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09/05/2007

La gauche se cherche

Ce n’est le moindre des paradoxes de cette élection que d’avoir pu vérifier une fois de plus qu’il existe bien un très fort sentiment identitaire à gauche. Les chiffres ne mentent pas. Qui a voté en majorité pour Royal ? Les jeunes (jusqu’ 56 % dans certaines classes d’âge) et les actifs : les ouvriers (59 %), les employés (57 %), les cadres et les professions intermédiaires. Mieux, Royal fait ses meilleurs scores dans les quartiers défavorisés et parmi le « nouveau prolétariat ». En revanche Sarkozy perd 15 points chez les 18-24 ans (que Chirac avait séduit en 1995), et ne se retrouve majoritaire qu’à partir de 50 ans, voire de 60 ans selon d’autres sondages, pour culminer à 64 % chez les plus de 65 ans. Sarkozy n’est pratiquement majoritaire que chez les retraités et inactifs (58%) ainsi que dans la catégorie traditionnellement très marquée à droite des artisans, commerçants et chefs d’entreprises (82%). Un bémol. Sarkozy a mordu cependant dans certaines couches populaires, actifs du privé ou chômeurs, à bas revenus et à niveau culturel très modeste. En fait typiquement un électorat transfuge de celui du Front national. Mais il n’est pas le seul candidat à avoir mordu sur cet électorat : Royal et Besancenot aussi, en témoignent certains scores réalisés en particulier dans le Nord et le Pas de Calais.  

Un élément cependant vient se surajouter à tout ça et qui semble avoir été déterminant dans cette élection. Le sentiment d’adhésion au candidat est beaucoup plus fort à droite qu’à gauche : 63 % contre 47 %. En d’autres termes les électeurs de gauche ont voté plus contre Sarkozy que pour Royal. Notons au passage que c’était précisément la recommandation faite par la LCR et Besancenot au deuxième tour. Ce type de vote a plusieurs explications : le fait de voter pour la première fois pour une femme a dû jouer à son détriment (remarquable, le vote majoritaire des femmes en faveur de Sarkozy) ; le procès en incompétence qu’on lui a fait aussi ; et puis, et surtout, quelle gauche incarnait Ségolène Royal ? Cataloguée à ses débuts comme « blairiste » et à la fin apparemment convertie aux thèses d’une « deuxième gauche » ressuscitée (Delors, Rocard, Kouchner, Cohen-Benbit) avec cette ouverture au centre, elle fut tour à tour perçue comme « étatiste », « socialiste archaïque », hostile au nucléaire (l’épisode Besson), presque « chauvine » (le drapeau et la Marseillaise), ce qui ne l’empêcha pas de faire applaudir le nom d’Arlette Laguiller dans un meeting, de citer Besancenot à Charléty et de confier une mission à José Bové. On ne peut pas faire plus éclectique. Or dans une gauche divisée et qui tient farouchement à ses différences, un tel message, brouillon et changeant à souhait, ne pouvait que déplaire, ce qui n’était pas, on s’en doute, l’objectif. Ainsi Royal aurait perdu pour avoir voulu trop bien faire en essayant de séduire pratiquement tout le monde et au-delà même de la gauche. Il faut convenir que l’on a eu les mêmes tentations à droite avec encore moins de succès. Ni les noms de Jaurès, Blum ou Moquet, ni les accents « ouvriéristes » et les éloges pesants de Sarkozy aux travailleurs « que la gauche délaisse » n’ont attiré à la droite les électeurs de gauche en nombre important. On peut même affirmer que dans ce registre, les gesticulations de Sarkozy ont conduit à un fiasco. Ce qui augure mal de la suite, quand le fier à bras s’attaquera à ses réformes du droit du travail.

Ainsi l’un des grands mérites de la candidature Royal c’est qu’elle aura bien mis en lumière – malgré elle – le problème principal de la gauche aujourd’hui : l’absence d’un projet clairement identifié comme tel par l’électorat. Plus précisément, que tous les projets (social-libéral, social-démocrate, socialiste « classique », « Vert » ou anti-libéral) déjà connus ou potentiellement en devenir n’apparaissent pas à l’électorat de gauche ou à certaines fractions de celui-ci comme suffisamment crédibles et forts pour que l’on y adhère et créer ainsi une dynamique. Ce qui, plus que les votes utiles (pour ou contre Royal), explique en grande partie l’effondrement des votes communistes et Vert, le succès rencontré à gauche par Bayrou ou le bide de Bové et de Laguiller. C’est aussi ce qui a permis à Royal de s’imposer aux primaires (comme promesse de renouveau) et qui à conduit à l’éclatement du camp anti-libéral, chacune des composantes de « la gauche de la gauche » pensant (à tort) qu’il suffisait de se dire « anti-libéral » pour que les électeurs suivent. Ce qui enfin relativise l’idée qu’il y aurait deux gauches : l’une social-libérale et l’autre anti-libérale. Et bien non ! Et nous le verrons bien dans les mois, les années qui viennent. Ceux qui croient, comme avant cette élection, que les jeux sont faits se trompent. La défaite de la gauche n’est ni celle du « vieux socialisme », ni celle de la voie « social-libéral », ou de la « tentation italienne », pas plus qu’elle n’est celle de l’anti-libéralisme. Toutes ses voies restent ouvertes ; certaines pourront l’emporter, mais rien ne se fera sans un travail de réflexion approfondie et de remise en cause, au PS comme à la LCR.

Commentaires

Excellente analyse.
Au boulot maintenant.

Écrit par : Benoît L. | 10/05/2007

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