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27/02/2007

Gauche de la trouille et droite de la pétoche

Si l’on en croit les sondages, François Bayrou est aujourd’hui, avec 19 % d’intention de vote, très exactement à l’intersection d’une gauche qui ne veut plus rien rendre ou céder au nouveau prolétariat, ces quelques millions d’ouvriers et employés précaires, temps partiel, CDD, intérimaires, du privé ou de la petite fonction publique, et de cette droite qui n’a pas envie que la marmite explose dans le cas où le champion du grand patronat, l’ennemi public n°1 des banlieues, qui veut réglementer le droit grève et baisser les impôts des plus riches, serait élu.

La faute à qui ? A Royal, évidemment, qui persiste à vouloir, même très timidement, redistribuer un peu des richesses créées par leur travail aux travailleurs, ne pas faire de baisse de la dette publique la priorité de ses priorités (en 1880, les socialistes demandaient sa suppression), revenir sur les baisses d’impôts consenties par la droite aux plus aisés, miser sur un redémarrage de la croissance grâce à des investissements lourds dans la recherche et l’éducation, mettre la défense de l’environnement au cœur de ses priorités. Quels crimes !

Ah si le PS avait fait le choix raisonnable de DSK, nous n’en serions pas là, pensent-ils, tous ces gens compétents. Et ils ont raison. Car une fois au pouvoir, Royal devra tenir ses promesses et gouverner avec tous ceux qui ont pris à la lettre sa " démocratie participative ", cette " révolution démocratique " dont elle a tant usé et abusé pour les séduire.

Trop à gauche Ségolène Royal ? Un comble ! C’est qu’avec ces gens là, il n’en faut pas beaucoup. Alors, oui François Bayrou, ça les rassure. Qu’il ait pendant vingt ans gouverné avec la droite, quelle importance du moment qu’il les assure que rien ne changera pour eux. Car ne nous y trompons pas derrière les discours lénifiants sur les intérêts supérieurs de la France (la dette), c’est bien de cela qu’il s’agit. Surtout ne rien toucher à nos avantages, et que les pauvres se démerdent. Qu’ils fassent des études, qu’ils travaillent plus, mais surtout que ces " salauds de pauvres " ne touchent pas à notre magot.

Mais alors pourquoi ne pas voter directement pour Nicolas Sarkozy ? Et bien parce que le champion du MEDEF et du CAC 40, représente le danger inverse à Ségolène Royal. Son projet ouvertement anti-social (réglementation du droit de grève, déréglementation du travail, remise en cause des régimes spéciaux, suppression de plusieurs dizaines de milliers de postes dans la fonction publique…), le rejet qu’il incarne pour une partie de la jeunesse des banlieues populaires, son autoritarisme et l’intention qu’on lui prête de vouloir phagocyter l’Etat, sont gros de conflits et de dérapages, comme on en a connu à la fin de l’année 2005.

La chance de cette gauche de la trouille c’est qu’elle a trouvé une alliée, la droite de la pétoche. Car c’est la peur qui les réunit. D’ailleurs ils sont du même monde : cadres de la haute ou moyenne fonction publique, ou chefs de petites et moyennes entreprises, même standing de vie, mêmes compétences, ils fréquentent les mêmes lieux de vacances, consomment les mêmes produits. Ils sont fait pour s’entendre.

Sauf qu’ils savent bien que, pour l’instant, c’est Sarkozy qu’il propulse à la tête de l’Etat. A moins qu’au dernier moment, ouvertement, dans le PS, il se trouve quelques " courageux " pour appeler à la désertion et à rejoindre le camp du Béarnais. Peut-être faudra-t-il attendre le 1er tour, que le bluff Bayrou se vérifie, pour que l’on arrive à de telles extrémités. " Courageuse ", la droite de la gauche, mais pas téméraire.

25/02/2007

Que veut et que peut l’extrême-gauche ?

Combien y aura-t-il de candidats d’extrême-gauche dans cette élection ? Un(e) ou deux ? Je dis un(e) ou deux et pas trois ou quatre ou cinq parce que je ne peux considérer ni José Bové, ni Marie-Georges Buffet comme en faisant partie, eux-mêmes d’ailleurs n'y tiennent pas. Quant à Gérard Schivardi, cet ancien socialiste qui s’est autoproclamé " candidat des maires " et qui appartient au Parti des travailleurs, sa présence ne serait être qu’anecdotique. Je m’attacherais donc qu’aux deux seuls représentants connus et estampillés de ce courant : Arlette Laguiller pour Lutte ouvrière et Olivier Besancenot pour la Ligue communiste révolutionnaire.

Arlette Laguiller a été une révélation dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Contrairement à Alain Krivine, qui l’avait précédé, elle réussit peu à peu grâce à un langage simple et direct – certains diront simpliste – à cristalliser sous son nom un vote protestataire de gauche qui trouvait d’autant moins de possibilité de s’exprimer ailleurs que les luttes se raréfiaient et que le PCF s’enfonçait dans ses collaborations gouvernementales sans lendemain avec les socialistes. En 2002, la candidature d’Olivier Besancenot, pratiquement dans le même registre, amplifia ce phénomène. Ce sont près de 3 millions de voix qui se portèrent ainsi sur les représentants de la gauche radicale (dont une centaine de milliers pour le candidat du PT) alors que le candidat du PCF n’en obtenait même pas un million. La place importante que prit en 2005 l’extrême-gauche dans la victoire du " non " au TCE a contribué également à installer ce courant dans le paysage politique. Néanmoins, hormis l’élection de Laguiller et de Krivine comme députés européens en 1999, celles de quelque 600 conseillers municipaux en 1995, et celle enfin de moins d’une trentaine de conseillers régionaux en 1998, l’extrême-gauche peine, en dehors de la présidentielle, à stabiliser son influence électorale.

C’est que, contrairement à l’extrême-droite qui, tout en affichant l’intégralité de son programme, aspire à la gestion des institutions, municipales, départementales, régionales, voire nationales, quitte à passer pour cela des alliances et des compromis – localement cette tactique obtint quelques résultats jusqu’aux régionales de 1998 –, l’extrême-gauche n’accorde aux élections qu’un intérêt relatif. Certes ces élections lui offrent depuis quelques années une tribune et une reconnaissance publique inespérée, mais l’essentiel du combat de l’extrême-gauche ne situe pas là mais dans les luttes et les mobilisations sociales. On peut même affirmer que, surtout dans le contexte politique et social présent, l’extrême-gauche n’attend rien de ces élections. Tout au plus une victoire de la gauche pourrait-elle être le prétexte à exiger du gouvernement issu de cette victoire qu’il prenne des mesures d’urgence, plus radicales que celles contenues dans le programme électoral des socialistes, mais l’extrême-gauche ne se fait guère d’illusion, il n’y aura pas de " troisième tour social ".

Les raisons d’un telle positionnement ne sont pas toujours très perceptibles par l’électorat. Lutte Ouvrière, avec Arlette Laguiller, a en fait inauguré une autre manière de faire de la politique pour l’extrême-gauche, affirmant ses différences essentiellement sur la base de revendications que la gauche parlementaire ne pouvait pas reprendre en compte. Cette politique de " surenchère " s’est montré de plus en plus efficace au fur et à mesure que la gauche classique révisait son programme à la baisse et qu’elle acceptait pratiquement toutes les contraintes de l’économie de marché. La LCR, avec Besancenot, lui a emboîté le pas. Ainsi la gauche radicale est apparue plus concrète, plus proche des problèmes quotidiens de certaines catégories de l’électorat, mais en même temps elle occultait peu à peu, sans pour autant la renier, ce qui constitue sa vraie différence avec l’autre gauche : son refus de l’ordre capitaliste et l’affirmation de son seul objectif, l’instauration à terme d’un nouvel ordre économique, le socialisme.

C’est ce " programme maximum " qui explique l’intérêt tout relatif que les révolutionnaires ont pour les institutions. Ils ne refuseraient pas de les occuper s’ils y étaient portés et si le mode de scrutin leur en donnait les moyens mais ça ne serait évidemment pas pour s’associer à la gestion des affaires dans le cadre d’alliances avec la gauche classique, comme c’est le cas actuellement en Italie. Ils continueraient en fait, inlassablement, à y mener la même politique de " surenchère ", dans l’unique but de montrer, par l’exemple, que la gauche parlementaire ayant définitivement accepté les contraintes de l’économie de marché, est de ce fait plus du tout en mesure de promouvoir la moindre réforme susceptible de répondre aux aspirations sociales des salariés. Autrement dit, que ces revendications ne pourraient être satisfaites totalement et pleinement que dans le cadre d’un nouvel ordre économique et social. Démonstration par l’exemple de l’obligation de la révolution.

Ce qui est le plus remarquable aujourd’hui dans cette tactique suivie par la gauche radicale, c’est que si elle est très prolixe sur les mesures d’un plan d’urgence pour satisfaire les revendications d’un certain nombre de couches de salariés, elle met en revanche peu d’empressement à montrer le but. Et l’on comprend pourquoi. Car ce qui apparaissait encore, dans les années vingt et trente du siècle dernier, avec l’exemple de l’URSS, comme une autre voie possible, ne l’est plus aujourd’hui. L’effondrement sans gloire du " socialisme réel ", son exemple désastreux, monstrueux, criminel – même si cette gauche radicale peut revendiquer de l’avoir elle même critiqué très tôt – rend inopérant, dans l’immédiat, toute promotion d’une telle voie. La gauche radicale, amputée pour ainsi dire de ce qui constitue son originalité et sa vraie raison d’exister, est ainsi condamnée pour l’instant à marcher sur une seule jambe et à rester minoritaire – groupusculaire –, incapable dans ces conditions d’être le maître d’œuvre de la construction d’une force anti-capitaliste plus large. C’est ce qui explique en partie que la LCR n’a pu jouer qu’un rôle marginal dans la tentative de rassemblement des forces anti-libérales. Son exigence – parfaitement légitime – que ce rassemblement soit très clair sur son refus de composer avec le PS et les autres formations de la gauche parlementaire, ne pouvait être comprise.

Tant que la gauche radicale n’aura pas fait sur elle même ce travail nécessaire de révision de son programme maximum, tant qu’elle n’aura pas réfléchi dans quelles conditions – et à quelles conditions – une autre voie, un autre mode de développement est possible, elle assistera impuissante à la décomposition du paysage politique de la gauche parlementaire. Les opportunités qui se sont offertes à elle ces dernières années sont encore bien présentes. Tout n’est pas fini. A ce titre le succès momentanée de Ségolène Royal retarde la voie de " blairisation " du PS français, mais pour combien de temps encore. D’autres voies sont possibles, comme celle qui a cours en Italie, où la gauche n’a rien trouvé de mieux que de se donner comme leader un homme politique de droite. Verrons nous bientôt en France un quelconque Bayrou dicter sa conduite à la gauche française ? Ou bien verrons nous plutôt face à un parti socialiste rénové, définitivement " social-libéral ", se dresser une autre gauche authentique, c’est à dire anticapitaliste, capable de rassembler au delà des quelques cercles militants de la LCR et de LO ? Tout est encore possible, rien n'est joué.

20/02/2007

Bayrou le bluffeur

Tout est dans la pose. Voix bien placée, rythme modulé, Bayrou a toujours l’air de prendre son temps pour réfléchir avant de parler. Et puis il y a ce reste de bégaiement qui en rajoute encore dans le genre : " Moi, monsieur, je ne parle pas à la légère ". Bref, Bayrou se la joue. " Je serai président ! ", a-t-il lâché aux journalistes qui l’interrogeaient dimanche soir sur France 3. Et dire que cet homme n’est même pas sûr d’être le 3ème homme ! Alors président ? Mais Bayrou a la foi du charbonnier " qui est heureux comme un pape, et con comme un panier ", comme dit Brassens.

Je blaguais. Naturellement Bayrou est loin d’être con, et je ne suis même pas certain qu’il a la foi, mais il est heureux, très heureux, car il a reniflé la bonne occase. Il faut dire qu’il revient de loin. La machine UMP avait été aussi conçue pour digérer les restes de giscardisme. En 2002 Bayrou avait le choix : entrer à l’UMP et mener son combat de l’intérieur, ou la jouer perso. Il a choisi la voie de l’indépendance, ce qui colle mieux à son personnage et ce qui lui a laissé bien des marges de manœuvres. Au fil des années, peu à peu, sans grand risque, il s’est construit une image d’opposant tout en subtilité au régime, surtout sur le plan moral, car sur l'essentiel on ne peut pas dire qu’il a fait assaut d’initiatives.

Son coup de chance, c’est Ségolène Royal. D’abord à cause de la " ségolomanie " qui s’est emparée pendant quelque temps de l’opinion, et de ce duel au sommet Sarko/Ségo que l’on nous promettait comme le combat de la décennie. Il a su jouer là-dessus, comme entrée en matière, mettant en cause la " manipulation " des médias, ce que Le Pen avait fait bien avant lui du temps de la " bande des quatre ". C’était assez démagogique même si c’était en partie justifié.

Mais cela n’aurait pas suffi à le hisser dans les sondages de 6 à 13 voire 14 ou 16 %. Pour en arriver là, Bayrou a été aidé. D’abord par les ténors socialistes. Leur campagne de dénigrement de la candidate à la candidature pendant les primaires socialistes, relayée ensuite par l’UMP et certains médias complaisants, a fini par porter ses fruits. Et c’est Bayrou qui en a été le principal bénéficiaire. Enfin et surtout, il y a le programme et les idées de la candidate. C’est peut-être là dessus que Bayrou a marqué le plus de points ces dernières semaines. Et tout ça pratiquement sans rien dire, sans rien faire.

Il y a un an les socialistes avaient un programme. Mais qui le connaissait ? Quels étaient ses points forts ? Produit d’un compromis interne difficile, il était parfaitement inaudible. Il y avait en outre pléthore de candidat(e)s à la candidature qui se déchiraient entre eux – preuve que le programme n’avait rien réglé – avec des interprétations différentes dudit programme. Vint Royal et l’espoir d’une autre voie, d’une autre solution. Mais quelle était cette solution ? A l’issue des primaires, on salua la performance, et certains crurent voir dans la candidate socialiste la naissance d’un Blair aux couleurs de la France, ceux-là allant jusqu’à cumuler les votes en faveur de DSK et ceux de Royal. Est-ce à partir de cette perception (fausse) que Ségolène Royal se retrouva en tête des sondages ? Quoiqu’il en soit, l’intervention de Hollande sur les baisses d’impôts, donnant ainsi un coup de barre à gauche pour le moins brutal, innatendu (même si c'était dans le programme) et mal négocié, fut le déclic qui entraîna la chute de Royal dans les sondage dont Bayrou fut une fois de plus le principal bénéficiaire. Ainsi, celle qui aurait pu être son cauchemar devint, à son corps défendant, sa principale pourvoyeuse de voix.

Mais quelle est la vraie signification de ce transfert ? Est-ce dû à la prétendue ou vraie incompétence de la candidate socialiste ? au coup de barre (modérée) à gauche qui a été donné à ce moment là à sa campagne ? ou plutôt par le seul fait que ceux qui en attendent beaucoup ont bien du mal à discerner en quoi elle se démarque d’un programme socialiste " classique " ? Les trois à la fois certainement, mais la troisième raison surtout, à mon avis, l’emporte sur le reste. Ainsi, la clé de la réussite ou de l’échec de Ségolène Royal reste la perception que les Français se font de son programme. Est-il novateur ou reproduit-il les mêmes erreurs du passé ?

C’est sur cette incertitude, cette indétermination, que le discours de Villepinte n’a pas réussi à lever, que surfe le Béarnais. Car pour le reste qu’a-t-il, lui, à proposer ? Rien ou presque. La clé du " redressement " de la France ou plutôt de son redéploiement économique, en particulier pour faire face à la mondialisation, c’est la question de la croissance. Et bien la croissance, Bayrou n’en parle jamais. Or sans croissance, pas de réduction de la dette et du chômage, pas de solutions pour résoudre la question des retraites et des déficits, pas de rattrapage des bas salaires, sauf à appliquer grosso modo le même traitement que celui proposé par Nicolas Sarkozy. On le voit bien sur la question des fonctionnaires. Certes, prudemment, Bayrou rejette l’idée du candidat de l’UMP de ne pas remplacer un départ à la retraite sur deux, mais… Sur le contrat de travail ? Je crois bien avoir entendu qu’il était pour le contrat unique, mais… Bayrou, c’est un peu ça, du Sarkozy avec des " mais ". Ainsi, quand un interlocuteur expert (genre haut fonctionnaire comme vu dimanche soir sur France 3) lui pose des questions précises, parfois très techniques, qui exigent des réponses précises, Bayrou vacille. Oh bien sûr, il semble plus respectueux de la République, de la démocratie et du peuple, mais si au final c’est pour faire une politique sociale et économique à l’identique ou presque de l’autre, à quoi bon Bayrou.

Alors Bayrou bluffe. Il sait bien qu’il n’a aucun jeu dans les mains, que les bonnes cartes se sont les autres qui les ont, mais s’il n’a plus de doute désormais sur la virtuosité de son adversaire masculin, il voit bien, en revanche, que du côté de la femme ça cafouille. Et il enfonce le clou. Et pourquoi pas un 1er ministre de gauche ! Hommage appuyé à une certaine gauche, celle qui est réaliste, histoire d’affoler le camp d’en face, de donner des idées aux battus des primaires. Reste cependant l’inconnu Le Pen. S’il n’était pas là celui-là, s’il n’avait pas ses 500 parrainages, ça l’arrangerait François Bayrou. Pour l’instant, il feint de l’ignorer. Surtout ne pas le provoquer. Cette montée tout en douceur dans les sondages ne doit pas être perturbée par une quelconque esclandre. Une jeune femme s’insurge sur la " priorité des étrangers " pour le logement social (sur France 2) ; Bayrou ne dit rien. Qui ne dit mot consent.

Jusqu’où peut-il aller ainsi ? A l’évidence c’est encore et toujours Royal qui est la clé de son pari. Qu’elle parvienne à se redresser, à bien (ré)organiser son jeu et s’en est fini de la belle aventure du Béarnais. Qu’elle s’effondre définitivement et tout est possible.

19/02/2007

Pourquoi Royal n’arrive plus à se « vendre »

" Plus c’est gros, mieux ça marche ".

Pour Hitler, tous les malheurs de l’Allemagne provenaient des Juifs. Pour Le Pen, ce sont les étrangers présents dans notre pays qui sont responsables du chômage jusqu’à la dégradation de l’environnement. Pour Sarkozy, ce sont les 35 heures, la retraite à 60 ans, les charges excessives de nos entreprises et notre fiscalité qui sont à l’origine de notre faible croissance, nous plaçant à l’avant dernier rang des pays européens, juste devant la Grèce.

Il n’y a aucun rapport entre ces trois hommes politiques. Hitler était un criminel ; Le Pen est un xénophobe et Sarkozy est un démocrate. Mais tous les trois ont (ou ont eu) un art consommé de la communication, facilité par le simplisme de leurs solutions : éliminer les Juifs pour Hitler, l’immigration zéro pour Le Pen, " remettre la France au travail " et alléger la pression fiscale pour Sarkozy.

Voilà bientôt vingt ans que Le Pen propose d’élection en élection ses solutions ineptes, et pratiquement cinq ans que Sarkozy fourbit ses arguments, relayés par une partie de la presse et des médias. Et pourquoi le citoyen lambda ne les croiraient-ils pas ? Pas plus tard que la semaine dernière, dans l’émission de France 2 " A vous de jugez ", une jeune femme se plaignait de ne pouvoir trouver un logement : " Les étrangers sont prioritaires ", disait-elle. Ni la journaliste Arlette Chabot, ni l’homme politique interpellé, François Bayrou, la démentirent. Quant à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas peu dire qu’il fait campagne sans avoir beaucoup à se justifier sur le bilan de son gouvernement et de la majorité. Pourquoi se gênerait-il ? Dans un récent éditorial du Monde sur l’état de la France - sombre comme il se doit - il n’était fait aucune allusion à la candidature du ministre d’Etat et à son ambition de gouverner autrement. Mais ça allait de soi. C’est un peu comme si Nicolas Sarkozy était devenu le principal opposant au gouvernement Villepin. Comme quoi la misérable guerre de rivalité à laquelle les deux hommes se sont livrée aura au moins servi à dédouaner le candidat de la droite de toute responsabilité quant à l’état de la France.

Il en est tout autrement pour Ségolène Royal. Depuis un an, malgré (ou à cause) de sa bonne image dans le public et de sa popularité auprès des Français, et parce que ces atouts représentaient (et représentent encore) pour le moins un danger pour ses concurrents, elle a dû subir (et ça ne s’arrête pas) un flot ininterrompu de critiques acerbes, violentes, voire insultantes, en premier lieu en provenance de son propre camp : fabriquée par les médias, incompétente, sans idées ni programme, blairiste pour ne pas dire carrément de droite (la fameuse vidéo de Bourdieu)… On ne lui a rien épargné : ni le sobriquet de Bécassine, ni d’avoir soit disant frauduleusement manœuvré pour ne pas à avoir à payer l’impôt sur la fortune, ni ses " bourdes " ou prétendues telles, ni les insinuations sur la fragilité de son couple avec François Hollande.

La seule – mais alors vraiment la seule – qualité qu’on lui a concédé c’était de bien se vendre. Ségolène Royal savait communiquer. Son populisme était de notoriété publique. Puis patatras. Depuis l’intronisation officielle de Nicolas Sarkozy, et une série de sondages la donnant perdante au second tour, rien ne va plus. Même après son discours de Villepinte, plutôt bien reçu, il semblerait bien que le charme s’est rompu. C’est du moins l’idée que l’on s’en fait. Elle même ne souhaite-t-elle pas réorganiser son " staff " de campagne et sa communication ? Comme si l’on pouvait réduire la bonne ou la mauvaise qualité de la campagne de Ségolène Royal à un simple problème de communication, alors qu’il s’agit d’abord et avant tout de la manière dont est perçu son positionnement politique.

Stéphane Rozès, directeur de l'institut CSA-Opinions, résume ainsi le problème : "La gauche, inquiète, se recentre un peu sur Royal au premier tour. Mais celle-ci a perdu son lien direct avec le pays. Son discours est apparu comme un compromis avec les concurrents de la primaire socialiste". Rozès, lui reproche d'avoir fait à Villepinte un début de discours "deuxième gauche", sur la dette et les entreprises, suivi d'un catalogue de mesures "première gauche". "Ce compromis ne fait pas une cohérence", poursuit-il.

Il y a du vrai dans cette explication proposée par Rozès, mais je ne la partage pas entièrement. Eric Le Boucher en donnait une autre dans Le Monde d’hier (" Ségolène Royal : l’archéo-moderne "), bien plus pertinente. Selon lui, l’intention de Royal était de faire de la France un immense "atelier de la création". En d’autres termes de tout miser sur le couple " innovation/formation ", concluant : " Ne cherchez pas : c'est LA réponse à la mondialisation. Il n'y en a pas d'autres. "

Qualifier cette intuition/intention de discours " deuxième gauche ", comme le fait Rozès, par référence aux conflits internes au PS depuis trente ans, c’est en réalité vouloir la dénaturer et, par là, disqualifier la seconde partie de la déclaration de Villepinte, dite de " première gauche, pour introduire l’idée pernicieuse que les embarras de campagne de Ségolène Royal ont pour origine son acharnement à réaliser une synthèse impossible entre deux politiques contradictoires. Le Boucher est d’ailleurs, là dessus, en bon libéral qu’il est, parfaitement en accord avec Rozès : l’archaïsme " première gauche " de Madame Royal ne peut faire bon ménage avec sa modernité " deuxième gauche ". Autrement dit, Mme Royal doit choisir.

Ce qu’ils ne veulent pas comprendre, ou ne veulent pas entendre, c’est que loin d’être incompatibles, l’une ne va pas sans l’autre. Mieux, elles sont une SEULE et même politique. Car c’est à ce seul prix que la croissance repartira. C’est cette équation difficile que Ségolène Royal n’arrive pas à transcrire en langage clair et parlant au plus grand monde, parce que surtout c’est nouveau dans notre pays, alors même que la dichotomie supposée entre les deux politiques rappelle trop en effet la vieille guerre jamais enterrée entre les deux gauches.

D’où la querelle interne au PS sur le chiffrage de son programme, nécessaire si l’on privilégie uniquement l’effort consenti pour financer ces mesures sociales, presque accessoire si l’on considère que les coûts induits par ces mesures seront compensés un jour ou l’autre par la croissance retrouvée. D’où également tout le problème de la mise en œuvre d’une communication de qualité qui sache faire passer le message avec toute sa complexité. D’où enfin, la mobilisation désordonnée d’un appareil et d’un parti déboussolé par ce langage neuf qu’ils ne comprennent pas et auquel résistent certains éléments, toujours arqueboutés sur leurs certitudes, n’attendant plus qu’une chose, qu’elle échoue.

18/02/2007

La rente contre l’innovation

Disons le très franchement, entre Eric Le Boucher, l’éditorialiste économique du Monde, et moi, ce n’est pas la franche camaraderie, idéologiquement parlant. Néanmoins, il vient de signer dans son journal un article intéressant (" Ségolène Royal : l’archéo-moderne ") dont je partage bien des points de vue. Je cite longuement :

" Ségolène Royal a des intuitions qui collent à l'air du temps. Il en est ainsi de la "démocratie participative", qui répond à la crise du politique. Cette crise, décrite par l'historien Pierre Rosanvallon, habite Ségolène Royal. Elle sent, elle sait, elle a raison : l'envie de parler, de s'exprimer, de participer, de dire sa vie, est immense à notre époque. TF1 comme les sites Internet (YouTube) en font leur jolis profits. "Il faut écouter les gens" : Ségolène Royal a cassé le moule ancien de la démocratie représentative. Le revers est que la recomposition reste tâtonnante, porteuse d'illusions et que Mme Royal ne les évite pas toutes.

L'autre intuition est économique. On va ici sans doute surprendre, mais la bonne réponse à la grande question de la mondialisation, c'est elle qui la détient. Ecoutez la première partie de son discours de Villepinte : "Nous sommes un pays d'excellence technologique où pas un jour ne passe sans que des hommes et des femmes se lancent pour donner corps à un projet créateur d'activité, de valeur et d'emploi. Je suis reconnaissante à ces entrepreneurs du risque (...). Je sais gré à ces PME qui sont nos premières créatrices d'emploi." "L'inventivité des entrepreneurs doit être reconnue", Mme Royal veut faire de la France un immense "atelier de la création".

Innover, donc. Ecoutez ensuite la troisième partie du discours, concernant l'école. " C'est l'éducation qui tient tout l'édifice", dit la candidate. "Elle sera au cœur de tout et en avant de tout". Et de détailler, de la maternelle à l'université, comment elle veut "donner à tous la même éducation qu'à ses propres enfants". L'école pour rétablir l'égalité des chances, bien sûr, mais aussi, et surtout, pour entrer au plus haut niveau dans "la société de la connaissance".

Face à la Chine, la France doit dare-dare rehausser sa productivité en innovant, elle doit faire naître des PMI conquérantes capables de régénérer son tissu productif et de se substituer aux grandes du CAC 40, qui ni n'investissent ni ne créent plus beaucoup d'emplois en France. Elle doit, c'est l'autre versant de la même exigence, donner aux jeunes Français une forte qualification et un goût pour la création de produits, d'activité, de valeur. Ne cherchez pas : c'est LA réponse à la mondialisation. Il n'y en a pas d'autres. "

A l’inverse Nicola Sarkozy en prend pour son grade, et s’est amplement mérité : " Nicolas Sarkozy, lui, sous l'influence de son conseiller Henri Guaino, s'éloigne du libéralisme pour s'enfoncer dans la nostalgie du capitalisme d'Etat. La suppression des droits de succession en fait, au même moment, le défenseur des fortunes acquises. Bref, économiquement, Nicolas Sarkozy laisse libre le boulevard de la modernité : intuitivement, Ségolène Royal a compris que le couple innover-former lui permettait de l'occuper. "

Dans l’un de mes récents billets (" La gauche malade de l’économie "), j’avais précisément critiqué la gauche (TOUTE la gauche) pour son abandon de la question économique. J’avais cependant fait remarquer qu’il y avait dans le programme de Ségolène Royal des embryons de solutions qui mériteraient qu’elle leur donne plus d’ampleur. Elles portaient précisément sur le couple " innover-former ", comme réponse autrement plus astucieuse et efficiente que le vieil adage, largement émoussé, politiquement et économiquement improductif, " faire payer les riches ". Eric Le Boucher, qui encore une fois est situé à l’opposé de mes convictions, partage ce point de vue. Fort bien.

Pour le reste, je serai moins sévère que Le Boucher. L’archaïsme de Ségolène Royal, c’est, pour moi, moins son soucis de " réduire la fracture sociale ", que je partage évidemment, que le fait que cette louable intention n’a aucune chance de réussir si elle ne s’appuie pas sur une ambition économique affirmée, diamétralement opposée à la " politique du rentier " de Nicolas Sarkozy. Or la presse imbécile, bien aiguillonnée par l’UMP, s’est précipité, tête baissée, dans la polémique du chiffrage, passant sous silence cet aspect essentiel du programme de la candidate socialiste. Depuis il y a eu quelques gros couacs du côté de l’UMP (voir Le Monde sur le chiffrage du programme de Sarkozy). Mais ce n’est certainement pas ça qui va suffire à inverser la tendance.

17/02/2007

Bayrou, l’autre solution ?

La fiabilité de Nicolas Sarkozy peut-elle être mise en doute ? Challenger sans rival de la droite gouvernementale, adoubé par le patronat, il ne lui resterait plus qu’à obtenir l’assentiment populaire. On appelle ça la démocratie, LEUR démocratie.

Nicolas Sarkozy est entré en campagne depuis pratiquement cinq ans quand, tout nouveau ministre de l’Intérieur, il s’est mis en tête de faire baisser les chiffres de la délinquance. Et effectivement les chiffres ont baissé. Ne mégotons pas sur cette baisse toute relative. C’est sans importance. Il ne faudrait cependant pas oublié que nous avons assisté sous son " règne " ministériel à plusieurs semaines d’émeutes sans précédent dans les quartiers populaires. Ce qui n’est pas rien quand on se veut le champion toutes catégories du maintien de l’ordre. Compte tenu que rien n’a été réglé au fond dans ces banlieues, et que l’animosité de sa population jeune envers le candidat persiste (dans l’immédiat Sarkozy ne s’y risque pas dans ces quartiers, comme s’il craignait un dérapage), on peut se demander ce qui se passerait si, d’aventure, le candidat devenait président.

Mais laissons là pour l’instant le premier flic de France et intéressons nous à l’homme d’Etat promis à la plus haute magistrature. L’ancien ministre du Budget de Balladur, l’éphémère ministre de l’Economie (6 mois) du gouvernement Raffarin, promet de " remettre la France au travail ". C’est son credo et son unique programme. Car sous les promesses électorales diverses et variées, histoire d’endormir le bon peuple, il y a un vrai plan de bataille : réussir là où la droite a toujours échoué dans ses multiples tentatives pour casser les derniers îlots de résistance au libéralisme triomphant.

Ces îlots, tout le monde les connaît : en tête les cheminots et à leur suite la fonction publique. D’où l’acharnement de Sarkozy sur la question des régimes spéciaux de retraite et sa détermination à ne pas remplacer le départ à la retraite d’un fonctionnaire sur deux. De la réussite de ce plan dépend tout le reste. Qu’il échoue et Sarkozy se retrouvera dans la même situation que ses prédécesseurs : Chirac, Balladur, Juppé, Raffarin et de Villepin. N’est pas Thatcher qui veut. Or ce qu’espère le patronat, le grand comme le moyen, c’est qu’on en finisse. Vingt ans que ça dure. Mais cette mission, Sarkozy est-il en mesure de la réussir ? Ses solutions sont elles les bonnes ? L’homme lui-même est-il capable d’aller jusqu’au bout, sans fléchir ?

A droite, désormais, un homme installe le doute, c’est François Bayrou. Il est vrai que l’on ne l’attendait pas dans ce registre. Le Simplet des Guignols pourrait-il être finalement une alternative crédible à la solution Sarkozy ? Il y a quelques mois, il ne devait pas être nombreux dans les milieux patronaux à croire en ses chances. L’UDF n’est pas l’UMP, et puis qu’a-t-il fait au juste en plus de vingt ans de carrière pour mériter une quelconque confiance. Il paraît même que jamais les syndicats enseignants ne se sont sentis autant en confiance que lorsqu’il était leur ministre de tutelle. C’est dire qu’il n’est pas exactement le foudre de guerre souhaité par les éléments les plus combatifs du patronat français.

Et pourtant. La guerre ou l’armistice ? Quelle est la bonne solution pour la droite ? En quelques semaines, si l’on en croit les sondages, l’argument de Bayrou a pris un peu de consistance. Jeudi soir, sur France 2, le Béarnais a même été assez loin dans l’évocation de ce que pourrait être ce gouvernement d’union nationale dont il assure la publicité depuis plusieurs mois. A sa tête il y verrait bien un homme issue de la gauche (" il y a beaucoup d’hommes compétents à gauche "), genre Jacques Delors. Double message. La solution Bayrou inclut une partie de la gauche et exclue la droite ralliée à Sarkozy. Un appel du pied donc à cette gauche social libérale avouée qui ronge son frein après sa mise à l'écart par Ségolène Royal, et un avertissement à l’UMP (et à tous ces UDF qui rallient encore aujourd’hui le camp de l’adversaire Sarkozy) : " vous n’en ferez pas partie ! ", à quelques rares exceptions (Jean-Louis Borloo).

Les chances de réussir de Bayrou sont assez faibles. Actuellement à égalité dans les sondages avec Le Pen, il lui faudrait, pour gagner son pari, distancer ce dernier et obtenir au moins 17 % des suffrages exprimés au 1er tour (c’est lui même qui a fixé la barre à ce niveau) pour être en mesure de contraindre le PS à une alliance au second tour. Chose envisageable évidemment uniquement en cas de déroute de Ségolène Royal. Or, si Bayrou a réussi, si l’on en croit les instituts de sondages, à mordre sur une partie de l’électorat de gauche, Royal est encore loin d’être défaite puisqu’elle se stabilise entre 26 et 29 %. Evidemment tous ces chiffres vont baisser d’ici avril. Mais Bayrou poursuit un double objectif : faire chuter Royal et entamer le crédit de Sarkozy. Mais comment faire perdre l’une sans faire gagner l’autre ? Ce qui serait un échec.

Plus que sur sa force (qui reste à démontrer), c’est sur la faiblesse de ses adversaires que Bayrou doit compter. Le difficile chiffrage auquel se livre l’UMP pour rendre crédible et acceptable le programme de Sarkozy est peut-être l’occasion rêvée d’enfoncer le clou pour le prudent Béarnais. On sait que l’UMP annonce l’improbable chiffre de 32 milliards alors que la cellule de chiffrage de l'Institut de l'entreprise évalue le coût de ce programme à un peu moins de 50 milliards, auxquels s'ajoutent ces fameux 68 milliards d'euros de prélèvements obligatoires que Sarkozy souhaite restituer aux Français. Ce " détail ", hormis son aspect polémique (on peut toujours débattre de la véracité de ces chiffres), en dit fort long en fait sur les prétentions de Sarkozy à maîtriser son sujet. Son " plan de bataille " nécessite-il qu’on y mette un tel prix, avec autant d’incertitude sur les résultats, avec ce risque de troubles sociaux toujours envisageables ? Ne vaudrait-il pas mieux, pour un coût moindre (20 milliards propose Bayrou), changer radicalement de stratégie ? Qui aurait-il de mieux qu’une droite conciliante allée à une gauche réaliste pour accoucher enfin de cette France libérale dont rêvent les milieux patronaux et l’Europe ?

A suivre....

16/02/2007

La gauche malade de l'économie

Cela faisait bien dix ans qu’elle en rêvait Ségolène Royal. Elle avait " ses " solutions mais personne n’en voulait. Puis il y a eu une série de défaites : 2002, 2005. Elle tenta le diable et obtint enfin les pleins pouvoirs. Son " pacte " lui ressemble. Plein de bonne volonté, d’initiatives et de courage mais il lui manque l’essentiel, une cohérence économique.

Cette cohérence existe dans le camp d’en face : " Travaillez plus ! " pour les uns ; " Enrichissez vous ", pour les autres. " Puisque ça marche ailleurs, ça devrait marcher en France ", explique Sarkozy. Quel visage aura la France après cinq années d’un tel traitement ? On en a déjà un avant goût après cinq années de gouvernement de droite. Une récente étude publiée par l'Unicef dit mieux encore ce qui se prépare. Selon ce rapport le Royaume-Uni et les Etats-Unis figurent en queue de peloton d'un classement du bien-être des enfants dans les 21 pays de l'OCDE, tandis que la France est (déjà) en 16e position. A l’inverse les Pays-Bas sont en tête de liste, suivis de trois pays du nord de l'Europe : Suède, Danemark et Finlande.

Après un tel constat, s’extasier sur le taux de croissance et le faible taux de chômage des Etats-Unis ou du Royaume-Uni, revient à considérer que le prix à payer pour obtenir de tels résultats est le sacrifice d’une partie de la population, enfants compris.

Qu’oppose Ségolène Royal à cette cohérence qui prévoit d’exclure une partie des Français des bienfaits de la richesse produite par leur travail ? Comment compte-t-elle s’y prendre pour faire repartir la machine par d’autres moyens, créer surtout et sécuriser les millions d’emplois nécessaires pour redonner du travail au quelque 3 ou 4 millions de chômeurs et de travailleurs précaires qui attendent ? Les emplois tremplins, d’accord, mais ça ressemble furieusement à ce qu’avait fait Jospin avec les emplois jeunes. On connaît les limites désormais d’un tel plan. Et ça ne règle pas tout : ni l’augmentation du travail partiel, ni le chômage des seniors, ni les délocalisations. Un retour à la croissance ? Mais ça, ils le disent tous.

Au cœur du dispositif de son " pacte ", il y a pourtant quelques réponses partielles : une très forte augmentation du budget de la recherche, la création d’emplois liés aux mesures environnementales, le développement des services aux personnes, un gros effort sur la construction de logements sociaux, une priorité accordée à l’éducation et la formation professionnelle… Bien, mais on sent quand même que la copie a été bâclée. Bref, on y croit pas vraiment. Ainsi, pour faire bon poids, elle égrène ensuite toute une série de mesures sociales mais sans contrepartie de ressources. Revoir la fiscalité alors ? Certes, mais " faire payer les riches " a ses limites. D’ailleurs, quelle timidité en la matière de la part des socialistes. C’est dire que là aussi, on sent qu’un tel outil, aussi émoussé, ne réglera pas grand chose.

Cette manie du catalogue de promesses (dont on sait pertinemment qu’on ne les tiendra pas toutes) est aussi politiquement improductive. Dans ce domaine, on en fait jamais assez, et la gauche anti-libérale est toujours là pour vous le rappeler. Surtout c’est le bâton pour se faire battre que l’on tend à la droite qui entonne le grand air du : " Et ça va coûter combien cette plaisanterie ? " Même si de son côté Sarkozy n’est pas avare lui aussi de promesses inconsidérées. Et le piège se referme sur le rêve de Ségolène.

Avoir fait tout ça pour en arriver là ! Breton, le ministre de l’Economie, celui qui vient une nouvelle fois de réviser à la baisse ses prévisions de croissance (la France arrive désormais à l’avant-dernier rang en Europe, juste devant la Grèce), se permet même de chiffrer le programme de Royal à 80 milliards d’euros ; pis, ses " 100 mesures " du pacte présidentiel de la candidate socialiste creuseront selon lui l'endettement de la France de 800 milliards d'euros, pour amener la dette à 1 905 milliards en 2012, soit 84,8 % du PIB contre 64,6 % actuellement. On rigole. Mais de qui se moque-t-on ?

La gauche ne s’intéresse plus à l’économie. Elle laisse cela aux grands patrons du CAC 40, aux fonds de pensions, aux traders, aux pétroliers, aux industriels. " L’Etat ne peut pas tout ", a dit Jospin un jour. Alors la gauche fait du social, panse les plaies, agit et se comporte comme un syndicat, un peu revendicatif, surtout gestionnaire. Et comme ça ne marche pas toujours très bien, qu’une revendication satisfaite en appelle une autre, et que pendant ce temps là l’économie non contrainte, libre de faire ce que bon lui semble, fait son travail, il faut toujours recommencer. Ajouté à cela que, tout comme dans le vrai monde syndical, c’est l’extrême division. Aux revendications de la force principale, s’ajoute celle des autres, qui ne gèreront rien et qui ne peuvent exister que dans la surenchère. Et on ne s’en prive pas. Il faut dire qu’il y a matière à revendiquer et que " demander plus " est parfaitement justifié. " Pour un meilleur partage des richesses ", dit la LCR. Mais proposer un autre mode de production d'autres richesses, jamais. Même les révolutionnaires abdiquent.

Cette démission de TOUTE la gauche face à l’économie a de lourdes et désastreuses conséquences. On en a chaque jour la preuve dans cette présidentielle. La question du chiffrage dont la droite s’est emparée avec délectation illustre bien le paradoxe de la situation. La droite, qui prévoit des coupes claires dans les recettes, risque d’apparaître meilleure gestionnaire que la gauche qui propose d’investir dans la recherche, les énergies nouvelles ou l’éducation. L’investissement pénalisé ! C’est le comble, mais bien dans l’air du temps. Ce n’est plus le capital, mais les dividendes contre le travail.

En 1981 la gauche arriva au pouvoir avec toute une batterie de mesures de nationalisation et d’ambitions économiques. Puis, très vite, traumatisée par ses échecs, elle laissa tomber. Il y eu le temps du " ni ni ", puis Jospin acheva de démanteler ce qui restait. C’est la dernière fois qu’elle se mêla d’économie.

Les solutions de Ségolène Royal n’auront d’impact et de poids que si elle en dévoile les fondements, les ambitions, les objectifs. " Plus juste, la France sera plus forte ! " Et pourquoi pas l’inverse : " Plus forte, la France sera plus juste ". Foutaise ! L’économie est au cœur de notre civilisation. La laisser à l’initiative privée, au libre arbitre des investisseurs et des rentiers des produits financiers, nationaux, européens et multinationaux, sans considération des réels besoins sociaux des populations et de notre environnement, consacre la démission du politique. Il n’y a dès lors plus d’autre alternative que de servir ceux qui sont aux postes de commande. A ce titre là Sarkozy ou Bayrou seront toujours les plus compétents.

13/02/2007

L’enjeu des cités

Interrogés par un journaliste du Monde, Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, deux sociologues, en disent plus en une seule phrase que tous les sondages d’opinion sur l’état du corps électoral : " Quand on s'intéresse aux banlieues populaires, on s'aperçoit que la France est en voie d'américanisation électorale. "

Ils poursuivent : " Dans les années 1970, la cité des Cosmonautes [à Saint-Denis dans la Seine-Saint-Denis] votait plus que le reste du pays. A partir du début des années 1980, on assiste à un renversement de tendance avec une très forte progression de l'abstention, deux fois plus rapide dans ce quartier populaire que dans le reste du pays. L'encadrement partisan et syndical y a totalement disparu. En cinq années d'enquête sur le quartier, nous n'avons pas rencontré un seul militant communiste. Pas un seul ! Une cellule du PCF a fonctionné jusque dans les années 1990 mais le déménagement de son principal animateur a mis fin à toute forme d'organisation politique. " Concrètement cela se traduit ainsi : en 2001, à Saint-Denis, " le maire (Patrick Braouezec) a été élu, au premier tour, avec un peu moins de 7 500 voix sur une population de 85 000 habitants ! Son prédécesseur (Marcelin Berthelot) avait, quant à lui, été élu au premier tour en 1977 avec 20 515 voix. "

Le premier parti de France, c’est l’abstention a-t-on souvent dit. Plus précisément cette abstention touche massivement le noyau dur de l’électorat populaire : les ouvriers, les employés, les précaires, les jeunes, les chômeurs, les populations d’origine immigrée. Pour la gauche, dans ces conditions, gagner une élection est une gageure. D’autant qu’à cette déperdition ancienne du vote populaire s’ajoute désormais un glissement à droite d’une partie de l’électorat de gauche issue de ces nouvelles couches moyennes qui avaient fait l’assise du PS dans les années quatre-vingt.

En consacrant plus d’un quart d’heure dans son discours de Villepinte à l’équation banlieue-jeunes-éducation, en y mettant de l’énergie et de l’émotion, Ségolène Royal a parfaitement compris que l’enjeu était là. Pour autant a-t-elle été entendue ? Les deux sociologues cités remarquent : " Lorsque nous questionnons les habitants, une partie connaît à peine les noms des candidats à l'élection présidentielle. Beaucoup ne savent pas ce que recoupe la distinction entre la droite et la gauche et, a fortiori, ne différencient pas gauche et extrême gauche. Ici, la politique est perçue comme un spectacle assez ésotérique. " C’est donc peu dire que tout est à faire. D’autant que Ségolène Royal ne risque pas d’être aidée dans sa tâche par des médias uniquement préoccupés par le coût de son programme. Une élection d’une telle importance réduite à une bataille de chiffres sans grande signification ! Pour en arriver surtout à une égalité presque parfaite entre deux programmes que pourtant tout oppose. Dérisoire !

Dans ce combat déterminant pour réveiller le vote populaire, quel rôle peut jouer le PCF et l’extrême-gauche ? Convaincues a priori que Royal c’était la victoire du " blairisme " dans un parti déjà social-libéral, ces formations jouent la concurrence à fond. Mais les résultats se font attendre. Car c’est un autre aspect important de la crise de la gauche que de remarquer que sa part anti-libérale ne mord pas (ou ne mord plus) sur cet électorat là. Le gros des troupes de ces formations et leur électorat naturel se situent dans la fonction et le secteur publics. Or dans le cas des banlieues populaires, l’argument du vote utile ne marche pas ici, puisque dans sa majorité, cet électorat s’abstient dans le meilleur des cas, ou pire vote Le Pen. Ainsi, aussi justifiées soient-elles, leurs critiques du " pacte présidentiel " de Ségolène Royal, n’amèneront pas un électeur de plus à la gauche et par là n’infléchiront pas le programme de la candidate socialiste.

Si l’on en croit les derniers sondages, la gauche accuserait aujourd’hui un retard de plus de vingt points sur la droite. Principal " responsable " de cet écart très important, le phénomène Bayrou donné comme " 3ème homme " à 14 %. S’il se vérifiait exact, ce phénomène entraînerait une défaite à coup sûr de la gauche au second tour. A l’inverse de ce qui s’était passé en 2002, la gauche perdrait cette élection principalement à cause de la fuite d’une partie de son électorat vers un candidat plus rassurant, plus conforme à l’idée que se font ces anciennes " nouvelles " classes moyennes de la défense de leurs intérêts.

Les dès sont jetés. Ségolène Royal, à qui l’on prédisait il y a peu encore un destin à la Tony Blair, a fait le pari inverse, celui d’amener à elle ces oubliés, ces répudiés, de la République. Pari audacieux. Mais y a-t-elle mis suffisamment la forme et surtout les moyens ? Aujourd’hui, à l’Assemblée, Nicolas Sarkozy a très clairement lâché le morceau : " les quartiers ne doivent pas être un enjeu politicien. C'est un problème suffisamment important et sérieux pour que ceux qui n'ont rien fait pour eux ne donnent pas le spectacle de donner des leçons alors qu'ils en auraient tant à recevoir. " Lui, qui repousse jour après jour une visite dont il craint les conséquences, a très bien compris que c’est là que se gagnera la présidentielle 2007. Ségolène Royal, doit relever le défi, si elle veut vaincre.

11/02/2007

TOUT reste à faire

Ségolène Royal a TOUT misé sur le social et le sociétal et laissé en creux la question économique.

La question sociale et sociétale, traitée à fond (plus d’un quart d’heure uniquement sur les jeunes des banlieues), avec des mesures concrètes et qui ne peuvent que parler aux gens (augmentation de 5% des petites retraites, soins gratuits pour les moins de 16 ans, développement des centres éducatifs renforcés, présence d'un deuxième adulte dans les classes…), et plaire à son électorat, c’était le moins qu’elle pouvait faire si elle ne voulait pas perdre définitivement ses chances de participer à la bataille du second tour.

Sur ce terrain là elle a indéniablement frappé un GRAND COUP, allant même jusqu’à promettre une augmentation du SMIG à 1.500 euros brut le plus tôt possible. On est certes encore loin des 1.500 euros net immédiats de Besancenot mais c’est mieux que les 1.500 euros brut de Fabius et du projet du PS en fin de législature. Elle n’a pas oublié non plus les syndicats et les enseignants. En plaçant l’éducation au centre de son dispositif, elle a voulu reprendre en main un électorat que l’on sentait flottant, gagné partiellement par la tentation Bayrou.

Mais au delà des mesures préconisées, il faut retenir cette idée centrale, que n’avait jamais eu les socialistes jusque là, celle d’associer, d’attacher, d’intéresser, tout un électorat à un programme - ces 100 propositions bien ciblées - par une consultation en grand préalable. On a beaucoup moqué cette " démocratie participative " ; on a même pensé qu’elle avait pour ainsi dire laissé à Sarkozy le soin de tirer le premier alors qu’elle " consultait ". C’était en réalité une invitation nécessaire à la participation active du plus grand nombre à la mobilisation pour que ces mesures ne restent pas un veux pieux, pour que ce " pacte " ne soit pas qu’une promesse électorale. C’est une innovation à mettre à son crédit et qu’elle préconise même comme méthode de gouvernance en reprenant l’idée des " jury de citoyens ". Cohérence donc entre les mesures et la méthode. En procédant ainsi, Ségolène Royal s’avère être une fine politique, dépassant même la méthode mitterrandienne toute en duplicité. Avec elle, point de fausse promesse de " rupture avec le capitalisme ". On sait au moins à quoi s’en tenir.

Reste la question centrale de l’économie. La faiblesse de son programme est là. Habile en commençant son discours par la dette – là où on ne l’attendait pas - , en faisant porter toute la faute à la droite au pouvoir, en préconisant un dégraissage des services centraux de l’Etat (lesquels ?), elle laisse en revanche en friche toute la question de la relance économique, des délocalisations, de la désindustrialisation. Certes elle y répond partiellement par la création d’emplois jeunes new look, par l’accent mis sur la recherche et l’innovation avec un effort budgétaire important, par des investissements dans le domaine de l’environnement, par la construction massive de logements sociaux, mais pour l’essentiel, c’est à l’Europe qu’elle laisse le soin de faire ce que l’Etat français ne peut ou ne veut plus faire.

Elle n’a pas totalement tort. Tout le monde sait que c’est à l’échelle européenne qu’il faut repenser la question économique. Tout le monde sait également que l’on ne réglera pas au fond la question des retraites sans création massive d’emplois, que ce n’est pas une réforme fiscale – même en faisant payer les riches un peu plus – qui y suffira. Mais si l’Europe doit devenir l’outil de ce redressement, encore faudra-t-il le faire en contraignant des gouvernements gagnés depuis trop longtemps déjà aux solutions libérales et qui pensent autrement. Comment la France du " non " au TCE, même avec Royal à sa tête, pourrait-elle finir par faire admettre au reste de l’Europe, au Royaume Uni, à l’Allemagne, à l’Italie, à l’Espagne… que la voie française est la bonne ?

On comprend le silence de Ségolène Royal dans ce domaine. Elle a atteint là les limites de ce qu’il lui était possible. Aller plus loin, penser une autre Europe, une Europe sociale, aurait été presque une déclaration de guerre à l’Europe libérale. Pour cela peut-être faudra-t-il attendre, attendre surtout que la victoire de la gauche - s’il y a victoire-, ne soit pas une victoire par raccroc, au cordeau, mais franche et massive. L’élan et là ; la dynamique est enclenchée mais TOUT reste à faire.

09/02/2007

Dimanche, se sera BHL ou moi

Contrairement à d’autres intellectuels médiatiques qui ont rallié Nicolas Sarkozy ( Glucksmann, Bruckner, Gallo, Finkielkraut - mais lui dit que c'est faux) , Bernard-Henri Lévy fait durer le suspens. Récemment on avait cru comprendre qu’il en pinçait pour François Bayrou, cette bonne conscience de tous ces " people " de gauche qui n’osent pas s’avouer qu’ils ont définitivement rejoint le camp d’en face. Il y a quelques jours, BHL dînait justement avec Ségolène Royal. L’homme de lettres nous en a fait part dans le bloc-notes qu’il tient chaque semaine dans le Point. Rien ne ressort d’essentiel de cette conversation mondaine, si ce n’est cette dernière remarque : " Je la quitte, toujours perplexe, mais avec le sentiment qu'on a peut-être été injuste - moi le premier - avec cette femme ; et qu'elle ne ressemble guère, en tout cas, à l'image qu'elle s'est donnée. "

Nous voilà donc guère rassurés, si j’ose dire. Q’un BHL se désespère de la candidate du PS, aurait été un bon point pour la gauche, l’indice qu’il y aurait enfin quelque chose de cassé entre cette gauche de salon dont BHL a été le porte-drapeau durant plusieurs décennies et la vraie, celle des salariés modestes, des smicards, des femmes seules, des petits retraités, des chômeurs en fin de droits, bref de cette population dont les conditions de vie difficiles ne semblent guère préoccuper le philosophe. Qu’en revanche il se prenne à louer ses compétences et sa capacité à gouverner, signifierait qu’elle lui aurait laissé entrevoir une inclinaison inverse.

Apparemment, Ségolène Royal s’est bien gardé de dévoiler ses batteries : " elle écoute avec un air d'humilité qui tranche avec sa réputation de maîtresse d'école autoritaire. " Très bien. Elle n’a même rien lâché quand l’amateur de concepts lui a reproché d’avoir remplacé " les droits de l’homme " par " les droits humains ". Bof ! Ce n’est pas exactement ce que l’on attend d’elle mais c’est déjà ça.

Ce matin, BHL revenait sur cette rencontre chez Jean-Pierre Elkabbach à Europe 1. En l’écoutant on a compris, sans surprise, qu’il ne s’y retrouvait pas dans cette gauche des " tabous " et du " non ", en clair dans cette gauche qui parle " vie chère ", licenciements, retraite et droit du travail. Ainsi, pour ne plus l’entendre cette gauche là, il lui plairait que Ségolène Royal devienne " le Tony Blair d’un socialisme à la française " au lieu de nous re-fabriquer – ce sont ses termes - " une machine archaïque ", " nostalgique " d’un certain " tiers-mondisme ". Et pour un peu, il serait prêt à y croire, à ce destin qu’il lui prête.

Dimanche, nous serons fixés. Dimanche, Ségolène Royal devra choisir, se sera BHL ou moi.

02/02/2007

La « promesse » oubliée du socialisme

Tous " anti-libéraux ", même les socialistes !

La LCR a beau noté dans un document interne récent que " les convergences entre le libéralisme de Sarkozy et le social-libéralisme de Royal sont de plus en plus évidentes ", sur les plateaux de télévision comme à la radio, et même dans les tracts qu’elle diffuse, la formation d’Olivier Besancenot se garde bien de tirer un tel trait d’égalité entre l’UMP et le PS. On a même pu voir récemment Arlette Laguiller, en réponse à une interpellation de François Hollande, expliquer qu’elle aussi faisait la différence entre la gauche et la droite. Nous aurons pourtant bientôt, si tous obtiennent leurs 500 signatures, pas moins de six candidats de gauche, dont quatre revendiquent très clairement un positionnement anti-libéral.

Mettons nous, un instant, à la place de l’électeur de gauche lambda. Qu’est-ce qui justifie une telle débauche de candidatures ? Les " logiques d’appareils " ?

Admettons qu’il en soit ainsi pour le PCF, obligé de réaliser le meilleur score possible (dans la mesure de ses moyens limités) pour négocier au mieux des accords de désistements réciproques ou des candidatures communes aux législatives et aux municipales, comme ce fut le cas récemment aux élections municipales de Bordeaux. L’anti-libéralisme du PCF s’arrête donc là où commencent les intérêts supérieurs de l’élection ou de la réélection des quelque 10.000 élus que compte le parti.

Pour les Verts, la spécificité de leur positionnement – l’écologie – les contraint nécessairement à se présenter à chaque élection. Ce qui devient problématique quand Royal fait de l’environnement l’un des axes de sa campagne, et quand un Bové entre lui aussi dans la partie. Mais pour eux aussi la " logique d’appareil " a ses limites. Sans accord avec le PS, point de députés et aucun ministre. L’intérêt supérieur de l’écologie s’arrête là où commence la survie de la formation.

Pour Bové, le cas est plus délicat. Il avait juré ses grands dieux ne vouloir jamais se mêler au jeu politicien. Il a changé d’avis. Que vise-t-il alors ? Dans l’immédiat Bové n’a rien à vendre. Pas d’élus et difficile pour l’instant de revendiquer une place de ministre dans un gouvernement socialiste. En revanche, il y a une place à prendre, celle de leader incontesté de la gauche anti-libérale.

Il y a un an, Bové croyait qu’il était celui que cette gauche attendait. Besancenot, puis Buffet (sans compter Laguiller) ne l’ont pas entendu ainsi. Pour Bové, cette élection sera donc un moment de vérité. A moins de 5 %, son pari sera perdu. A 7% ou plus, il pourra revendiquer le leadership du courant anti-libéral. Ce qui est délicat dans le cas de Bové, c’est son positionnement vis à vis du PS. Pas nécessaire pour lui de forcer le trait. Altermondialiste reconnu, son anti-libéralisme va de soi. Ainsi il peut se permettre, sans entamer forcément son crédit, d’affirmer comme il l’a fait ce matin sur RTL qu’il votera Royal au second tour. De la précipitation (sans attendre le dévoilement du programme de Royal) ou une façon pour lui de dire à son électorat potentiel : " Voter pour moi, c’est voter Royal ", ce qui n’est évidemment pas la position de Laguiller et de Besancenot. En fait pour réussir son pari, Bové doit piocher un peu partout : dans l’électorat PS, dans celui de l’extrême-gauche et dans celui du PS, bref assécher le réservoir de voix des communistes et de l’extrême-gauche, et l’apporter comme sur un plateau à Ségolène Royal.

Pour les formations d’extrême-gauche, en revanche, la " logique d’appareil " est inopérante. Leur anti-électoralisme est rédhibitoire. Habituées à naviguer à contre-courant, organisées et formées pour résister (surtout LO) aux mouvements de reflux, un score faible ne les détruira pas. Tout au plus verront-elles leurs adhérents fondre de quelques centaines d’unités. Elles auront de toute façon une explication théorique à fournir, comme elles en ont toujours trouvées au cours de leur longue histoire.

Et pourtant, il semblerait qu’elles ne voient pas (cécité théorique) qu’elles ont devant elle une opportunité historique comme jamais peut-être elles en ont eu dans toute leur histoire.

Leur première erreur est leur mauvaise appréciation du phénomène Royal.

Pour l’extrême-gauche (comme pour le PCF et dans une moindre mesure pour Bové), Royal serait la confirmation de la victoire du blairisme, la preuve que le " social-libéralisme " aurait définitivement triomphé dans les rangs du PS. L’extrême-gauche en tire la conclusion que plus aucune alliance n’est envisageable avec le PS, sauf dans le cadre de luttes sur des objectifs circonstanciés comme lors de la mobilisation contre le CPE. Mais on a vu, qu’en pratique, la " gauche de la gauche " évite de frapper sur Royal. Tout le contraire de ce qu'elle l’avait fait - non sans raison - avec Jospin en 2002. Pourquoi cette réserve, si Royal c’est le blairisme en marche ? A moins que, par opportunisme électoral, on craint de voir fuir à grande enjambées l’électeur de gauche qui comprend mal, faute de preuves suffisantes, que Royal soit tenue comme l’égale de Sarkozy.

Mais ce que ne veut surtout pas comprendre l’extrême-gauche, c’est ce qui est au cœur même du projet de Royal : une ultime ( ?) tentative pour les socialistes d’échapper précisément au blairisme. Car il n’y a que cette perspective là qui peut mobiliser – et ressouder – un électorat de gauche partagé entre ces couches populaires tentées par le vote protestataire et ces couches moyennes en partie bénéficiaires (ou bien moins touchées) par le cours libéral de l’économie, et désormais courtisées par Bayrou et… Sarkozy (" enrichissez-vous ").

En ce sens, la réussite électorale de Royal serait ressentie comme un échec cuisant pour la composante extrême-gauche de la gauche anti-libérale. Ainsi, tout ce qu’elle peut espérer, c’est la défaite du PS et de ses alliés – dont le PCF et Bové –, comme ultime preuve de la validité de son analyse. Effet démobilisateur évident dans ses propres rangs.

Or, dans l’immédiat, rien n’est encore joué. Tout dépend de la capacité de la candidate socialiste à mobiliser la totalité de l’électorat de gauche autour d’un programme dont les éléments sont encore mal connus ou mal perçus mais dont on pressent déjà les grandes lignes : investir sur le long terme – avec le moins de promesses électorales à court terme – dans les domaines de l’innovation et de la recherche, de l’environnement, du logement, de l’éducation et de la formation professionnelle, de la sécurisation du travail salarié, du renforcement du droit du travail dans l’entreprise…etc. C’est de ce programme en construction, qui nécessitera pour son application une mobilisation des salariés comme preuve de leur adhésion, dont dépend la réussite électorale de Ségolène Royal. Si elle échoue en revanche à convaincre son électorat qu’il n’y a pas d’autre solution, c’est l’échec assuré.

En découle la seconde erreur de l’extrême-gauche, son " programme ".

La raison d’être de l’extrême-gauche, sa vraie différence avec le reste de la gauche, même avec celle qui se réclame de l’anti-libéralisme, c’est d’abord qu’elle garde au cœur de son programme, l’affirmation qu’un changement radical de mode de production est nécessaire à terme, en liant mesures transitoires à court ou moyen terme et réalisation du socialisme à long terme. Or, l’extrême-gauche ne propose comme programme qu’une surenchère de mesures souvent maximalistes, agissant ainsi comme un syndicat " rouge ", et non comme un parti politique. En ne s’opposant aux " sociaux-libéraux " que sur le court terme, elle ne montre pas l’objectif final ; pire elle semble multiplier les obstacles pour y parvenir, comme si le socialisme n’était qu’une suite, une accumulation infinie de revendications toujours à satisfaire. De ce fait elle a tendance à sous-estimer TOUTES les réformes préconisées par la gauche, à sous-évaluer surtout la dynamique d’espoir que certaines de ces réformes peuvent produire chez les salariés et les sans-emploi.

Une telle dynamique est-elle possible ? Non, répond implicitement l’extrême-gauche. Et si elle avait tort ?

 
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