Avertir le modérateur

29/01/2007

Anti-libéraux : 1, 2, 3 ou 4 ?

Après Laguiller, Besancenot et Buffet, la candidature Bové va de soi. Elle illustre parfaitement l’état présent de l'autre gauche partagée entre trois composantes.

La première, " communiste ", la plus importante, qui dispose encore de nombreux d’élus et d’une assise populaire certaine, est aujourd’hui à la croisée des chemins. Depuis vingt-cinq sa stratégie d’alliance avec le PS ne lui a rien rapporté. Le déclin est inéluctable et pourtant ce parti qui dicta sa loi au mouvement ouvrier et syndical pendant des décennies espère encore stopper l’hémorragie et sa perte d’influence. Cette fois-ci il a choisi une tactique en deux mouvements : d’abord en s’opposant au PS et en tenant de faire venir à lui le camp du " non " au TCE, ensuite il se ralliera à la candidate socialiste, si elle est présente au second tour. Au delà des velléités anti-libérales de Marie-Georges Buffet, tout le monde aura compris qu’il s’agit d’abord pour le PCF de négocier au mieux un accord électoral pour les législatives et les municipales. Mais avant même de connaître le score que fera la candidate communiste, beaucoup de militants de ce parti estiment que c’est le plus mauvais choix possible et qu’il est désormais urgent de travailler à la constitution à long terme au rassemblement durable et sans exclusives de toutes les forces anti-libérales à la gauche du PS.

La deuxième composante est représentée par le courant " trotskiste ", une singularité française. Avec Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire (nous laisserons le Parti des travailleurs à ses errances), c’est la tradition révolutionnaire. Ces deux formations regroupent autour de 5.000 militants et peuvent compter le double voire le triple de sympathisants. Electoralement, elles pèsent pas loin de 3 millions d’électeurs (présidentielle 2002). Très présents dans les syndicats de salariés, il n’est plus rare de les trouver impliquer depuis une trentaine d’années dans des mobilisations nationales comme récemment lors de la lutte contre le CPE, dans les grandes grèves du service publique contre le plan Juppé, ou de la SNCF... En 2005, la LCR, surtout, a été, aux côtés du PCF et d’une partie de la gauche du PS, à la tête du rassemblement contre le traité constitutionnel européen. Une différence importante cependant existe entre ces deux formations. Pour la LCR, la construction d’un grand parti anti-capitaliste, antilibéral, à la gauche du PS, ne se fera pas sans toute une série d’alliances que se soit en période électorale ou dans les luttes. La LCR a déjà, à plusieurs reprises, tenté de telles alliances, essentiellement avec LO, mais sans lendemain. Pour LO, il semble que l’on en soit toujours à regrouper le noyau d’un tel parti, son avant-garde, sans perspective à court terme de le voir s’immerger dans un rassemblement plus large. De ce fait si l’on a vu La LCR participer, avec quelques restrictions, à la tentative de désigner un candidat commun à la présidentielle pour le camp antilibéral, LO y est restée extérieure.

La troisième composante est plus difficilement identifiable. Elle regroupe des militants de l’altermondialisme, des syndicalistes radicaux, des écologistes politiques, des libertaires, voire certains éléments en dissidence du PS, du PCF, de l’ex MDC, bref un vraie nébuleuse d’associations (ATTAC), de fondations (Copernic), de militants qui ont été parfois militants d’extrême-gauche ou du PCF mais qui ne sont plus encartés. José Bové appartient à cette composante mais il n’est pas leur leader même si, à l’occasion de la présidentielle, une bonne partie d’entre eux le verrait bien porter leurs couleurs. Ce qui la différentie des deux autres composantes c’est qu’elle se refuse à entrer dans les schémas tactiques classiques des partis qu’elle souhaite dépasser. C’est ce qui explique en partie les déboires récents du rassemblement antilibéral. Pendant un an, ce courant a entretenu l’illusion que l’on pouvait s’entendre sans débattre sur le fond des divergences réelles qui traversaient le rassemblement de circonstance qu’avait été le mouvement du 29 mai 2005. Mais à force de ne pas vouloir prendre en compte les objectifs de ces partis – pour le PCF, être l’aile gauche d’un large rassemblement, du PS aux alters ; pour la LCR, le refus de soutenir (et de participer) un gouvernement " gauche plurielle " bis –, cette composante a fini pas repousser et l’un et l’autre.

La présidentielle représente pour toutes ces formations et courants, quoiqu’en disent certains, un moment de vérité.

Si Buffet fait moins que le dernier score du PCF en 2002 (3,37 %), que va-t-il se passer dans les rangs communistes ? Très certainement certains rejoindront le PS… si Royal gagne la présidentielle, car en cas de défaite de la gauche c’est un tout autre scénario qu’il faudra envisager. D’autres, une petite minorité, pourraient bien rejoindre la LCR. Beaucoup viendront plus probablement grossir les rangs des " ex ", en attendant des jours meilleurs. Le PCF de toute façon ne va pas disparaître en quelques semaines ou en quelques mois. La crise sera longue et douloureuse.

Pour la LCR, la première échéance, s’est d’obtenir les 500 signatures. La non présentation d’Olivier Besancenot pourrait ouvrir une crise sans précédent dans ce petit parti, surtout si Bové est candidat. Quelle attitude adoptera alors la minorité, qui s’est battu, en interne et à l’extérieur, pour une candidature commune, et dont certains éléments militent ouvertement aujourd’hui pour celle du leader paysan ?

Pour la troisième composante, en admettant que Bové se présente et obtienne ses signatures, l’objectif est évidemment de faire un score qui soit supérieur à celui de Buffet, de Besancenot et de Laguiller. Peut-être même que l’objectif est de rafler la mise, en cas de non participation de la LCR. Comme quoi cette candidature n’est pas exempt de calculs. Mais Bové peut aussi faire un score de 2 ou 3 %, auquel cas l’échec de la troisième composante sera complet.

Etait-il possible de faire autrement ? Non, très certainement. En l’état, dans une situation politique où l’on a encore bien du mal à discerner les rapports de forces gauche-droite, où, quoiqu’on en dise, il reste encore beaucoup d’illusions quant à la capacité du PS à être un rempart crédible face à l’offensive libérale de la droite et du patronat, il était difficile voire impossible de trouver un terrain d’entente. D’autant que la candidature Royal est venue brouiller tout ça. On l’a dit " blairiste ", mais voilà que, faute d'un DSK hors course, des socialistes lui préfèreraient Bayrou, si l’on en croit certaines déclarations ici et là ; surtout sa candidature n’apparaît pas franchement comme un repoussoir pour les anciens " nonistes ". Ainsi les clarifications entre les deux gauches (l’anti-libérale et la social-libérale) sont loin d’être faites. Pour voir enfin le camp anti-libéral s'unifier, il faudra encore patienter.

26/01/2007

L’argent des riches

La " victimisation " des riches est en bonne voie.

Les riches il faut les aimer. Voyez l’autre soir à " L’arène de France ", le thème c’était " Les riches ont-ils raison de quitter la France ". Sur quelque 500 votants, plus de 60 % ont considéré qu’ils avaient raison. Anecdotique ? Pas tout à fait. Dans les années quatre-vingt les socialistes au pouvoir avaient entrepris de réhabiliter l’entreprise. Une façon comme une autre de faire comprendre à leur électorat que le temps de la lutte des classes était terminé, qu’il s’agissait désormais de travailler main dans la main avec le capital.

Le nombre des chômeurs étant pratiquement le même aujourd’hui qu’en 1985, et alors que la précarisation et la flexibilité du travail suit une courbe ascendante, que le niveau de vie d’une bonne partie des salariés stagne, que la dette publique est à un niveau record, que les retraites et la sécurité sociale sont en danger, il n’est pas difficile de constater qu’en matière d’emploi toutes les politiques de gauche comme de droite ont échoué.

François Fillon dans le face à face qui l’opposait hier soir sur France 2 à François Hollande l’admettait. Pas Hollande, et pour cause. Son programme étant à quelque chose près le même que celui de Jospin entre 1997 et 2002, avec le succès électoral que l’on sait, il lui était bien difficile d’opposer au bilan la droite celui d’un gouvernement qui conduisit la gauche à subir l’une des défaites électorales les plus humiliantes de son histoire.

En fait le seul angle d’attaque de François Hollande, c’est la fiscalité, grossièrement " faire payer les riches ". Double erreur que la droite exploite aujourd’hui et qui explique, plus que les vraies ou les fausses " bourdes " à répétition de Ségolène Royal, la chute actuelle de la candidate socialiste dans les sondages.

Erreur, d’abord parce que " faire payer les riches " chez François Hollande reste dans les limites du raisonnable et de l’acceptable. Tout au plus s’agit-il de revenir sur les quelques allègements fiscaux consentis par la droite au cours de cette législature. Ce n’est certes pas rien, mais ça ne changera pas grand chose à la situation des millions de salariés pauvres et de chômeurs. En fait sa proposition est pure démagogie et n’a pour fonction que de masquer un programme sans ambition et sans véritables moyens.

Erreur ensuite parce que la droite a pris les devants. Sans revenir sur le dévoilement du train de vie du couple Hollande-Royal – qui n’a rien de scandaleux mais qui en dit long sur ce que peut rapporter en 25 ans d’exercice une vie d’élus du peuple –, ou sur la saillie de Hollande désormais culte, " je n’aime pas les riches ! ", ce qui est une façon habile de dévaloriser les propositions pourtant si peu audacieuses du Premier secrétaire du PS, force est de constater que la droite a désormais engagé une campagne faisant de la question de l’argent la clé de voûte de son programme.

L’argent et pas l’investissement, l’argent et pas l’entreprise, l’argent et pas l’emploi. Ce glissement sémantique a son importance. C’est même audacieux dans un pays où l’on a toujours dit, jusqu’ici, qu’il était malvenu d’en gagner beaucoup. Audacieux, mais surtout opportun, car il s’agit bien en l’occurrence de profiter d’une occasion, à grand renforts de promesses électorales alléchantes, pour préparer le terrain à une rupture que la droite n’avait jusqu’ici jamais osé envisager. " Français enrichissez vous ! ", proclame Sarkozy, " un peu d’air " comprend à juste titre le MEDEF, car la contrepartie de cette ruée vers l’argent, où tout le monde, riches ou pauvres, aurait sa chance, c’est la " libération " du travail de toutes ces contraintes : contrat de travail à durée indéterminée, durée légale du travail, retraite à 60 ans. La droite, face à une gauche qui n’a pas vu le vent venir, s’engouffre dans la brèche.

Et cette entreprise idéologique d’envergure a d’autant plus de chance de séduire les Français que notre argent, nous promet-on, ne servira plus à équilibrer les régimes spéciaux, à la solidarité (plus de RMI ou d’ASS sans contrepartie en travaux), à rémunérer des fonctionnaires pléthoriques (un départ à la retraite sur deux ne sera pas remplacé), ou à régler des droits de successions, c’est au fond de notre poche qu’il tombera.

" Faire payer les riches " n’a jamais constitué un programme. D’autant plus si l’on ne se donne aucun moyen de coercition pour contraindre le capital à une redistribution plus égalitaire des richesses. Surtout, ce " programme " ne dit rien de la destination que devrait avoir ce tribut. Un rapport récent évaluait en 2005 à 4 % du PIB le montant des aides publiques aux entreprises soit la coquette somme de 65 milliards d’euros (57 milliards pour l’Etat, 6 milliards pour les collectivités locales, 335 millions pour l’Europe…), soit le budget de l’éducation nationale, le double du budget de la défense (hors pensions), près de 1.000 euros par habitant. Si l’objectif des socialistes reste de continuer à reverser aux entreprises chaque année, avec le résultat que l’on sait, près de 15 % du total de l’impôt collecté, autant l’attribuer à d’autres postes bien plus utiles socialement comme la recherche, l’université, le logement, la formation professionnelle ou la réinsertion des chômeurs.

Mais on l’a compris, le " faire payer les riches " de François Hollande, dont il faut douter aujourd’hui de l’efficacité électorale face à la contre-offensive de la droite, n’a qu’une fonction, celle de colorer d’un peu de "lutte de classes" un programme de soumission, sur le fond, au libéralisme. Sauf que les intéressés au premier chef, grands et petits patrons, artisans et commerçants ont mille fois plus confiance dans Sarkozy pour défendre leurs intérêts. Prise à contre-pied, voilà la gauche " sociale-libérale " poussée dans ses derniers retranchements.

La désignation de Ségolène Royal comme candidate avait été vue, par certains, comme la victoire du " blairisme ". C’était ne pas comprendre la véritable fonction d’un tel vote. Doutant de leurs chefs, pour beaucoup de socialistes elle était le seul recours possible. Sa popularité devait en quelque sorte permettre d’ouvrir de nouvelles voies, de s’affranchir d’un programme dont ils sentaient confusément – et à juste raison – qu’il n’aurait aucune chance de convaincre une majorité de Français. La tentative si peu convaincante de François Hollande de reprendre les choses en main ne fait que confirmer leur intuition. Encore faudrait-il que Ségolène Royal en tire les conclusions et face mentir tous ceux qui pensent que depuis le début elle n’était qu’un leurre.

22/01/2007

Où va la France ? A gauche ou à droite ?

Dans le texte de quatrième de couverture du dernier livre d’Eric Dupin, " A droite toute ", ont peut lire ceci : " La percée de Ségolène Royal s’inscrit dans le mouvement de droitisation des gauches dans les pays riches et vieillissants. "

Je n’ai pas encore lu ce livre, et peut-être ne le lirai-je jamais. Déjà, affirmer comme le fait Dupin dans ce même texte " Et si la France de 2007 était à droite comme rarement dans son histoire ? ", me semble parfaitement idiot. En fait les périodes où la France fut à " gauche ", sont rares et limitées dans le temps et l’espace. Dire d’ailleurs " la France ", s’est oublier que les situations révolutionnaires que le pays a connu au cours de son histoire furent circonscrites en temps et en lieux. Entre 1789 et 1794, tout le pays n’est pas au diapason de Paris, loin s’en faut. Sans cela la Terreur n’aurait jamais eu lieu d’être. C’est parce qu’une partie du pays refuse de suivre les " sans-culottes " radicaux et se révolte contre la Convention qu’elle est décrétée. A Paris même, c’est la Commune de Paris qui presse la Convention d’agir.

Thermidor c’est la fin de la phase ascendante de la révolution. Suit alors une très longue période de réaction avec trois crises révolutionnaires extrêmement courtes (1830, 1848, 1871) ; quelques semaines ; quelques mois ; sont touchées essentiellement Paris et deux ou trois autres villes. Le Premier empire, la Restauration, le Second empire témoignent en revanche du profond conservatisme du pays. Et la 3ème république ? Passons sur les péripéties du " bloc des gauches ", il faut attendre en réalité mai et juin 1936, pour voir de nouveau " le peuple de gauche " relever la tête. Puis c’est une nouvelle plongée à droite qui débouche tout naturellement sur Pétain et la collaboration.

C’est uniquement après la Libération que la gauche peut enfin espérer accéder durablement au pouvoir sans qu’on lui en conteste le droit. Le traumatisme de la collaboration dans laquelle s’est compromis majoritairement le grand patronat et une résistance dominée en partie par la gauche socialiste et communiste suffisent déjà à légitimer ce droit. Mais il y a surtout le profond bouleversement sociologique que connaît alors le pays. D’une France majoritairement rurale et agricole, on passe en quelques décennies à une France essentiellement urbaine et salariée. La raison pour laquelle il fallut attendre 1981 pour que la gauche s’empare des principaux rouages de l’Etat sont connus. Ce sont d’une part l’incapacité de la gauche à gérer la crise algérienne, occasion saisie par de Gaulle pour s’imposer à la droite, et d’autre part le poids relativement important acquis par les communistes au sein de cette gauche, qui retardèrent cette accession.

Entre temps la gauche, tout comme la France, a changé. Le PS de 1981 n’a plus grand chose à voir avec la SFIO de 1936 et encore moins avec le petit parti ouvrier de 1905. Néanmoins, en 1981, le PS fait encore illusion. Pour circonscrire un PCF encore puissant, il doit donner des gages. Mais très vite, il apparaît tel qu’il est en réalité, un parti de gouvernement ; sa gestion de la crise est " exemplaire ". Vingt durant la dérive se poursuit, inexorable. Sociologiquement le PS n’est plus depuis belle lurette un " parti ouvrier ", mais est-il encore un parti " réformiste " ? Que veut-il ? Que peut-il ? A-t-il pris conscience même de son incapacité à ne proposer rien d’autre qu’une version soft à l’adaptation de la France à l’économie libérale ?

La " droitisation " des gauches européenne n’est donc pas une nouveauté, c’est une tendance longue (déjà remarquée avant 1914 par Jaurès et Rosa Luxembourg) qui accompagne l’évolution des sociétés européennes. Y a-t-il cependant un moment où il n’y aura plus de différence entre ces gauches là et les droites ? Le phénomène Royal prépare-t-il en France ce moment ou bien est-il une ultime tentative d’en retarder l’échéance ?

Tous les partis socialistes en Europe sont confrontés au même problème, mais si le Labour a été le plus loin c’est que terrain avait été préparé. Sans Thatcher, Blair n’aurait pu s’imposer. En France, on est encore loin du compte. L’adaptation du pays aux besoins d’une économie libérale se fait à pas comptés, mieux la France résiste. Et électoralement le PS a payé cher une première fois en 1993 puis surtout en 2002 la non prise en compte de cette volonté d’une partie du corps social et de son électorat de ne pas accepter ce que l’on nous présente comme inévitable. Politiquement cela s’est traduit à gauche par le phénomène Royal dont l’ambiguïté est le symptôme même d’un refus de franchir le Rubicon.

Ainsi cette candidature, loin de s’inscrire " dans le mouvement de droitisation des gauches dans les pays riches et vieillissants ", en souligne d’abord les limites. Tout comme les tentatives de la gauche anti-libérale de présenter un front uni, même si elles n'ont pas abouti, elle montre que nous sommes entrés au contraire, à gauche, dans une phase de recomposition.

16/01/2007

Le défi de Sarkozy à la gauche

" Ma France, c'est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile qui ne respecte plus le travail. Je veux leur tendre la main. (…) J'ai voulu faire entrer ces idées dans le patrimoine de la droite républicaine alors même que la gauche les délaissait (. ..) Pourquoi la gauche n'entend-elle plus la voix de Jaurès ? (…) Pourquoi la gauche n'entend-elle plus la voix de Camus ? "

Qu’est-ce qui lui a pris à Sarkozy d’interpeller ainsi la gauche ?

Certes, on comprend qu’il lui faille " rassembler ", ou plutôt élargir son assise. Il y a deux ans il voulait aller chercher " un par un " les électeurs de Le Pen. Peut-être bien que ce sont toujours les mêmes qu’il entend aujourd’hui séduire par son discours en grande partie axé sur la " revalorisation du travail ", contre partie à cette avalanche de cadeaux fiscaux réservés aux plus riches. Tout le monde sait qu’une minorité de travailleurs a toujours voté à droite. Depuis quelques années certains d’entre eux ont trouvé refuge dans le vote Le Pen. Mais ceux-là peu leur échoie Jaurès, Blum ou Camus. Ces trois figures totémiques là de la gauche historique, ils les voueraient plutôt aux gémonies.

On peut penser également que Sarkozy voudrait bien gommer autant que faire se peut certains aspects trop rugueux, voire repoussants, de cette posture d’homme d’ordre, dur et répressif, qu’il s’est taillée ces dernières années surtout, à force de déclarations fracassantes. Ségolène Royal n’a-t-elle pas elle aussi, dès ses premières déclarations, souhaité réintroduire de l’ordre dans le langage de la gauche, hier tout en préventions ? Et d’ailleurs, pourquoi ceux qui travaillent ne seraient-ils pas sensibles à plus d’ordre et de sécurité ?

Mais au delà du leitmotiv de son discours – " j’ai changé " – peut-être faut-il voir là bien autre chose, comme une soudaine inspiration, nouvelle dans son approche politique. Et que lui a-t-elle dit, cette inspiration, sinon que, malgré les apparences, l’électorat socialiste est toujours volatile même s’il est actuellement contenu par le " phénomène Royal ", et qu’il suffirait peut-être de pas grand chose pour qu’il le redevienne.

On s’est beaucoup extasié sur ce " phénomène Royal " sans toujours bien en apprécier l’effet. Et si Royal, c’était cette légère brume qui cache la forêt épaisse des interrogations, l’ultime sursaut d’une gauche molle, sans nerf, indécise, encore incapable de trancher dans le vif, comme l’ont fait d’autres partis socialistes européens, et qui bien qu’ayant définitivement admis que le monde économique d’aujourd’hui était somme toute le meilleur possible, se sert de Royal pour se donner encore l’illusion qu’elle est encore la gauche éternelle.

" Voyez, dit Sarkozy à cet électorat, comme sont vos dirigeants. Vous pouvez être riches de votre travail et ils vont le gaspiller, le dilapider ! Pourquoi les écouter alors que moi, je vous ai compris. Vous voulez transmettre sans frais le maximum de votre patrimoine à vos enfants ? Et bien qu’il en soit ainsi. Vous voulez profiter du maximum de vos revenus, chèrement gagnés ? Nous le ferons en baissant vos impôts. Avec moi, c’est moins de dépenses publiques , donc moins de charges et moins d’impôts, alors écoutez le langage de la raison plutôt que de vaines chimères qui ne mènent à rien. "

On aura compris, que c’est moins aux " travailleurs ", ouvriers et employés, qu’il s’adresse ainsi Nicolas Sarkozy, qu’au cœur même de l’électorat socialiste, à cette classe dite " moyenne ", celle des fonctionnaires aisés et des cadres moyens. A ceux qui ont voté " oui " au TCE en mai 2005, qui contournent la carte scolaire, qui ont leur résidence secondaire à la campagne et un appartement en ville, qui voyagent à l’étranger, en Thaïlande, au Maroc ou aux Antilles de préférence, qui ont le cœur à gauche mais le portefeuille à droite. Cet électorat là a fait son deuil des grandes réformes sociales ; il est prêt certes à faire beaucoup pour l’environnement mais il sait surtout qu’il vit dans l’un des pays les plus riches du monde, et qu’il peut en profiter.

C’est donc un avertissement que lance Sarkozy à la gauche de Royal, Hollande, Strauss Kahn et Fabius. Il les met au défit de donner à cet électorat des garanties suffisantes que leur politique ne mettra pas en cause ses acquis, son pouvoir d’achat, ses retraites, son patrimoine. Ce qu’il veut s’est qu’ils se dévoilent. Car les socialistes court deux lièvres à la fois, cet électorat là satisfait du social-libéralisme de ses dirigeants et les couches populaires qui les ont lâché à plusieurs reprises, comme en 2002 et en 2005. C’est le miracle inespéré du phénomène Royal d’avoir momentanément réussi à réaliser la soudure entre ces deux électorats. Mais il ne tient qu’à un fil que l’édifice ne s’écroule. Une déclaration de Hollande ou de DSK. Comme l’a dit dernièrement le premier secrétaire du PS, Ségolène Royal tranchera. Oui, mais dans quel sens et quand ? Si elle le peut.

09/01/2007

L’impasse ou le scénario catastrophe

Au tennis, on appelle ça « laisser filer un jeu, un set », aux cartes se défausser. Cette fringale subite de lois votées « à la va comme je te pousse », toutes ces promesses de réformes prévues à un horizon incertain, tout indique que Chirac et de Villepin ont bien l’intention de faire l’impasse sur 2007. Dans l’immédiat Sarkozy semble indéboulonnable. Ils en ont pris leur parti. Même MAM semble s’y résoudre. Et si Villepin fait encore un peu de résistance, cela reste de pure forme.

A l’évidence ces deux là parient sur la défaite de leur camp. L’hypothèse est risquée. Doublement. Car si l’on considère que cinq ans dans l’opposition, c’est relativement court, dix ans en revanche c’est le bout du monde. Elaborer donc un scénario qui inclurait à la fois un échec à la présidentielle de Sarkozy et un mandat catastrophique de la présidence Royal, c’est faire preuve d’un optimisme à tout épreuve.

Une défaite de Sarkozy ? C’est effectivement la tendance. Mais à part les sondages qui font apparaître actuellement une légère avance de la candidate du PS, rien n’indique que la partie est définitivement perdue pour le locataire de la place Beauvau. Cependant Sarkozy aura à subir la double concurrence de Le Pen et de Bayrou. C’est de ces deux là que peut provenir le danger. Le Pen ne se voit-il pas déjà au second tour face à Royal ? Quant à Bayrou, que peut-il espérer d’autre sinon une défaite de Sarkozy ?

En comparaison, Royal est relativement tranquille. Buffet ? Besancenot (incertain) ? Laguiller ? Voynet ? Au mieux, cet ensemble hétéroclite ne dépassera pas les 10 %. L’échec d’une candidature anti-libérale unique est une épine de moins dans le pied de Royal. Reste Hulot. Mais Hulot n’ira pas, trop risqué. Quant au report de voix, Royal est assurée de faire le plein à gauche et attirera une partie des voix centristes et lepénistes. C’est du moins ce que disent les experts. Admettons donc comme une probabilité l’élection en 2007 d’une femme à la présidence de la république.

Elue, Royal se révèle une présidente parfaitement incapable. C’est la revanche des éléphants, la crise entre le parti et le gouvernement. Ça rue dans les brancards à la gauche du PS. L’extrême-gauche et le PC se fédèrent… Grèves, manifestations… Elections anticipées… A quelque détails près le scénario de Chirac en 1981.

05/01/2007

"Salauds d'électeurs !"

medium_Elections.jpgElections, pièges à cons !

Ça coince, ça ne passe pas. Décidément chez les journalistes politiques, difficile de digérer certains faits politiques récents qui ont, pour la plupart, contredit leur perspicacité.

Il y a d’abord eu le 22 avril 2002. Tous aujourd’hui mettent en cause les sondages, coupables de n’avoir pas prévu cette surprenante deuxième place acquise sur le fil par le candidat Le Pen. Or les sondages, dans les dernières semaines, avaient bien noté la remontée du leader du FN, seulement peu de journalistes n’avaient cru, parallèlement, à l’effondrement possible du candidat socialiste. Le conformisme étant la chose la mieux partagée dans ce petit cénacle où tout le monde pense à peu près pareil, où l’on se répète et se copie à qui mieux mieux, il n’était finalement pas étonnant que l’on n’ait pu envisager une telle hypothèse.

Il y eut ensuite, en 2004, les régionales. Le ras de marée socialiste, deux ans seulement après la défaite en rase campagne de Jospin, était impensable. Tout simplement parce que la réforme du mode de scrutin voulue par Jean-Pierre Raffarin pour ce scrutin leur semblait suffisante pour endiguer l’impopularité croissante de son gouvernement.

En mai 2005, la bévue fut encore plus grosse. Pratiquement tous engagés dans le camp du " oui ", ils reçurent la victoire du " non " comme un affront à leur intelligence, sinon au bon sens. Ignorant pratiquement la mobilisation parfaitement visible des " nonistes ", la niant même, ils ne pouvaient envisager ce qu’ils repoussaient – Vade retro Satanas - comme la pire des solutions.

Last but not least, le " phénomène Royal ". Surprenante sa candidature ? Elle l’avait déjà envisagée en 1995. Et sa popularité ? Parfaitement connue depuis plus de quinze ans. Sa victoire en Poitou-Charentes ? Anecdotique peut-être ? Aussitôt on rangea son irrésistible ascension dans les sondages comme un phénomène purement médiatique. Une bulle. Sûr et certain qu’elle allait s’effondrer dès les premiers assauts des ténors du parti socialiste. Pratiquement jusqu’à la fin des primaires, ils attendirent qu’elle chute. Déconfits, ils cherchèrent de nouveau les défauts dans la cuirasse. Pendant l’été, il y eut l’affaire avec le Hamas. Las, elle se maintint, et au plus haut.

Acceptant désormais comme hypothèse, l’impensable – qu’une femme puisse devenir la première femme président de la république – nos analystes imaginent aujourd’hui (on verra que l’imagination n’est pas leur fort) moult scénarii qui pourraient bouleverser ce qui pourtant se profile à l’horizon, c’est à dire un duel très serré entre Royal et Sarkozy.

Première hypothèse, une candidature Chirac. Honnêtement aucun ne se risque à la pronostiquer, mais on la garde pour ainsi dire pour la bonne bouche. A vrai dire, je ne suis pas si certain qu’ils ne la souhaitent pas. Car le jeu aujourd’hui c’est bien évidemment de trouver le gros grain de sable qui viendrait bouleverser, ce que tout le monde envisage. Par " tout le monde ", entendez l’opinion. Car cette élection, ils la vivent en effet, pour ainsi dire, comme une revanche contre tous ces électeurs qui ont déjoué depuis dix ans toutes leurs prévisions.

Deuxième hypothèse, Le Pen au second tour. Aucun ne l’exclut. C’est devenu la tarte à la crème de toutes leurs analyses. Ils ne l’avaient pas vu venir en 2002, et même si la situation est aujourd’hui totalement différente, c’est devenu désormais pour eux l’indispensable paramètre. Tout comme pour l’hypothèse Chirac, l’hypothèse Le Pen permettrait de remettre les pendules à l’heure. A l’heure des ces messieurs et dames. C’est leur adresse à l’OPINION. Vous avez voulu Ségo-Sarko ? Vous allez voir ce que vous allez voir. Privés de dessert, salauds d’électeurs !

Or pour qu’une telle hypothèse soit crédible, il faudrait non seulement que Le Pen soit au plus haut (on l’annonce à 20 % alors qu’il n’est qu’à 15 %, mais peu importe), mais surtout que les deux challengers de la gauche et de la droite perdent au moins dix points chacun d’ici quatre mois, ce qui fait quand même beaucoup. Pourtant, alors qu’ils sont crédités aujourd’hui l’un et l’autre de plus de 30%, il est parfaitement inenvisageable pour nos brillants journalistes du sérail qu’ils se maintiennent à un tel niveau. Pour quelles raisons ? Aucune explication. Et l’on comprend pourquoi. Le Pen ne peut suffire à déjouer cette presque parfaite bipolarisation apparemment souhaitée (faute de mieux ?) par l’opinion, il faudrait au moins un quatrième homme. Or Bayrou semble parfaitement incapable de jouer ce rôle. En 1981, par exemple, Giscard et Mitterrand étaient en dessous de cette barre des 30 % (28,32 % pour le premier, 25,85 % pour le second), mais chacun d’eux étaient marqués à la culotte par des grosses pointures (Chirac et Marchais). En 2007, rien de cela. Oui, mais il y a eu 2002. Alors ils s’accrochent. Malgré le ralliement des radicaux et de Chevènement à Royal, malgré l’absence d’une candidature unique de la gauche antilibérale, malgré l’effondrement dans les sondages de la cote des deux candidats de l’extrême-gauche et la piètre participation désormais presque anecdotique de Dominique Voynet. Que leur reste-t-il ? Hulot ? Buffet ? Mais non, Le Pen, toujours et encore. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.

04/01/2007

Royal et Buffet, une tactique gagnante ?

medium_astrologie_royal.jpgThème astral de Ségolène Royal

Selon un sondage (CSA pour I-Télé, Le Parisien et Aujourd’hui en France) publié aujourd’hui, Ségolène Royal arriverait en tête au premier tour avec 34 % des exprimés contre 32 % pour Nicolas Sarkozy. Le Pen ferait 15 % et François Bayrou 6 %. Le plus étonnant dans ce sondage c’est la répartition des voix dans le camp du " non " du 29 mai 2005. Contre toute attente Marie-Georges Buffet obtiendrait 5 %, Arlette Laguiller 3 % et Olivier Besancenot 2 %. Au second tour Ségolène Royal l’emporterait très nettement sur Nicolas Sarkozy avec 52 %.

Le premier enseignement à tirer de ce premier sondage de l’année 2007, c’est la confirmation du phénomène Royal. Certes la vraie campagne n’est pas encore lancée, mais à quatre mois de l’échéance le fait qu’elle soit créditée d’un tel score en dit long sur l’ampleur de la mobilisation autour de son nom.

Le deuxième enseignement c’est que l’on ne s’acheminerait pas contrairement à ce que beaucoup pensait vers un tassement des deux principaux candidats au bénéfice d’un troisième homme. Ainsi s’éloignerait le spectre de 2002.

Le troisième enseignement, c’est que François Bayrou malgré tous ses efforts n’arrive pas à percer, pis, il régresse.

La quatrième leçon, la plus surprenante, c’est le succès de l’opération du PCF dans le camp antilibéral. A la fin de l’année 2006 tout laissait à penser que l’OPA des communistes apparaîtrait comme une tentative de captation frauduleuse. L’effondrement de Besancenot, bien plus médiatique que Buffet, bénéficiant d’une grande notoriété et crédité il y a six mois encore d’une très bonne cote (6 %), est à ce titre symptomatique d’un retournement de situation. La LCR, faut-il le rappeler, n’avait pas participé au rassemblement antilibéral, dénonçant l’opération du PCF et mettant comme condition à son ralliement à une candidature commune, la non participation des antilibéraux à toute alliance avec le PS.

Un sondage reste un sondage. Il y a encore des inconnues (Alliot-Marie et Hulot). Mais il faudrait désormais plus qu’un face à face raté, une bourde, un coup de pied de l’âne (que nous réserve Chirac ?) pour que tout en soit bouleversé. En vérité ce sondage infirme tous les pronostics catastrophiques. La preuve en est la baisse substantielle de l’abstention (28 %). La stagnation du vote extrême-gauche et les gains de M.G. Buffet, qui a très nettement confirmé qu’elle appellerait à voter Royal au second tour, illustrent enfin la capacité de Ségolène Royal à mobiliser au-delà de son camp, en clair à attirer sous sa bannière ceux qui, à gauche, avaient dit " non " au référendum du TCE. Contrairement à ce qu’affirme la LCR de Besancenot, la théorie des deux gauches, n’est manifestement pas une question tranchée, du moins dans la tête de nombreux électeurs de gauche.

Les extrêmes

medium_tente_don_quichotte_2.jpgDans ses vœux, Jacques Chirac a invité les Français à résister " aux faux raccourcis des extrêmes ". Le comédien Augustin Legrand, initiateur de l’association " Les Enfants de Don Quichotte ", chaque fois qu’il est interrogé sur des liens éventuels que son mouvement pourrait avoir avec certaines formations politique, revendique sa totale indépendance, expliquant que son action, si elle réussit, aura pour conséquence de faire reculer le vote protestataire d’extrême-gauche comme d’extrême-droite. Chez Royal, sans qu’elle le dise explicitement (elle préfère parler de reconquête de l’électorat populaire), comme chez Sarkozy, qui lui le revendique, on retrouve le même objectif : faire reculer les " extrêmes ", " assécher le vote protestataire " pour reprendre l’expression de Stéphane Rozès, directeur des études politiques à CSA.

Le traumatisme du 21 avril 2002 n’a toujours pas été conjuré. Le " vote protestataire " est suspendu au-dessus de la tête des politiques comme l’épée de Damoclès. On pardonnera à Augustin Legrand sa grande naïveté. Loin de faire baisser le vote extrême, son action aura plutôt démontré que le politique ne cède que lorsqu’il y est forcé. Un journaliste du journal de l’avionneur et député UMP Serge Dassault, Yves Thréard, ne s’y est pas trompé : il serait dangereux pour " nos responsables ", expliquait-il hier dans un éditorial, de céder ainsi " à la démagogie " car " ils deviennent les otages d'une dictature de l'opinion dont les exigences de transparence et de résultat à outrance peuvent se révéler dangereuses. " Et d’insister : que les politiques " assument leurs choix. Sans promettre l'impossible par l'offre de droits qu'ils savent ne pas pouvoir garantir et sans se soumettre à la signature de chartes émanant de quelques saltimbanques dont les compétences restent à prouver. "

Or ce sont précisément ces politiques du " juste milieu  ", politiques suivies depuis plus de vingt-cinq ans à droite comme à gauche, qui ont créé les conditions de ce " chantage ". Si les questions du logement et de la précarité avaient eu des réponses suffisamment efficaces depuis la fin des " trente glorieuses " nous n’en serions évidemment pas là. Car cette situation qui voit entre 100.000 à 700.000 personnes dans l’impossibilité d’accéder à un logement offrant le minimum de confort n’est pas seulement la conséquence directe d’une incurie des pouvoirs public et de l’incivilité de ces milliers de communes riches et prospères qui refusent de respecter la loi Solidarité et renouvellement urbains. Plus généralement elle est le produit d’une société qui fabrique de l’exclusion alors qu’elle accumule toujours plus de richesses. Il est à ce titre quand même paradoxal de voir cette même majorité, qui n’a eu de cesse de céder aux plus nantis, refuser dernièrement de voter une proposition de loi – qui venait de l’opposition – rendant justement imposable le droit au logement, puis l’approuver bientôt en urgence, il est vrai quelques mois avant la présidentielle. Mais jusqu’où allons nous être contraint de céder, disent ces apôtres du libéralisme. Aurons nous bientôt un droit imposable au travail, à manger, à s’habiller… et pourquoi pas à vivre décemment, pendant qu’ils y sont ! C’est le retour à l’Etat providence !

Plus que le soucis de solidarité et d’équité, c’est donc la peur panique d’un 22 avril bis qui contraint le gouvernement à réagir, et à promettre surtout. Personne ne s’y trompera. Mettre toutefois dans le même sac TOUS les extrêmes, c’est une façon singulière de noyer le poisson. Rien de commun entre les revendications " excluantes " de " la préférence nationale " et d’une " immigration zéro ", et l’exigence d’un autre " partage des richesses ". Tous ceux qui voudraient bien que l’on se presse de revenir, une fois les élections passées, à une politique plus libre de ses mouvements, entendez qui ne soit pas l’otage de l’opinion, ça leur va bien d’entretenir la confusion des genres. Il y a peu encore, le challenger de la droite entendait se servir de la lutte contre " l’insécurité " comme d’un boomerang pour infléchir le vote Le Pen. La manœuvre a fait long feu. L’actuelle majorité va brandir aujourd’hui son " droit imposable " comme le nec plus ultra de sa lutte contre " l’insécurité sociale ". Qui oubliera au moment du vote qu’elle y aura été forcée par " quelques saltimbanques " ?

02/01/2007

2007, centenaire de la mort d’Alfred Jarry

medium_Ubu_Ernst.jpg

 Max Ernst, Ubu Imperator, 1923

 En ce jeudi 5 décervelage, an 134, selon le calendrier de l’ère Pataphysique établi en 1948 par le collège de Pataphysique, cet extrait, très à propos en cette année électorale, d’UBU ROI, acte III, scène II.

PERE UBU
Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles! ensuite, faites avancer les Nobles.

On pousse brutalement les Nobles.

MERE UBU
De grâce, modère-toi, Père Ubu.

PERE UBU
J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.

NOBLES
Horreur! à nous, peuple et soldats!

PERE UBU
Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera. (Au Noble.) Qui es-tu, bouffre?

LE NOBLE
Comte de Vitepsk.

PERE UBU
De combien sont tes revenus?

LE NOBLE
Trois millions de rixdales.

PERE UBU
Condamné!

Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.

MERE UBU
Quelle basse férocité!

PERE UBU
Second Noble, qui es-tu? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre?

LE NOBLE
Grand-duc de Posen.

PERE UBU
Excellent! excellent! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu? tu as une sale tête.

LE NOBLE
Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.

PERE UBU
Très bien! très bien! Tu n'as rien autre chose?

LE NOBLE
Rien.

PERE UBU
Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu?

LE NOBLE
Prince de Podolie.

PERE UBU
Quels sont tes revenus?

LE NOBLE
Je suis ruiné.

PERE UBU
Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu?

LE NOBLE
Margrave de Thorn, palatin de Polock.

PERE UBU
Ca n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose?

LE NOBLE
Cela me suffisait.

PERE UBU
Eh bien! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu?

MERE UBU
Tu es trop féroce, Père Ubu.

PERE UBU
Eh! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

LE GREFFIER
Comté de Sandomir.

PERE UBU
Commence par les principautés, stupide bougre!

LE GREFFIER
Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.

PERE UBU
Et puis après?

LE GREFFIER
C'est tout.

PERE UBU
Comment, c'est tout! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.

On empile les Nobles dans la trappe.

Dépêchez-vous plus vite, je veux faire des lois maintenant.

PLUSIEURS
On va voir ça.

PERE UBU
Je vais d'abord réformer la justice, après quoi nous procéderons aux finances.

PLUSIEURS MAGISTRATS
Nous nous opposons à tout changement.

PERE UBU
Merdre. D'abord les magistrats ne seront plus payés.

MAGISTRATS
Et de quoi vivrons-nous? Nous sommes pauvres.

PERE UBU
Vous aurez les amendes que vous prononcerez et les biens des condamnés à mort.

UN MAGISTRAT
Horreur.

DEUXIEME
Infamie.

TROISIEME
Scandale.

QUATRIEME
Indignité.

TOUS
Nous nous refusons à juger dans des conditions pareilles.

PERE UBU
A la trappe les magistrats!

Ils se débattent en vain.

MERE UBU
Eh! que fais-tu, Père Ubu? Qui rendra maintenant la justice?

PERE UBU
Tiens! moi. Tu verras comme ça marchera bien.

MERE UBU
Oui, ce sera du propre.

PERE UBU
Allons, tais-toi, bouffresque. Nous allons maintenant, messieurs, procéder aux finances.

FINANCIERS
Il n'y a rien à changer.

PERE UBU
Comment, je veux tout changer, moi. D'abord je veux garder pour moi la moitié des impôts.

FINANCIERS
Pas gêné.

PERE UBU
Messieurs, nous établirons un impôt de dix pour cent sur la propriété, un autre sur le commerce et l'industrie, et un troisième sur les mariages et un quatrième sur les décès, de quinze francs chacun.

PREMIER FINANCIER
Mais c'est idiot, Père Ubu.

DEUXIEME FINANCIER
C'est absurde.

TROISIEME FINANCIER
Ca n'a ni queue ni tête.

PERE UBU
Vous vous fichez de moi! Dans la trappe, les financiers!

On enfourne les financiers.

MERE UBU
Mais enfin, Père Ubu, quel roi tu fais, tu massacres tout le monde.

PERE UBU
Eh merdre!

MERE UBU
Plus de justice, plus de finances.

PERE UBU
Ne crains rien, ma douce enfant, j'irai moi-même de village en village recueillir les impôts.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu