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03/07/2007

La classe ouvrière occultée puis dissoute par les socialistes, même

Comment et pourquoi la victoire de Sarkozy déporte-t-elle le PS vers la droite ? Comment et pourquoi l’arrivée aux affaires d’une droite que l’on a dit dure (et qui l’est bel et bien, malgré " l’ouverture " et les tentatives d’arrondir les angles) provoque-elle chez les dirigeants socialistes cette boulimie de " modernisation " ? Car disons le clairement, toutes leurs simagrées autour de la " refondation " n’ont qu’un seul objectif : trouver un programme qui éradiquerait tout ce qui rattache encore le PS au " vieux socialisme ", c’est à dire, pour faire vite, à une autre redistribution des richesses entre le capital et le travail.

C’est en effet un paradoxe de voir un parti lâché par les couches populaires, et en premier lieu par les ouvriers et les employés, sembler vouloir faire exactement l’inverse de ce que l’on pourrait attendre de lui. Comme si ces couches populaires n’étaient plus la première " clientèle " électorale des socialistes. A moins que, subjugués par les scores réalisés par Sarkozy chez les ouvriers et les employés (respectivement 52 % et 55 %), les socialistes, qui avaient pourtant pris des mesures – affirmaient-ils – pour les séduire, n’aient été finalement convaincus que c’était la droite qui était dans le vrai.

Sur la question de savoir quel doit être la " cible " principale de la gauche, nul besoin d’être marxiste. Le " groupe " ouvrier et employés représente encore 27% de la population active soit 15 millions de personnes. A l’exception des retraités (30,2 % de la population), les ouvriers et employés constituent les groupes socioprofessionnels les plus importants parmi les actifs. Quant à leur préférence électorale elle est tout aussi évidente, que l’on croit ou non à la lutte des classes. En 1981, les ouvriers votaient à 70 % pour la gauche. En 1995, Jospin était toujours majoritaire dans cette catégorie. Aux législatives de 1997, les ouvriers votaient encore à 60% pour la gauche et à 70% aux régionales de 2004. Enfin, en 2005, ils votaient à 80 % pour le " non " au TCE (67% pour les employés), il est vrai contre les consignes du PS.

Ainsi, malgré l’accumulation des " trahisons " diverses et variées, les électeurs ouvriers et employés ont continué au moins jusqu’à la fin des années 90 et même après le choc de 2002 à espérer encore quelque chose de la gauche parlementaire. Du moins ceux qui votaient. Car ce qui a caractérisé dans la période (1981-2002) le vote ouvrier c’est autant sa " droitisation " (phénomène Le Pen) que le refuge dans l’abstention. Le taux d’abstention était de 28 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, de 45 % aux régionales de 2004 et de 27 % au référendum sur le traité constitutionnel européen de mai 2005 ; chez les employés de 34 % le 21 avril 2002, de 46 % en 2004 et de 29 % en 2005. Par comparaison, en 2007 l’abstention fut encore de 17% chez les ouvriers et de 16% chez les employés alors qu’elle était descendue à 15,4 dans l’ensemble de la population en âge de voter.

Nous avons donc eu ces vingt dernières années deux types de réaction de l’électorat ouvrier et employé : l’abstention et le vote Le Pen. Pour mémoire : Au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen est arrivé en tête du vote des ouvriers avec 24 % contre 16 % à Jacques Chirac, 12 % à Arlette Laguiller et 11 % à Lionel Jospin. Les employés ont cependant placé Lionel Jospin en tête de leur vote avec 19 % contre 18 % à Jean-Marie Le Pen et 17 % à Jacques Chirac. Au 1er tour de l’élection présidentielle de 1995, c’est Lionel Jospin qui arrivait en tête du vote ouvrier avec 25 % des suffrages devant Jean-Marie Le Pen (23 %) et Jacques Chirac (17 %). En revanche Jean-Marie Le Pen l’emportait chez les employés (24 %) devant Jacques Chirac (22 %) et Lionel Jospin (21 %).

Pour être complet il nous faut comparer ces chiffres à deux autres données. Car ce vote populaire n’est pas homogène. Il est même fracturé. Il y a d’abord et surtout la fracture entre Français dit " de souche " et Français d’origine immigrée récente (essentiellement africaine), dont l’écrasante majorité appartient aux groupes ouvriers et employés. C’est parmi ces derniers que l’abstention a été longtemps la plus forte jusqu’à la réaction de la présidentielle de 2007 où Ségolène Royal a reçu le soutien massif de ces minorités. Ainsi parmi les Français qui déclarent avoir un parent étranger, le vote en faveur de la candidate socialiste a été de 56 % ; parmi ceux qui n’avaient qu’un grand- parent étranger, il est tombé à 52 %, et parmi les Français sans ascendance étrangère (qui représentent les trois quarts de la population), il n’a plus été que de 45 % (48 % pour les électeurs ayant une origine étrangère provenant des autres pays européens). Mais ce score est monté jusqu’à 76 % contre 24 % seulement à Nicolas Sarkozy parmi ceux qui avaient une origine étrangère provenant d’un pays africain. Ce que confirme les votes analysés du point de vue des préférences religieuses. Si du côté des catholiques pratiquants, Nicolas Sarkozy a recueilli 77 % des suffrages exprimés et sa rivale 23 % ; du côté des musulmans, Ségolène Royal a atteint 94 % des suffrages exprimés et son adversaire 6 %. " L’autre fracture se situe entre les salariés du privé et ceux du public. C’est d’ailleurs parmi les salariés du public (pas tous ouvriers et employés évidemment) que Royal fait ses meilleurs scores : 56 %.

Les raisons de ce " désenchantement " sont connues. Il y a d’abord des raisons objectives. Les mutations du travail, la désindustrialisation, la persistance d’un chômage massif, l’implosion du " bloc soviétique ", ont cassé, morcelé, segmenté, l’ancien groupe ouvrier (OP et OS) et affaibli le syndicalisme revendicatif. La formation et l’éducation des nouvelles générations ont été également profondément bouleversées durant ces deux dernières décennies, dévalorisant les anciens diplômes, inculquant aux jeunes ouvriers une nouvelle culture d’entreprise, au point de créer une véritable fracture entre la vieille et l’ancienne génération. Mais à ces causes là il faut ajouter d’autres causes, plus politiques. La gauche, qui a longtemps considéré que le vote de ces couches populaires lui était acquis, a entrepris dès les années 80 d’accompagner la mutation économique sans considération pour cet électorat qui l’avait en partie porté au pouvoir. Traitement " social " du chômage (nouveaux contrats, RMI…) par l’Etat et recours de plus en plus important du patronat à l’intérimaire et aux contrats précaires sont allés de paire jusqu’au divorce final sur les 35 heures avec l’annualisation des heures de travail et la stagnation des salaires. Au final le groupe ouvrier et employé a eu le sentiment qu’il était l’oublié de toutes les politiques sociales menée depuis plus de 20 ans. Ce constat, deux sociologues (Stéphane Beaud, Michel Pialoux – Retour sur la condition ouvrière) l’établissait dès 1999 : " le paradoxe de la situation actuelle tient finalement à ce que la question ouvrière est, dans les faits, plus que jamais posée alors qu’elle est occultée, voire déniée, dans l’espace politique. " Huit ans plus tard, cette question – dont certains socialistes finissent enfin par reconnaître qu’elle est majeure – reste toujours posée.

Dans un texte publié récemment dans le Nouvel Observateur (" Trois ruptures pour une refondation à gauche "), DSK l’aborde d’ailleurs assez franchement. Extrait : " le cycle d’Epinay est achevé parce que la vision de la société sur laquelle il reposait est devenue caduque. " La lutte des classes ", la réduction " en dernière instance " de l’ensemble des inégalités au clivage capital / travail, l’illusion d’un prolétariat homogène et uni entraînant dans son sillage l’ensemble du salariat ne constituent certes plus les principaux leitmotivs du discours socialiste. Mais faute d’avoir réalisé lors des dix dernières années notre aggiornamento, notre analyse de la société continue de s’inspirer d’une vague lecture marxiste, héritée des années 1960, qui étudie les problèmes économiques et sociaux à partir du vieux triptyque couches populaires / couches moyennes / détenteurs du capital, sous l’angle exclusif de l’affrontement et de l’équilibre entre ces classes sociales. C’est le décalage croissant entre les mutations, accélérées, de la société française et nos grilles de lecture, obsolètes, qui compose à mes yeux la toile de fond de nos revers électoraux. Pour le dire autrement, il me semble qu’en 2002 comme en 2007, nous avons d’abord buté sur notre inaptitude à analyser la nouvelle réalité sociologique française. Cette nouvelle réalité, c’est celle de la fragmentation sociale. Les inégalités traditionnelles n’ont pas disparu dans la société française des années 2000 : la mondialisation exacerbe la subordination du monde du travail aux détenteurs de capitaux. Les disparités de revenus et de patrimoine entre les cadres et l’ensemble des salariés d’exécution, qui agrège les ouvriers à la masse des employés du tertiaire aux salaires peu élevés, ne se réduisent guère. Mais ces inégalités traditionnelles n’expliquent plus la dynamique sociale. Un puissant processus d’individualisation a fait imploser les anciennes " classes ". "

La méthode employée par DSK est finalement assez simple. On prend acte des mutations intervenues tout en précisant ne pas vouloir " se résigner au pragmatisme et à l’ordre établi " et " que la gauche ne peut se passer, dans notre pays, de cet horizon d’une transformation radicale de la société qui, depuis la Révolution, donne sens à ses combats ", mais pour fixer aussitôt les limites d’une telle transformation : " La " rupture avec le capitalisme " [appartenant au vieux fond marxiste, donc obsolète. NDLR] a cédé la place à un nouvel objectif tout aussi stimulant : la construction par l’égalité réelle d’une société juste. " En d’autres termes, plus de " prolétariat homogène ", plus de " classes " (elles ont implosé), donc plus de " lutte de classes ", " la réduction (…) de l’ensemble des inégalités au clivage capital / travail ", n’est donc plus opérante. Reste des individus. DSK reprend en quelque sorte la célèbre formule de Bertolt Brecht (" ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? ") et l’arrange à sa façon. Constatant amèrement que les ouvriers n’ont plus confiance dans la parole des socialistes, il décide de les dissoudre.

Commentaires

Au fait que penses tu de l'annonce de la LCR sur un nouveau parti à la gauche du PCF et du PS ? (je t'interpelle sur mon blog la dessus :-) )

Écrit par : marc | 04/07/2007

@marc
C'est le genre d'annonce qui passe inaperçue ; qui n’a aucun impact ; elle est donc, dans l’immédiat, sans intérêt et illustre parfaitement la panne totale dans laquelle se trouve TOUTE la gauche.

Écrit par : Ajamais | 04/07/2007

Pourquoi dire que la victoire de Sarko entrainerait un virement du PS "à droite"?
Je pense que le PS sera obligé d'abandonner les vieux concepts et notamment celui de "gauche" ou de "droite". Car si l'on veut que le PS soit plus "à gauche", cela sous-entend qu'il devrait de nouveau et encore utiliser ses outils et son verbiage du bon vieux temps et surtout, surtout pas se rendre à une évidence: que le monde, la France et les gens et leurs problèmes et aspirations ont changé.
Voir le monde comme il est: voilà la grande difficulté! Le PS, jusqu'à présent, n'a pas fait ses devoirs de mise à jour, son "aggiornamento" comme les autres partis socialistes européens l'ont fait. Il s'accroche aussi à un fonctionnement totalement contraproductif avec des "courants" et "motions" qui divisent ses militants et qui en vérité ne servent qu'aux fins personnelles de quelques leaders.

Écrit par : nr | 04/07/2007

on est d'accord...

Écrit par : marc | 04/07/2007

on est d'accord...

Ecrit par : marc

Sauf peut-être que moi, je pense que ce parti il va bien falloir le construire, mais l'annoncer comme ça, ça n'a aucun sens, en effet.

Écrit par : Ajamais | 04/07/2007

Ecrit par : Ajamais | 04.07.2007

oui en effet, il faut bien un "lieu" pour les 4 ou 5% de gens qui ne comprennent pas bien le monde d'aujourdhui ni les aspirations des 95% des autres. Et puis, ça occupe ...

Écrit par : marina | 11/07/2007

Il faut surtout se rendre compte , que les gens ne sont plus ceux d'il y a 50ans !
Les " prolos" d'aujourd'hui n'ont plus le litre de vin rouge qui sort de la musette !
C'est ce que les instances du parti n'ont pas conscience . Il faut réformer d'abord l'état d'esprit et se dire que la lutte des classes telle qu'elle l'était , n'a plus sa place au même rang . Il faut être constructif et pour le devenir il faut savoir reconnaître le positif pour le pays au lieu d'opposer systématiquement un vetto parceque la proposition ne vient pas du côté que l'on souhaite ; sinon celà conduit à l'immobilisme qui détruit toute forme de progression et de survie de nos entreprises ainsi que du pays .

Écrit par : ROMAINB | 19/07/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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