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11/12/2006

La gauche antilibérale peut-elle encore s'unir ?

La rencontre de quelque 1500 délégués des collectifs pour une candidature unique de la gauche antilibérale n’a donc rien donné et ne donnera rien. C’est ce que tous les " observateurs " s’accordent à dire. Après la victoire de Ségolène Royal à la primaire socialiste, le ralliement de Jean-Pierre Chevènement à cette candidature et le retrait de Christiane Taubira, l’effet Ségolène semble donc marcher à plein. Les socialistes peuvent ainsi espérer avoir écarter le spectre de 2002.

On connaît les " observateurs ", leurs propensions à ne pas voir plus loin que le bout de leur nez, leur incapacité congénitale à se projeter hors de leur monde. Déjà le fait d’accepter (mais peuvent-ils aujourd’hui faire autrement ?) qu’une femme qui ne faisait pas partie des compétents répertoriés (les fameux " hommes d’Etat "), il y a un an encore, puisse dans quelques mois devenir la première présidente de la république française leur est resté en travers de la gorge. Mais de là à comprendre que se joue entre le PCF, l’extrême-gauche et le mouvement social (syndicalistes, alter mondialistes, écologistes radicaux, féministes…) une autre partie, tout aussi décisive, il y a encore pour eux un pas difficile à franchir.

Le non choix dans l’immédiat d’une candidature unique de la gauche antilibérale les conforte donc momentanément dans leurs analyses. Ces gens là ne sont pas capables de s’entendre, et s’est tant mieux, pensent-ils. La victoire du " non " au TCE n’aura donc été qu’un accident, un cauchemar vite oublier. C’est faire peu de cas d’une radicalisation d’une partie importante du mouvement social qui remonte bien avant le 29 mai 2005. L’échec de Balladur en 1995 doublé sur sa " gauche " par un Chirac très " social " (" la fracture ") et celui de Juppé deux ans plus tard n’auraient pas eu lieu sans la résistance d’une fraction significative des salariés à la politique de la droite. L’embellie que connut le gouvernement Jospin pendant plusieurs années agit en un sens en trompe l’œil. La gauche plurielle, de moins en moins sociale, de plus en plus libérale, crut qu’elle était tirée d’affaire. Conjurée 1993, annus horribilis ? Las, en 2002, elle fut sanctionnée de nouveau à son tour et bien au delà de tout ce que l’on avait pu imaginer.


Cependant, jusqu’au 21 avril 2002, l’expression de ces sanctions répétées, loin de profiter aux formations politiques les plus à gauche de l’échiquier politiques, se reportaient pour une part non négligeable dans un vote protestaire d’extrême-droite. C’est du moins ce qui se disait. En 2004, une enquête de Nonna Mayer corrigeait cependant cette antienne. A partir d’une enquête sur un échantillon de dix mille interviews effectuées en 2002 par le CEVIPOF, la sociologue notait que " c’est bien du côté des plus défavorisés en capital culturel qu’on trouve le vote extrême droite ", mais elle tempérait aussitôt son jugement : " Si on regarde de plus près, par catégories socioprofessionnelles détaillées, ce n’est pas chez les ouvriers que le vote FN est le plus fréquent. " C’est chez les policiers et militaires (45 %), chefs d’entreprise et commerçants (36 %), artisans et employés de commerce (31 %). Puis viennent les ouvriers qualifiés (28 %) et non qualifiés (21 %). En proportion, l’électorat le plus ouvrier le 21 avril restait l’électorat communiste : ceux qui ont au moins une attache avec le monde ouvrier y ont représenté 61 % des votes, contre 52 % pour le FN. Évidemment, le nombre d’ouvriers ayant voté pour le FN fait la différence.

La très grande majorité des ouvriers n’aurait donc pas voté pour l’extrême droite, en dépit des appels pressants aux "  petits, aux sans-grade " lancés par Le Pen au soir du premier tour. Le premier parti, dans les couches populaires, c’est l’abstention. Dans le monde ouvrier, le " non-vote " atteint ainsi, le 21 avril, 31 % des inscrits. Le vote pour la droite, 29 %, autant pour la gauche. Le vote pour Le Pen ou Mégret, 18 % des inscrits. Raisonner sur le nombre des inscrits et non les suffrages exprimés " amène à relativiser quelque peu l’engouement supposé du monde populaire ou ouvrier pour Le Pen ", concluait la sociologue.

Mais en 2002, on assistait également à un autre bouleversement. Pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier français, le candidat du PCF, Robert Hue, récoltait pratiquement trois fois moins de voix que les trois candidats de la gauche radicale (et trotskiste) réunie (LO, LCR et PT). Soit 960.480 pour le premier et 2.973.293 pour l’ensemble Arlette Laguiller-Olivier Besancenot-Daniel Gluckstein.

Ces deux phénomènes, d’une part l’abstention gagnant majoritairement les catégories populaires - et accessoirement un vote Le Pen très partiellement ouvrier - , et d’autre part le déclin électoral de plus en plus prononcé du PCF, étaient-ils appelés à perdurer ? En appelant, contre son propre parti, à voter " non " au traité constitutionnel européen, Laurent Fabius fut le premier à tenter d’enrayer ces deux tendances lourdes. Mais si cette décision a très certainement été l’un des éléments déclencheurs de la mobilisation qui se fit à gauche contre ce traité, il n’en a pas, loin s’en faut, récolté les dividendes. Fabius n’était certainement pas le mieux placé pour endosser le costume du rénovateur de la gauche. En prenant une part importante dans cette mobilisation contre le TCE, le PCF tenta lui aussi tout aussi habilement de redorer son blason défraîchi par plusieurs dizaines d’années de compromission avec la gauche socialiste. Et cela marcha, du moins le crut-il jusqu’à aujourd’hui.

On ne doit pas remettre en cause la sincérité des communistes. Tout comme la gauche du PS, l’extrême-gauche et les altermondialistes, ils ont pris leur part dans cette victoire du " non ", une victoire qui n’aurait cependant pas eu lieu sans l’apport des voix de la droite extrême. Mais ont-ils été assez naïfs pour croire qu’ils allaient pouvoir désormais utiliser la dynamique créée par cette victoire pour leurs propres fins ?

L’enjeu du week-end dernier – le choix entre Marie-Georges Buffet, Clémentine Autain et Yves Salesse comme candidat unique du camp anti-libéral – pouvait apparaître comme dérisoire. Bien des éditorialistes l’ont vu ainsi. En fait, loin d’être un enjeu de personne, il s’agissait en vérité de décider de l’avenir prochain de la gauche dans ce pays. C’est qu’avec Ségolène Royal, la gauche socialiste a, en quelque sorte, décidé d’avancer masquée. Tout comme Fabius, Ségolène Royal a aussi tiré, mais à sa façon et avec bien plus d’habilité tactique, les leçons des dernières défaites de son parti. Rompant avec la rhétorique traditionnelle des socialistes, oscillant entre des clins d’œil à Blair et des appels du pied aux altermondialistes, sa démarche consiste à faire le plus grand écart possible. Mais sa réussite ne peut être complète que si la gauche antilibérale lui laisse le champ libre.

Dans un tel contexte, le PCF s’est donc vu comme la caution nécessaire à une victoire de TOUTE la gauche. M.G. Buffet l’a dit très clairement, sans aucune ambiguïté. La LCR d’Olivier Besancenot a été la première formation à dénoncer la tentation du PCF d’utiliser le mouvement anti-libéral pour sauver les meubles de la place du Colonel Fabien. Mais la LCR, en mettant la barre très haut (ellle exigeait un engagement explicite de tous à ne pas participer à un gouvernement PS ), et en refusant surtout d’intégrer les collectifs, a finalement laissé le PCF manœuvrer. Sauf que la manœuvre à échouer puisque M.G. Buffet n’a pas réussi ce week-end à se faire élire comme candidate par le mouvement.

La LCR et le PCF se retrouvent ainsi dos à dos. Peut-être allons nous vers des candidatures séparées du camp du " non " ? Lutte ouvrière a fait ce choix depuis longtemps. La LCR le laisse entendre de plus en plus clairement. Le PCF va-t-il s’y résoudre maintenant que son opération de séduction un peu rude a échoué ? Un sondage aujourd’hui devrait les alerter. A moins de quatre mois de l’échéance, Sarkozy et Royal sont au coude à coude, chacun à plus de 30%. Quant aux candidats de l’extrême-gauche, leur capacité à capter le vote protestaire de gauche s’érode irrémédiablement (3,5 % chacun seulement). M.G. Buffet n’ apparaît même pas dans ce sondage. L'effet Ségolène sans doute, le prix de la désunion assurément.

Ainsi tant d’espoir pour ça ! Il reste quelques semaines pour reprendre ses esprits. Unie, la gauche antilibérale peut dépasser les 10 %, talonner Le Pen, voire le dépasser. Buffet, Besancenot, Bové et les autres, unité !

medium_gauche_antiliberale.2.jpgAjout :

Olivier Besancenot a estimé lundi 11 décembre à Rennes qu'il n'était " sûrement pas responsable " de l'échec des collectifs anti-libéraux à s'entendre ce week-end sur une candidature commune. " José Bové, moi et d'autres ont refusé de participer à cette unité de façade parce qu'on était à peu près persuadé que ça allait se terminer sur un pugilat, et en plus sur la pire des questions c'est-à-dire le casting, une affaire d'ego ", a-t-il expliqué dans une interview au journal télévisé de midi de France 3 Ouest.

Non, pas toi Olivier. Ce qui s’est passé à l’Ile-Saint-Denis n’était pas une " affaire d'ego ", de "casting". Laisse ça aux journalistes " bourgeois ". Le refus d’une partie très importante des collectifs, dont beaucoup des militants communistes, d’entériner le choix de Marie-Georges Buffet, n’a été que la formulation concrète et manifeste de ce que la LCR n’avait pas pu obtenir par d’autres moyens : l’engagement explicite que le mouvement anti-libéral n’ira pas se fourvoyer dans les bras du " social-libéralisme " et pour un plat de lentilles (quelques députés).

La LCR, fort de ce refus du mouvement d’entrer dans le jeu du PCF, devrait, elle aussi, en tirer les conséquences en intégrant le mouvement. Il n’est pas trop tard.

La presse et l'événement.

Je tiens à signaler les remarquables articles de Sylvia Zappi et de ses collègues du Monde sur ce sujet. Comme quoi il existe dans la presse des journalistes qui font très bien leur travail, sans a priori, en toute objectivité.

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