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19/02/2007

Pourquoi Royal n’arrive plus à se « vendre »

" Plus c’est gros, mieux ça marche ".

Pour Hitler, tous les malheurs de l’Allemagne provenaient des Juifs. Pour Le Pen, ce sont les étrangers présents dans notre pays qui sont responsables du chômage jusqu’à la dégradation de l’environnement. Pour Sarkozy, ce sont les 35 heures, la retraite à 60 ans, les charges excessives de nos entreprises et notre fiscalité qui sont à l’origine de notre faible croissance, nous plaçant à l’avant dernier rang des pays européens, juste devant la Grèce.

Il n’y a aucun rapport entre ces trois hommes politiques. Hitler était un criminel ; Le Pen est un xénophobe et Sarkozy est un démocrate. Mais tous les trois ont (ou ont eu) un art consommé de la communication, facilité par le simplisme de leurs solutions : éliminer les Juifs pour Hitler, l’immigration zéro pour Le Pen, " remettre la France au travail " et alléger la pression fiscale pour Sarkozy.

Voilà bientôt vingt ans que Le Pen propose d’élection en élection ses solutions ineptes, et pratiquement cinq ans que Sarkozy fourbit ses arguments, relayés par une partie de la presse et des médias. Et pourquoi le citoyen lambda ne les croiraient-ils pas ? Pas plus tard que la semaine dernière, dans l’émission de France 2 " A vous de jugez ", une jeune femme se plaignait de ne pouvoir trouver un logement : " Les étrangers sont prioritaires ", disait-elle. Ni la journaliste Arlette Chabot, ni l’homme politique interpellé, François Bayrou, la démentirent. Quant à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas peu dire qu’il fait campagne sans avoir beaucoup à se justifier sur le bilan de son gouvernement et de la majorité. Pourquoi se gênerait-il ? Dans un récent éditorial du Monde sur l’état de la France - sombre comme il se doit - il n’était fait aucune allusion à la candidature du ministre d’Etat et à son ambition de gouverner autrement. Mais ça allait de soi. C’est un peu comme si Nicolas Sarkozy était devenu le principal opposant au gouvernement Villepin. Comme quoi la misérable guerre de rivalité à laquelle les deux hommes se sont livrée aura au moins servi à dédouaner le candidat de la droite de toute responsabilité quant à l’état de la France.

Il en est tout autrement pour Ségolène Royal. Depuis un an, malgré (ou à cause) de sa bonne image dans le public et de sa popularité auprès des Français, et parce que ces atouts représentaient (et représentent encore) pour le moins un danger pour ses concurrents, elle a dû subir (et ça ne s’arrête pas) un flot ininterrompu de critiques acerbes, violentes, voire insultantes, en premier lieu en provenance de son propre camp : fabriquée par les médias, incompétente, sans idées ni programme, blairiste pour ne pas dire carrément de droite (la fameuse vidéo de Bourdieu)… On ne lui a rien épargné : ni le sobriquet de Bécassine, ni d’avoir soit disant frauduleusement manœuvré pour ne pas à avoir à payer l’impôt sur la fortune, ni ses " bourdes " ou prétendues telles, ni les insinuations sur la fragilité de son couple avec François Hollande.

La seule – mais alors vraiment la seule – qualité qu’on lui a concédé c’était de bien se vendre. Ségolène Royal savait communiquer. Son populisme était de notoriété publique. Puis patatras. Depuis l’intronisation officielle de Nicolas Sarkozy, et une série de sondages la donnant perdante au second tour, rien ne va plus. Même après son discours de Villepinte, plutôt bien reçu, il semblerait bien que le charme s’est rompu. C’est du moins l’idée que l’on s’en fait. Elle même ne souhaite-t-elle pas réorganiser son " staff " de campagne et sa communication ? Comme si l’on pouvait réduire la bonne ou la mauvaise qualité de la campagne de Ségolène Royal à un simple problème de communication, alors qu’il s’agit d’abord et avant tout de la manière dont est perçu son positionnement politique.

Stéphane Rozès, directeur de l'institut CSA-Opinions, résume ainsi le problème : "La gauche, inquiète, se recentre un peu sur Royal au premier tour. Mais celle-ci a perdu son lien direct avec le pays. Son discours est apparu comme un compromis avec les concurrents de la primaire socialiste". Rozès, lui reproche d'avoir fait à Villepinte un début de discours "deuxième gauche", sur la dette et les entreprises, suivi d'un catalogue de mesures "première gauche". "Ce compromis ne fait pas une cohérence", poursuit-il.

Il y a du vrai dans cette explication proposée par Rozès, mais je ne la partage pas entièrement. Eric Le Boucher en donnait une autre dans Le Monde d’hier (" Ségolène Royal : l’archéo-moderne "), bien plus pertinente. Selon lui, l’intention de Royal était de faire de la France un immense "atelier de la création". En d’autres termes de tout miser sur le couple " innovation/formation ", concluant : " Ne cherchez pas : c'est LA réponse à la mondialisation. Il n'y en a pas d'autres. "

Qualifier cette intuition/intention de discours " deuxième gauche ", comme le fait Rozès, par référence aux conflits internes au PS depuis trente ans, c’est en réalité vouloir la dénaturer et, par là, disqualifier la seconde partie de la déclaration de Villepinte, dite de " première gauche, pour introduire l’idée pernicieuse que les embarras de campagne de Ségolène Royal ont pour origine son acharnement à réaliser une synthèse impossible entre deux politiques contradictoires. Le Boucher est d’ailleurs, là dessus, en bon libéral qu’il est, parfaitement en accord avec Rozès : l’archaïsme " première gauche " de Madame Royal ne peut faire bon ménage avec sa modernité " deuxième gauche ". Autrement dit, Mme Royal doit choisir.

Ce qu’ils ne veulent pas comprendre, ou ne veulent pas entendre, c’est que loin d’être incompatibles, l’une ne va pas sans l’autre. Mieux, elles sont une SEULE et même politique. Car c’est à ce seul prix que la croissance repartira. C’est cette équation difficile que Ségolène Royal n’arrive pas à transcrire en langage clair et parlant au plus grand monde, parce que surtout c’est nouveau dans notre pays, alors même que la dichotomie supposée entre les deux politiques rappelle trop en effet la vieille guerre jamais enterrée entre les deux gauches.

D’où la querelle interne au PS sur le chiffrage de son programme, nécessaire si l’on privilégie uniquement l’effort consenti pour financer ces mesures sociales, presque accessoire si l’on considère que les coûts induits par ces mesures seront compensés un jour ou l’autre par la croissance retrouvée. D’où également tout le problème de la mise en œuvre d’une communication de qualité qui sache faire passer le message avec toute sa complexité. D’où enfin, la mobilisation désordonnée d’un appareil et d’un parti déboussolé par ce langage neuf qu’ils ne comprennent pas et auquel résistent certains éléments, toujours arqueboutés sur leurs certitudes, n’attendant plus qu’une chose, qu’elle échoue.

Commentaires

Je suis totalement d’accord avec l’analyse sur le fond : le « tout se tient » de Ségolène Royal est difficile à faire passer dans les esprits. Il nécessite une lourde pédagogie et l’acharnement de la sphère médiatique à faire dévier toute velléité de débat de fond n’est pas fait pour favoriser cela.
La société Française s’est apparemment laissée enfermer dans l’idée fallacieuse que la crise qu’elle traverse peut être résolue par des recettes simplistes, formatables dans les 20 secondes d’un sujet du 20 heures.
En fait Segolene doit passer du marketing politique à la vente directe par une campagne de terrain en rouleau compresseur. Profiter de ce que Sarko soit persona non grata dans les banlieues pour occuper ce terrain-là.
En passant je me demande bien, dans les « échantillons représentatifs » des sondeurs si les populations des cités y sont correctement représentées…

Écrit par : observateur_alien | 19/02/2007

Madame Royal est dans la politique depuis 1981, si elle paraît neuve c'est surtout parce qu'elle n'a jamais rien proposé de concret. Son pacte est un catalogue d'intentions. Ensuite ces déclarations semblent toujours faîtes pour coller au public auquel elle s'adresse. Prenons l'exemple du porte avion, c'est son droit de ne pas vouloir un deuxième porte-avion, mais ce que l'on peut reprocher à cette annonce, c'est qu'elle ne soit pas le fruit d'une analyse stratégique dans le cadre d'un discours sur les forces armées, mais qu'elle est formulée devant des enseignants, donc hors du contexte et donc comme un jeu d'écriture comptable. Il est vrai que Sarkozy a le même travers, c'est pourquoi, il n'est pas du tout évident que le deuxième tour soit Sarko-Ségo.

Écrit par : Le génie français | 19/02/2007

Il ne faut pas oublier ceci : c'est que toutes les sciences du comportement social, de la communication politique aux techniques de sondage, en passant par la programmation neuro-linguistique appliquée, ne peuvent déterminer avec certitude les mouvements sociaux, car la part des réfractaires reste élevée. De ce que sont les Français, de ce qu'ils vivent, ressentent, les experts savent peu de choses, et en disent peu de choses. Par exemple, les "sondages" sont largement et essentiellement à usage parisien; il s'agit, pour les élites, économiques, médiatiques, de se rassurer, en prétendant être capable de prédire son résultat, et du coup, de l'influencer. Car il est clair que cette volonté d'influencer le résultat d'élections politiques essentielles est déterminante et sous-évaluer par celles et ceux qui veulent prétendre à de "l'objectivité", journalistique, économique. Ce que les millions de Français peuvent penser de Ségolène Royal ne se limitent pas aux précis de caricatures que les médias parisiens ont travaillé à fabriquer depuis deux mois. Ceux et celles qui la soutiennent ne doivent pas oublier de continuer à argumenter et ne pas se laisser distraire par les prestidigitations de cette société du spectacle.

Écrit par : grellety | 19/02/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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