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13/02/2007

L’enjeu des cités

Interrogés par un journaliste du Monde, Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, deux sociologues, en disent plus en une seule phrase que tous les sondages d’opinion sur l’état du corps électoral : " Quand on s'intéresse aux banlieues populaires, on s'aperçoit que la France est en voie d'américanisation électorale. "

Ils poursuivent : " Dans les années 1970, la cité des Cosmonautes [à Saint-Denis dans la Seine-Saint-Denis] votait plus que le reste du pays. A partir du début des années 1980, on assiste à un renversement de tendance avec une très forte progression de l'abstention, deux fois plus rapide dans ce quartier populaire que dans le reste du pays. L'encadrement partisan et syndical y a totalement disparu. En cinq années d'enquête sur le quartier, nous n'avons pas rencontré un seul militant communiste. Pas un seul ! Une cellule du PCF a fonctionné jusque dans les années 1990 mais le déménagement de son principal animateur a mis fin à toute forme d'organisation politique. " Concrètement cela se traduit ainsi : en 2001, à Saint-Denis, " le maire (Patrick Braouezec) a été élu, au premier tour, avec un peu moins de 7 500 voix sur une population de 85 000 habitants ! Son prédécesseur (Marcelin Berthelot) avait, quant à lui, été élu au premier tour en 1977 avec 20 515 voix. "

Le premier parti de France, c’est l’abstention a-t-on souvent dit. Plus précisément cette abstention touche massivement le noyau dur de l’électorat populaire : les ouvriers, les employés, les précaires, les jeunes, les chômeurs, les populations d’origine immigrée. Pour la gauche, dans ces conditions, gagner une élection est une gageure. D’autant qu’à cette déperdition ancienne du vote populaire s’ajoute désormais un glissement à droite d’une partie de l’électorat de gauche issue de ces nouvelles couches moyennes qui avaient fait l’assise du PS dans les années quatre-vingt.

En consacrant plus d’un quart d’heure dans son discours de Villepinte à l’équation banlieue-jeunes-éducation, en y mettant de l’énergie et de l’émotion, Ségolène Royal a parfaitement compris que l’enjeu était là. Pour autant a-t-elle été entendue ? Les deux sociologues cités remarquent : " Lorsque nous questionnons les habitants, une partie connaît à peine les noms des candidats à l'élection présidentielle. Beaucoup ne savent pas ce que recoupe la distinction entre la droite et la gauche et, a fortiori, ne différencient pas gauche et extrême gauche. Ici, la politique est perçue comme un spectacle assez ésotérique. " C’est donc peu dire que tout est à faire. D’autant que Ségolène Royal ne risque pas d’être aidée dans sa tâche par des médias uniquement préoccupés par le coût de son programme. Une élection d’une telle importance réduite à une bataille de chiffres sans grande signification ! Pour en arriver surtout à une égalité presque parfaite entre deux programmes que pourtant tout oppose. Dérisoire !

Dans ce combat déterminant pour réveiller le vote populaire, quel rôle peut jouer le PCF et l’extrême-gauche ? Convaincues a priori que Royal c’était la victoire du " blairisme " dans un parti déjà social-libéral, ces formations jouent la concurrence à fond. Mais les résultats se font attendre. Car c’est un autre aspect important de la crise de la gauche que de remarquer que sa part anti-libérale ne mord pas (ou ne mord plus) sur cet électorat là. Le gros des troupes de ces formations et leur électorat naturel se situent dans la fonction et le secteur publics. Or dans le cas des banlieues populaires, l’argument du vote utile ne marche pas ici, puisque dans sa majorité, cet électorat s’abstient dans le meilleur des cas, ou pire vote Le Pen. Ainsi, aussi justifiées soient-elles, leurs critiques du " pacte présidentiel " de Ségolène Royal, n’amèneront pas un électeur de plus à la gauche et par là n’infléchiront pas le programme de la candidate socialiste.

Si l’on en croit les derniers sondages, la gauche accuserait aujourd’hui un retard de plus de vingt points sur la droite. Principal " responsable " de cet écart très important, le phénomène Bayrou donné comme " 3ème homme " à 14 %. S’il se vérifiait exact, ce phénomène entraînerait une défaite à coup sûr de la gauche au second tour. A l’inverse de ce qui s’était passé en 2002, la gauche perdrait cette élection principalement à cause de la fuite d’une partie de son électorat vers un candidat plus rassurant, plus conforme à l’idée que se font ces anciennes " nouvelles " classes moyennes de la défense de leurs intérêts.

Les dès sont jetés. Ségolène Royal, à qui l’on prédisait il y a peu encore un destin à la Tony Blair, a fait le pari inverse, celui d’amener à elle ces oubliés, ces répudiés, de la République. Pari audacieux. Mais y a-t-elle mis suffisamment la forme et surtout les moyens ? Aujourd’hui, à l’Assemblée, Nicolas Sarkozy a très clairement lâché le morceau : " les quartiers ne doivent pas être un enjeu politicien. C'est un problème suffisamment important et sérieux pour que ceux qui n'ont rien fait pour eux ne donnent pas le spectacle de donner des leçons alors qu'ils en auraient tant à recevoir. " Lui, qui repousse jour après jour une visite dont il craint les conséquences, a très bien compris que c’est là que se gagnera la présidentielle 2007. Ségolène Royal, doit relever le défi, si elle veut vaincre.

Commentaires

Les cités, ce n'est pas tout de les citer ;-)
Il faut y aller.
Entendu hier d'un ancien journaliste de Libération avec lequel je déjeunais :" Lors des émeutes, il nous a fallu six jours avant qu'un de nos journalistes y mette les pieds".
La presse de gauche est à l'aune des politiques de cette même tendance.
Quant à la droite...n'en parlons pas. Son action dans le domaine ne vaut pas l'encre virtuelle qui coule d'un clavier.

Écrit par : mclane (e-meute) | 14/02/2007

Juste un ch'tit commentaire, peux-tu corriger le titre, parce que "les citées", chaque fois que je passe ici, ça me titille l'orthographe...

Écrit par : bilbo-le-hobbit | 14/02/2007

Comme quoi tout est lié.
Plus de syndicats (pour ceux qui bossent) dont plus de relais politique, donc plus de victoire électorale !
M'enfin, le vote est loin et on sait (depuis 1978) que les sondages se gourrent !
:-)

Écrit par : filaplomb | 15/02/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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