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07/05/2007

La fiction Sarkozy

L’initiative de Royal d’apparaître combative comme au premier jour, tout juste quelques minutes après le coup de gong, est un « coup » politique magistral. Sa fonction interne au PS n’aura échappé à personne. Mais il peut être également interprété comme une invitation à toute la gauche à continuer la lutte, malgré la défaite. Car que l’on soit d’accord (ou pas) avec son programme et ses initiatives d’élargir au centre (j’étais hostile aux deux ), force est de constater que la volonté qu’elle a exprimée à cette heure là de ne pas s’arrêter en chemin  et de ne pas abandonner ses électeurs (comme l’avait fait Jospin en 2002) est une sacrée leçon donnée à tous ceux que cette candidature rebutait, qu’elle ait été jugée incompétente voire inéligible au sein même de son camp, ou que l’on ait vu en elle l’incarnation d’une gauche social-libérale « blairiste ».

A la décharge de la gauche (voir « Une défaite et ses coresponsables »), cette défaite est d’abord et avant tout la victoire d’une droite de combat, sociologiquement minoritaire mais devenue idéologiquement majoritaire. Rien de comparable avec les élections de Chirac en 1995 et 2002, deux succès de raccroc. Cette fois-ci le projet de la droite est parfaitement lisible et sa base électorale (du centre à l’extrême-droite) clairement identifiée. En outre, pour la première fois depuis longtemps, la droite a un parti dominant, cette élection ayant même achevé le travail d’unification engagée depuis plusieurs années avec le ralliement de 22 députés du centre à Nicolas Sarkozy. Ce qui augure mal, dans l’immédiat, des chances de Bayrou de construire d’ici les élections une force politique susceptible de disputer à l’UMP son leadership sur la droite. De même pour le Front national qui perd momentanément sa capacité de nuisance.

Néanmoins, il faut être les médias (écoutez les aujourd’hui trouver à Ségolène Royal bien des vertus et des capacités qu’ils lui ont refusées un an durant) pour être ainsi aveuglé par cette victoire. Entre « la France vire à droite » et « la gauche archaïque est morte », une espèce de consensus hétéroclite se dégage avec cette phrase définitive qui vaut toutes les analyses (croient-ils) : « rien ne sera plus comme avant ! » Balayée la crise sociale, aux oubliettes le discrédit de la classe politique, mise de côté le peu d’ambition industrielle de nos entrepreneurs. On efface tout et on recommence. Vieille habitude. C’est à peu près comme ça après chaque élection présidentielle. C’est même la fonction de ce type de scrutin. Un homme, et en avant ! La magie de la 5ème république aura donc fonctionné une fois encore. Belle prestation pour une constitution que l'on disait moribonde. Sauf que la crise est toujours là, bien présente, et que le projet de la droite est bien loin d’y répondre sur le fond. Qui peut croire encore à une solution franco-française à cette crise ? Où sont les solutions économiques au défi de la mondialisation ? La victoire idéologique de la droite ne masquera pas longtemps la pauvreté de son projet politique. En fédérant du centre à l’extrême-droite toutes les peurs, en s’appuyant en grande partie sur une France vieillissante (la France de Sarkozy c’est d’abord la France des plus de 65 ans), repliée sur elle-même, hostile à l’étranger et nostalgique de son passé, Nicolas Sarkozy a réussi son « coup », mais il s’est en même temps mis un boulet au pied. Car dans ce récusé de vieilles recettes prises pèle mêle, aux néo-conservateurs américains, aux travaillistes anglo-saxons et à la droite souverainiste et nationaliste, où est la cohérence ? Libéral Sarkozy ? Mais alors pourquoi cette fixation sur la Turquie ou sur l’immigration ? La nation « retrouvée » qu’il a promise à son électorat, comment pourra-t-elle faire bon ménage, à courte échéance, avec les exigences d’une « libération » de toute cette économie protégée, arque bouté derrière un Etat-Nation qui n’est plus que l’ombre de lui-même ?

On a beaucoup glosé sur le caractère factice ou illusoire du « phénomène » Royal ; son « charisme » singulier masquant en réalité, pense-t-on, un projet inconsistant. Il n’y aurait dans son électorat que 50 % d’électeurs convaincus par son projet ; l’autre moitié aurait voté pour elle uniquement pour faire barrage à Sarkozy. On crédite en revanche l’électorat du nouveau président d’une très forte adhésion à son programme (plus de 70 %). Mais les électeurs entendent souvent que ce qu’ils veulent bien entendre oubliant ainsi d’autres réalités. En fait, la fiction Sarkozy, mieux préparée, mieux orchestrée, bénéficiant d’une large promotion et d’une excellent distribution, a terrassé une autre fiction qui s’est construite en chemin, au gré des aléas de la campagne (le succès d’estime du film à petit budget de Bayrou n’était pas prévu),dans les pires conditions. Question de budget et de casting, en quelque sorte ! En déclarant ne pas renoncer, Ségolène Royal a encore une fois fait preuve d’un grand flair politique. Cette victoire de la droite, en apparence large et incontestée, est surtout dû au talent de sa tête d’affiche. Il n’en reste pas moins que le scénario comporte de telles faiblesses qu’elles finiront bien un jour où l’autre par se révéler. Mais la gauche, en l’état, pourra-t-elle s’en saisir ? Faudrait-il encore qu’elle change de scénario.

Commentaires

Excellente analyse, que je partage totalement. Bravo.

Écrit par : jean canourel | 08/05/2007

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