), les ouvriers et employés constituent les groupes socioprofessionnels les plus importants parmi les actifs. Quant à leur préférence électorale elle est tout aussi évidente, que l’on croit ou non à la lutte des classes. En 1981, les ouvriers votaient à 70 % pour la gauche. En 1995, Jospin était toujours majoritaire dans cette catégorie. Aux législatives de 1997, les ouvriers votaient encore à 60% pour la gauche et à 70% aux régionales de 2004. Enfin, en 2005, ils votaient à 80 % pour le " non " au TCE (67% pour les employés), il est vrai contre les consignes du PS.

Ainsi, malgré l’accumulation des " trahisons " diverses et variées, les électeurs ouvriers et employés ont continué au moins jusqu’à la fin des années 90 et même après le choc de 2002 à espérer encore quelque chose de la gauche parlementaire. Du moins ceux qui votaient. Car ce qui a caractérisé dans la période (1981-2002) le vote ouvrier c’est autant sa " droitisation " (phénomène Le Pen) que le refuge dans l’abstention. Le taux d’abstention était de 28 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, de 45 % aux régionales de 2004 et de 27 % au référendum sur le traité constitutionnel européen de mai 2005 ; chez les employés de 34 % le 21 avril 2002, de 46 % en 2004 et de 29 % en 2005. Par comparaison, en 2007 l’abstention fut encore de 17% chez les ouvriers et de 16% chez les employés alors qu’elle était descendue à 15,4 dans l’ensemble de la population en âge de voter.

Nous avons donc eu ces vingt dernières années deux types de réaction de l’électorat ouvrier et employé : l’abstention et le vote Le Pen. Pour mémoire : Au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen est arrivé en tête du vote des ouvriers avec 24 % contre 16 % à Jacques Chirac, 12 % à Arlette Laguiller et 11 % à Lionel Jospin. Les employés ont cependant placé Lionel Jospin en tête de leur vote avec 19 % contre 18 % à Jean-Marie Le Pen et 17 % à Jacques Chirac. Au 1er tour de l’élection présidentielle de 1995, c’est Lionel Jospin qui arrivait en tête du vote ouvrier avec 25 % des suffrages devant Jean-Marie Le Pen (23 %) et Jacques Chirac (17 %). En revanche Jean-Marie Le Pen l’emportait chez les employés (24 %) devant Jacques Chirac (22 %) et Lionel Jospin (21 %).

Pour être complet il nous faut comparer ces chiffres à deux autres données. Car ce vote populaire n’est pas homogène. Il est même fracturé. Il y a d’abord et surtout la fracture entre Français dit " de souche " et Français d’origine immigrée récente (essentiellement africaine), dont l’écrasante majorité appartient aux groupes ouvriers et employés. C’est parmi ces derniers que l’abstention a été longtemps la plus forte jusqu’à la réaction de la présidentielle de 2007 où Ségolène Royal a reçu le soutien massif de ces minorités. Ainsi parmi les Français qui déclarent avoir un parent étranger, le vote en faveur de la candidate socialiste a été de 56 % ; parmi ceux qui n’avaient qu’un grand- parent étranger, il est tombé à 52 %, et parmi les Français sans ascendance étrangère (qui représentent les trois quarts de la population), il n’a plus été que de 45 % (48 % pour les électeurs ayant une origine étrangère provenant des autres pays européens). Mais ce score est monté jusqu’à 76 % contre 24 % seulement à Nicolas Sarkozy parmi ceux qui avaient une origine étrangère provenant d’un pays africain. Ce que confirme les votes analysés du point de vue des préférences religieuses. Si du côté des catholiques pratiquants, Nicolas Sarkozy a recueilli 77 % des suffrages exprimés et sa rivale 23 % ; du côté des musulmans, Ségolène Royal a atteint 94 % des suffrages exprimés et son adversaire 6 %. " L’autre fracture se situe entre les salariés du privé et ceux du public. C’est d’ailleurs parmi les salariés du public (pas tous ouvriers et employés évidemment) que Royal fait ses meilleurs scores : 56 %.

Les raisons de ce " désenchantement " sont connues. Il y a d’abord des raisons objectives. Les mutations du travail, la désindustrialisation, la persistance d’un chômage massif, l’implosion du " bloc soviétique ", ont cassé, morcelé, segmenté, l’ancien groupe ouvrier (OP et OS) et affaibli le syndicalisme revendicatif. La formation et l’éducation des nouvelles générations ont été également profondément bouleversées durant ces deux dernières décennies, dévalorisant les anciens diplômes, inculquant aux jeunes ouvriers une nouvelle culture d’entreprise, au point de créer une véritable fracture entre la vieille et l’ancienne génération. Mais à ces causes là il faut ajouter d’autres causes, plus politiques. La gauche, qui a longtemps considéré que le vote de ces couches populaires lui était acquis, a entrepris dès les années 80 d’accompagner la mutation économique sans considération pour cet électorat qui l’avait en partie porté au pouvoir. Traitement " social " du chômage (nouveaux contrats, RMI…) par l’Etat et recours de plus en plus important du patronat à l’intérimaire et aux contrats précaires sont allés de paire jusqu’au divorce final sur les 35 heures avec l’annualisation des heures de travail et la stagnation des salaires. Au final le groupe ouvrier et employé a eu le sentiment qu’il était l’oublié de toutes les politiques sociales menée depuis plus de 20 ans. Ce constat, deux sociologues (Stéphane Beaud, Michel Pialoux – Retour sur la condition ouvrière) l’établissait dès 1999 : " le paradoxe de la situation actuelle tient finalement à ce que la question ouvrière est, dans les faits, plus que jamais posée alors qu’elle est occultée, voire déniée, dans l’espace politique. " Huit ans plus tard, cette question – dont certains socialistes finissent enfin par reconnaître qu’elle est majeure – reste toujours posée.

Dans un texte publié récemment dans le Nouvel Observateur (" Trois ruptures pour une refondation à gauche "), DSK l’aborde d’ailleurs assez franchement. Extrait : " le cycle d’Epinay est achevé parce que la vision de la société sur laquelle il reposait est devenue caduque. " La lutte des classes ", la réduction " en dernière instance " de l’ensemble des inégalités au clivage capital / travail, l’illusion d’un prolétariat homogène et uni entraînant dans son sillage l’ensemble du salariat ne constituent certes plus les principaux leitmotivs du discours socialiste. Mais faute d’avoir réalisé lors des dix dernières années notre aggiornamento, notre analyse de la société continue de s’inspirer d’une vague lecture marxiste, héritée des années 1960, qui étudie les problèmes économiques et sociaux à partir du vieux triptyque couches populaires / couches moyennes / détenteurs du capital, sous l’angle exclusif de l’affrontement et de l’équilibre entre ces classes sociales. C’est le décalage croissant entre les mutations, accélérées, de la société française et nos grilles de lecture, obsolètes, qui compose à mes yeux la toile de fond de nos revers électoraux. Pour le dire autrement, il me semble qu’en 2002 comme en 2007, nous avons d’abord buté sur notre inaptitude à analyser la nouvelle réalité sociologique française. Cette nouvelle réalité, c’est celle de la fragmentation sociale. Les inégalités traditionnelles n’ont pas disparu dans la société française des années 2000 : la mondialisation exacerbe la subordination du monde du travail aux détenteurs de capitaux. Les disparités de revenus et de patrimoine entre les cadres et l’ensemble des salariés d’exécution, qui agrège les ouvriers à la masse des employés du tertiaire aux salaires peu élevés, ne se réduisent guère. Mais ces inégalités traditionnelles n’expliquent plus la dynamique sociale. Un puissant processus d’individualisation a fait imploser les anciennes " classes ". "

La méthode employée par DSK est finalement assez simple. On prend acte des mutations intervenues tout en précisant ne pas vouloir " se résigner au pragmatisme et à l’ordre établi " et " que la gauche ne peut se passer, dans notre pays, de cet horizon d’une transformation radicale de la société qui, depuis la Révolution, donne sens à ses combats ", mais pour fixer aussitôt les limites d’une telle transformation : " La " rupture avec le capitalisme " [appartenant au vieux fond marxiste, donc obsolète. NDLR] a cédé la place à un nouvel objectif tout aussi stimulant : la construction par l’égalité réelle d’une société juste. " En d’autres termes, plus de " prolétariat homogène ", plus de " classes " (elles ont implosé), donc plus de " lutte de classes ", " la réduction (…) de l’ensemble des inégalités au clivage capital / travail ", n’est donc plus opérante. Reste des individus. DSK reprend en quelque sorte la célèbre formule de Bertolt Brecht (" ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? ") et l’arrange à sa façon. Constatant amèrement que les ouvriers n’ont plus confiance dans la parole des socialistes, il décide de les dissoudre.

 
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