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20/02/2007

Bayrou le bluffeur

Tout est dans la pose. Voix bien placée, rythme modulé, Bayrou a toujours l’air de prendre son temps pour réfléchir avant de parler. Et puis il y a ce reste de bégaiement qui en rajoute encore dans le genre : " Moi, monsieur, je ne parle pas à la légère ". Bref, Bayrou se la joue. " Je serai président ! ", a-t-il lâché aux journalistes qui l’interrogeaient dimanche soir sur France 3. Et dire que cet homme n’est même pas sûr d’être le 3ème homme ! Alors président ? Mais Bayrou a la foi du charbonnier " qui est heureux comme un pape, et con comme un panier ", comme dit Brassens.

Je blaguais. Naturellement Bayrou est loin d’être con, et je ne suis même pas certain qu’il a la foi, mais il est heureux, très heureux, car il a reniflé la bonne occase. Il faut dire qu’il revient de loin. La machine UMP avait été aussi conçue pour digérer les restes de giscardisme. En 2002 Bayrou avait le choix : entrer à l’UMP et mener son combat de l’intérieur, ou la jouer perso. Il a choisi la voie de l’indépendance, ce qui colle mieux à son personnage et ce qui lui a laissé bien des marges de manœuvres. Au fil des années, peu à peu, sans grand risque, il s’est construit une image d’opposant tout en subtilité au régime, surtout sur le plan moral, car sur l'essentiel on ne peut pas dire qu’il a fait assaut d’initiatives.

Son coup de chance, c’est Ségolène Royal. D’abord à cause de la " ségolomanie " qui s’est emparée pendant quelque temps de l’opinion, et de ce duel au sommet Sarko/Ségo que l’on nous promettait comme le combat de la décennie. Il a su jouer là-dessus, comme entrée en matière, mettant en cause la " manipulation " des médias, ce que Le Pen avait fait bien avant lui du temps de la " bande des quatre ". C’était assez démagogique même si c’était en partie justifié.

Mais cela n’aurait pas suffi à le hisser dans les sondages de 6 à 13 voire 14 ou 16 %. Pour en arriver là, Bayrou a été aidé. D’abord par les ténors socialistes. Leur campagne de dénigrement de la candidate à la candidature pendant les primaires socialistes, relayée ensuite par l’UMP et certains médias complaisants, a fini par porter ses fruits. Et c’est Bayrou qui en a été le principal bénéficiaire. Enfin et surtout, il y a le programme et les idées de la candidate. C’est peut-être là dessus que Bayrou a marqué le plus de points ces dernières semaines. Et tout ça pratiquement sans rien dire, sans rien faire.

Il y a un an les socialistes avaient un programme. Mais qui le connaissait ? Quels étaient ses points forts ? Produit d’un compromis interne difficile, il était parfaitement inaudible. Il y avait en outre pléthore de candidat(e)s à la candidature qui se déchiraient entre eux – preuve que le programme n’avait rien réglé – avec des interprétations différentes dudit programme. Vint Royal et l’espoir d’une autre voie, d’une autre solution. Mais quelle était cette solution ? A l’issue des primaires, on salua la performance, et certains crurent voir dans la candidate socialiste la naissance d’un Blair aux couleurs de la France, ceux-là allant jusqu’à cumuler les votes en faveur de DSK et ceux de Royal. Est-ce à partir de cette perception (fausse) que Ségolène Royal se retrouva en tête des sondages ? Quoiqu’il en soit, l’intervention de Hollande sur les baisses d’impôts, donnant ainsi un coup de barre à gauche pour le moins brutal, innatendu (même si c'était dans le programme) et mal négocié, fut le déclic qui entraîna la chute de Royal dans les sondage dont Bayrou fut une fois de plus le principal bénéficiaire. Ainsi, celle qui aurait pu être son cauchemar devint, à son corps défendant, sa principale pourvoyeuse de voix.

Mais quelle est la vraie signification de ce transfert ? Est-ce dû à la prétendue ou vraie incompétence de la candidate socialiste ? au coup de barre (modérée) à gauche qui a été donné à ce moment là à sa campagne ? ou plutôt par le seul fait que ceux qui en attendent beaucoup ont bien du mal à discerner en quoi elle se démarque d’un programme socialiste " classique " ? Les trois à la fois certainement, mais la troisième raison surtout, à mon avis, l’emporte sur le reste. Ainsi, la clé de la réussite ou de l’échec de Ségolène Royal reste la perception que les Français se font de son programme. Est-il novateur ou reproduit-il les mêmes erreurs du passé ?

C’est sur cette incertitude, cette indétermination, que le discours de Villepinte n’a pas réussi à lever, que surfe le Béarnais. Car pour le reste qu’a-t-il, lui, à proposer ? Rien ou presque. La clé du " redressement " de la France ou plutôt de son redéploiement économique, en particulier pour faire face à la mondialisation, c’est la question de la croissance. Et bien la croissance, Bayrou n’en parle jamais. Or sans croissance, pas de réduction de la dette et du chômage, pas de solutions pour résoudre la question des retraites et des déficits, pas de rattrapage des bas salaires, sauf à appliquer grosso modo le même traitement que celui proposé par Nicolas Sarkozy. On le voit bien sur la question des fonctionnaires. Certes, prudemment, Bayrou rejette l’idée du candidat de l’UMP de ne pas remplacer un départ à la retraite sur deux, mais… Sur le contrat de travail ? Je crois bien avoir entendu qu’il était pour le contrat unique, mais… Bayrou, c’est un peu ça, du Sarkozy avec des " mais ". Ainsi, quand un interlocuteur expert (genre haut fonctionnaire comme vu dimanche soir sur France 3) lui pose des questions précises, parfois très techniques, qui exigent des réponses précises, Bayrou vacille. Oh bien sûr, il semble plus respectueux de la République, de la démocratie et du peuple, mais si au final c’est pour faire une politique sociale et économique à l’identique ou presque de l’autre, à quoi bon Bayrou.

Alors Bayrou bluffe. Il sait bien qu’il n’a aucun jeu dans les mains, que les bonnes cartes se sont les autres qui les ont, mais s’il n’a plus de doute désormais sur la virtuosité de son adversaire masculin, il voit bien, en revanche, que du côté de la femme ça cafouille. Et il enfonce le clou. Et pourquoi pas un 1er ministre de gauche ! Hommage appuyé à une certaine gauche, celle qui est réaliste, histoire d’affoler le camp d’en face, de donner des idées aux battus des primaires. Reste cependant l’inconnu Le Pen. S’il n’était pas là celui-là, s’il n’avait pas ses 500 parrainages, ça l’arrangerait François Bayrou. Pour l’instant, il feint de l’ignorer. Surtout ne pas le provoquer. Cette montée tout en douceur dans les sondages ne doit pas être perturbée par une quelconque esclandre. Une jeune femme s’insurge sur la " priorité des étrangers " pour le logement social (sur France 2) ; Bayrou ne dit rien. Qui ne dit mot consent.

Jusqu’où peut-il aller ainsi ? A l’évidence c’est encore et toujours Royal qui est la clé de son pari. Qu’elle parvienne à se redresser, à bien (ré)organiser son jeu et s’en est fini de la belle aventure du Béarnais. Qu’elle s’effondre définitivement et tout est possible.

Commentaires

Je découvre ce blog et trouve beaucoup d'intéret à ces billets. Pour tout dire j'y adhère!
même si j'exprime les choses avec un peu moins de réserves sur mon blog.

Sarkozy n'apporte pas tout à fait les mêmes garanties que Chirac dans sa relation à l'extrême droite. des "le bruit et l'odeur", il en commet toutes les semaines. je vais essayer de dire cela avec le plus de justesse possible dans un prochain post


http://sauce.over-blog.org/

Écrit par : Martin P. | 24/02/2007

Je suis assez d'accord avec ce que vous avez écrit, points positifs et négatifs, et j'ai été moi-même assez peiné de ne pas voir Bayrou reprendre cette jeune femme sur cette "priorité des étrangers".

Au final, néanmoins, je penche néanmoins franchement pour voter Bayrou, pour la première fois, en avril, tant j'ai l'impression que les autres, et notamment Royal vers qui devrait aller naturellement mon vote, nous prennent pour des cons avec des promesses par milliers qu'ils ne pourront pas tenir et des sujets sensibles qu'ils esquivent (l'Europe, la réforme de l'Etat, la dette, les retraites, etc.).

Écrit par : Benoît | 27/02/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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