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06/03/2007

La gauche face aux droites lepénisées

Avec, selon les sondages, 10 % tout au plus, répartis entre quatre candidats auxquels il faut bien adjoindre les Verts (où les mettrait-on ?), " la gauche de la gauche " ne jouera aucun rôle dans cette élection présidentielle. De ce fait Ségolène Royal se retrouve esseulée face à une droite qui offre tout l’éventail des ressources d’un populisme nourri aux thèmes mis en vogue par le Front national depuis plus de vingt ans.

Longtemps on a accusé Mitterrand d’avoir instrumentalisé le Front National pour diviser la droite. Force est de reconnaître que depuis 2002, Jean-Marie Le Pen travaille désormais – malgré lui – au renforcement du camp de la droite. Ainsi, prétextant reprendre au Front national les bons électeurs de droite égarés, Sarkozy a pu s’imposer en cinq ans comme le meilleur candidat de la droite " républicaine ". Or une grande partie de sa réussite, il l’a doit à son utilisation sans aucune vergogne d’une thématique qui avait été jusqu’ici le quasi monopole de Jean-Marie Le Pen : l’immigration et l’insécurité. Cela suffira-t-il à faire baisser le Front national, nous le verrons bien avec les résultats de cette élection, mais cette politique aura au moins donné à Nicolas Sarkozy une solide assise qui lui permet aujourd’hui d’être toujours en tête des sondages.

Sarkozy n’est pas le seul bon " élève " de Le Pen. Bayrou est le second. Car outre l’insécurité et l’immigration, c’est sur le registre du " ni gauche, ni droite " que Le Pen s’est forgé son succès. Souvenons nous de ces affiches du Front national datant de quelques mois. On y voyait des Français (dont une jeune " beurette ") avec le pouce orienté vers le bas. Le texte de ces affiches était un condensé de l’orientation politique du Front national : " Nationalité, Assimilation, Ascenseur social, Laïcité –GAUCHE/DROITE – Ils ont tout cassé. " Bayrou a repris à son compte cette antienne du lepénisme, l’accommodant à sa sauce personnelle, mais en en gardant l’essentiel : " la gauche et la droite, alternativement, nous ont conduit à l’impasse ". Bref il nous faut, explique-t-il, une politique qui ne s’appuie plus sur les deux partis dominants de la scène politique française. Evidemment, contrairement à Sarkozy, Bayrou ne vise pas systématiquement le public de Le Pen, mais il ne lui en dispute pas moins la place de premier candidat "anti-système".

Mais n’y a-t-il pas eu chez Ségolène Royal une tentation similaire ? On a pu le penser, au début tout du moins, après ses déclarations sur l’ " encadrement militaire " des jeunes délinquants, ou bien lors des primaires socialistes, lorsqu’elle opposait sa méthode " nouvelle " à celle, épuisée selon elle, de ses concurrents. Mais sa posture de " rupture " avait ses propres limites, celle de son camp. Si elle avait persisté dans cette direction, elle aurait immanquablement ouvert la porte à la critique de ces adversaires anti-libéraux. Ainsi, en se recentrant assez rapidement, et naturellement, à gauche, même timidement au regard des critères de la " gauche de la gauche ", elle limitait ses moyens d’aller pêcher dans les eaux troubles du populisme lepéniste.

Dans son dernier interview (dans Le Monde du 5 mars 2007) où elle résume son programme et précise ses priorités, on ne retrouve ainsi pratiquement plus de traces de cette " touche " personnelle qui avait fait ses premiers succès. Plus " d’ordre juste " ou de " valeur travail ",et pas plus " d’encadrement militaire ", comme si ces formules, trop usées déjà, lui apparaissaient désormais inutiles, sans grande efficacité. A la place on a toute la déclinaison d’un programme " social-démocrate " classique, presque banalisé. On comprend dès lors qu’une partie de son électorat qui avait été séduit par ses velléités de rupture avec les anciennes politiques des gouvernements socialistes – du moins pour ce qu'il y avait encore de gauche dans ces politiques – ait été cherché momentanément (ou définitivement ?) refuge chez Bayrou. Mais, dès lors, Ségolène Royal n’a plus d’alternative. Et tout retour en arrière est impossible.

Face à une droite ayant étendu son influence bien au-delà de ses limites sociologiques, la gauche a, sur le papier et au vu des seuls sondages, apparemment perdu la bataille. Pourtant, on vient de le voir à propos du dossier Airbus, il lui reste encore des moyens de renverser la tendance. En réagissant avant tout le monde sur ce dossier, en démontrant que la gauche n’avait pas peur de se confronter aux problèmes industriels, alors même que ses adversaires, dont le gouvernement, semblaient s’en désintéresser, Ségolène Royal a mis le doigt sur ce qui est le maillon faible du programme de ces droites populistes : la question centrale de la relance industrielle, le seul moteur possible d’une croissance durable. D’ailleurs, après quelques jours d’atermoiements, Bayrou, Sarkozy, Villepin et même Le Pen ont fini par réagir.

La dette, les retraites, le pouvoir d’achat, l’éducation, l’emploi, etc. ne trouveront pas de solutions à terme tant que ne sera pas pensé et imaginé une politique de relance industrielle. Que le principal actionnaire français d’Airbus (mais c’est la même chose en Allemagne) – hormis l’Etat – préfère plutôt investir dans les médias que dans l’aéronautique civile en dit long sur les motivations et les intentions du capitalisme français (et européen). La rente financière et les profits à court terme, voilà où sont leurs intérêts. Cet exemple devrait être une alerte, car sans ces grands pôles industriels quel avenir pour les millions de PME, dont une bonne partie est précisément sous-traitante de ces grandes industries ? 

Dans son programme, très justement, Ségolène Royal dit vouloir donner la priorité au développement de ces PME créatrices d’emplois. Mais cette politique ne sera utile et profitable que si par ailleurs on maintient, redynamise par l'investissement et la recherche, et réoriente la filière industrielle française. C’est précisément là où on ne l’attend pas que la gauche doit se montrer la plus inventive et volontariste. La crédibilité du programme de Royal en dépend, et très certainement son élection.

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