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07/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

Parti à l’origine pour évaluer l’action politique d’une élue de terrain, séduit un temps par l’idée de bousculer la fable un peu forcée de la femme seule dans un monde de brutes, je me retrouvais au bout du compte avec la révélation d’un personnage autrement plus complexe et plus intéressant que celui que me proposait la " bulle " médiatico-politique, déterminée surtout à poursuivre sa réflexion bien au-delà de l’action locale. J’optais ainsi pour une méthode qui consistait à me placer, dans la mesure du possible, du point de vue des acteurs de l’histoire que je voulais étudier, mêlant entretiens réalisés par mes soins, déclarations à la presse, extraits d’ouvrages, réflexions de la géographe dont j’avais lu la thèse, le tout traité sous la forme d’un récit chronologique avec l’objectif de montrer la construction en marche d’une action et d’une pensée politique au plus près des faits.

J’avais achevé les cinq premiers chapitres de ce récit en juillet 2005. Après la parution du livre de Daniel Bernard qui confirmait en partie ce que j’avais pressenti, j’enrichissais le récit des trouvailles que ce livre me fournissait concernant l’enfance, l’adolescence et les premières années de l’ apprentissage politique de Ségolène Royal. J’avais un doute en particulier sur la date de son adhésion du PS. Daniel Bernard m’apprenait qu’elle avait pris sa carte en 1978, avant son entrée à l’ENA et donc avant sa rencontre avec François Hollande. J’avais cependant une divergence de taille avec Daniel Bernard. Il pariait sur une possible candidature de Ségolène Royal à la présidentielle de 2007. J’en étais nullement convaincu. Je pensais que trop d’obstacles insurmontables se dresseraient, dans son parti, face à une telle candidature. J’en étais d’autant plus persuadé Daniel Bernard pensait que cette candidature n’était possible qu’à la condition que Hollande se mette à son service. Impensable selon moi. Je ne me trompais pas sur ce détail. En revanche, sur l’essentiel, j’étais dans l’erreur.

Mais avant même que j’apprenne comme tout le monde par sa déclaration à Match " qu’elle y pensait ", je me trouvais confronté à un autre problème. J’avais commencé cette enquête avec un collègue qui devait se charger en partie des chapitres couvrant la période 1995-2005. Dans ces nouveaux chapitres nous devions aborder une partie du récit qui devait préciser dans quelles conditions Ségolène Royal allait partir à l’assaut de la région. Nous pensions y présenter le " système Raffarin " de gouvernance du Poitou-Charentes, les problèmes de l’intercommunalité et du rapport entre les quatre grandes villes de la région, et plus généralement tout le panorama économique et social régional, avec en particulier un long développement sur la question de l’environnement. Las, ces chapitres là ne furent jamais écrits. Et pour cause mon collègue abandonnait la partie. Quelques semaines après, Ségolène Royal était candidate et les premiers sondages la propulsaient sur le devant de la scène. Pouvais-je dans ces conditions continuer seul l’ouvrage, en y introduisant cette nouvelle dimension au récit que constituait sa candidature ? Je ne m’en sentais plus capable. Surtout qu’en nous approchant du dernier cercle (celui constitué par les vice-présidents de la région et les plus proches collaborateurs de Ségolène Royal), nous avions compris que les langues se déliaient moins facilement, qu’il devenait de plus en plus difficile d’obtenir des informations utiles sans tomber dans le piège des rivalités entre les différentes composantes de la majorité régionale.

J’abandonnais donc, à regret, moi aussi la partie, cherchant cependant de quelle façon je pourrais reconvertir ce que j’avais déjà écrit, mais dans une autre perspective, plus en phase avec l’actualité. Pourquoi, me suis-je dit alors ne pas mêler à une pure fiction, le récit chronologique, traité presque au jour le jour, d’une campagne présidentielle qui s’annonçait ouverte et passionnante ? J’en acceptais l’augure. Je me mis au travail. J’y suis encore. J’ai trouvé un titre, provisoire. Ça s’appelle " Une histoire de l’art ". J’en publierai bientôt les premières pages. (à suivre)

06/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

La " pensée ségoliste " (suite)

Mais c’est dans " La Vérité d’une femme " que Ségolène Royal allait donner la pleine mesure de cet " idéal ". Pour l’illustrer Daniel Bernard citait cette phrase : " Il faut rétablir un humanisme vivant qui permette aux gens de tenir debout en semble. " Un chapitre de ce livre ne s’intitulait-il pas " Le désordre spirituel. Donner un sens à l’engagement " ? La citation faite par Bernard en était précisément extraite. Assurément Daniel Bernard avait mis le doigt sur quelque chose d’essentiel et de décisif pour comprendre le ségolisme. L’inspiration de Ségolène Royal était bien là. Si peu cachée d’ailleurs, revendiquée même : " Que fait-on là ? Que fait-on TOUS là Il faut passer de la première question à la seconde. De l’individualisme au collectif. Redéfinir les règles du vivre ensemble. Construire un monde qui ne sache pas seulement produire, mais aussi partager. Bâtir un idéal de fraternité pour répondre à l’imprévisible, à l’irrationnel, à l’angoisse de la condition humaine. Faire surgir le côté positif et généreux qui est en chacun pour le mobiliser, à un moment où à un autre, de façon durable ou éphémère, pour une destinée commune. "

Quelle profession de foi ! On était très loin ici, à des années lumières, de la " madone des sondages ". Comment après cela - rappelons que le livre fut publié en 1996 - pourrait-on encore dire qu’elle ne trouve son inspiration que dans la dernière enquête d’opinion en date. A l’évidence bien des " concepts " du " ségolisme " d’aujourd’hui sont déjà là à cette époque. Il n’y a qu’à regarder la table du sommaire de " La Vérité d’une femme " : " Un nouvel ordre social. Le désordre politique. Pour une morale de l’action. Le désordre de l’exclusion des femmes. Vers une société paritaire. Le désordre du chômage. Le travail est une valeur. Le désordre spirituel. Donner un sens à l’engagement. Le désordre des droits humains. Europe, un peu de courage ! Le désordre de la violence. Lever tous les tabous. Le désordre du sous-développement. Notre avenir passe par l’Afrique. Le désordre du territoire. Reconquérir les racines du futur. Le désordre alimentaire. Pour une écologie de l’alimentation. Le désordre de l’environnement. De nouveaux métiers pour protéger la vie. Fin de siècle. Nous changeons la vie. " Eclairant !

Le contenu du livre l’était tout autant. Dès les premières pages : " (…) j’ai envie, en tant que femme politique de contribuer à éclairer l’avenir en disant à quelles conditions le monde serait vivable. Je suis attachée au plus profond de moi à la paix, à la paix longue, banale et même monotone (…) Plus que jamais, je crois aux solidarités, au partage, aux droit de chaque homme et de chaque femme. Je crois à une morale (…) Je crois à la famille (…) Je crois encore aux valeurs de la République (…) Mais ces convictions simples, suffisent-elles aujourd’hui pour réinventer le monde ? Assurément non. Il faut aussi de la rébellion, de l’insoumission pour inventer cet avenir, pour engager des ruptures… " Mais là, Ségolène Royal révélait un radicalisme foncièrement tempéré ; car elle poursuivait : " sans lesquelles la violence sociale imposera tôt ou tard une remise en ordre autoritaire, indifférente voire opposée aux valeurs qui m’importe ", même si, quelques lignes plus loin, elle précisait : " Devant tant de misère matérielle et morale, je m’étonne que la rébellion sociale ne soit pas plus radicale et violente. Je dois lutter contre mon propre penchant à considérer que seule une crise encore plus grave, encore plus dramatique, pourrait amener le changement vers une société plus juste. "

A lire ces lignes (et bien d’autres encore), il devient difficile d’accréditer l’idée (qui fait pourtant florès aujourd’hui) d’une quelconque parenté entre un tel idéalisme rétif et le pragmatisme d’un Tony Blair, pure soumission aux " désordres " de la mondialisation. D’ailleurs contrairement à Strauss-Kahn, voire à Fabius qui le cache bien aujourd’hui, elle met dans ce livre une telle distance entre elle et le " monde de l’entreprise ", que l’on voit très bien qu’elle n’espère pas grand chose de ce côté là : " Une éthique de l’entreprise est-elle possible ? Gardons nous de toute naïveté dans ce domaine. A part peut-être pour une frange éclairée du patronat, l’entreprise citoyenne reste au mieux un mythe, au pire une tromperie ou un leurre. Le capitalisme a mondialement imposé son désordre ; la rentabilité du capital, la compétitivité n’ont jamais si fortement qu’aujourd’hui dominé les motivation. D’ailleurs, le discours officiel du pouvoir ne demande rien d’autre à l’entreprise. " Fatalisme alors ? Non. Elle propose même d’inverser les rôles : " (…) contrairement aux lieux communs qui font du secteur productif le seul moteur de la société, ce secteur productif est largement dépendant de la société, puisque sa compétitivité dépend de la qualité des services publics (…) Le rentabilité privée dépend ainsi de l’efficacité et de l’accumulation des investissements et des savoir-faire publics et sociaux. Ce constat est essentiel. D’une part, il permet d’exiger de l’entreprise qu’elle rende à la société ce qui lui est donné ; d’autre part, il met en perspective le caractère destructeur des démantèlements et des reculs du service public minutieusement et implacablement organisé aujourd’hui par le libéralisme. " Et pour clore ce chapitre sur l’entreprise, cette dernière pique : " L’entreprise a toujours eu pour objet de rentabiliser ses investissements. Elle n’a aucun objectif civique, ni dans ses statuts ni dans sa pratique. Cette conception idéalisée a servi – et sert toujours – de prétexte à l’obtention de subventions publiques. Pour quelle efficacité sociale ? "

Avec " La Vérité d’une femme ", Ségolène Royal sortait donc de sa réserve. Elle abordait tous les champs de l’action politique. Son camp venait de connaître l’une des plus cruelles défaites de son histoire (les législatives de 1993). Elle n’en cachait pas les raisons profondes : " On avait commencé avec l’affirmation des droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, les lois Auroux et la cinquième semaine de congés payés. On terminait sur le mythe du franc fort, de l’inflation jugulée, de l’entreprise triomphante, de la France qui gagne – fût-ce de façon peu recommandable. La gauche était vivante, mais une certaine manière de la représenter était morte sous nos yeux, sans doute par manque de vigilance de notre part. " (à suivre)

05/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

La " pensée ségoliste "

Je n’abandonnais donc pas ma première idée. D’autant moins qu’avant même d’avoir mis la main sur " La Vérité d’une femme ", j’avais lu un autre ouvrage de Ségolène Royal, plus rarement cité, et peut être encore moins lu par les professionnels des médias : " Pays, paysans, paysages : la réconciliation est-elle possible ? " Publié en 1993 après son passage au ministère de l’Environnement, l’ancienne ministre y faisait certes le bilan de son action ministérielle, mais elle allait bien au-delà. Ce livre se voulait un plaidoyer pour une nouvelle ruralité comme réponse " aux risques d’explosion sociale urbaine et de désertification rurale ". Elle y affirmait ainsi dès les premières pages : " Soyons visionnaire, le renouveau du monde rural, c’est la grande affaire de notre société. "

Ce livre m’apparaissait comme annonciateur d’une réflexion politique assez originale – sans rapport avec la politique menée par son parti – qui devait aboutir trois ans plus tard dans " La Vérité d’une femme " à l’énonciation d’un véritable " discours programme ". Ce que je ne pouvais deviner alors – nous étions en mai-juin 2005 - c’est qu’entre 1993 et 1996, Ségolène Royal forgeait en grand partie les éléments essentiels à la base de son positionnement politique dans cette pré-campagne de la présidentielle 2007. Ce qui rend caduque, à mon sens toutes les accusations portées contre elle sur la vacuité de son discours et son absence de programme, tout aussi bien que l’idée maintes fois émise par ses adversaires comme quoi elle n’agirait qu’en fonction des sondages. On comprend mieux dès lors pourquoi son incursion dans cette pré-campagne présidentielle, qui n’était prévue par personne, a été mal perçue. Si les " observateurs " s’étaient penché un tant soit peu sur ce qu’elle disait dans ces deux livres au lieu de l’accabler, et sans vraiment chercher à la connaître sérieusement, ils auraient été moins pris en défaut.

Mais que disait-elle ? Dans " Pays, paysans, paysages " (1993), ceci par exemple : " … le 21ème siècle qui s’annonce sera celui de la mise en valeur de l’espace. " " Soyons visionnaire, le renouveau du monde rural, c’est la grande affaire de notre société. " (déjà cité) ; " Ce n’est (…) pas la mutation d’un secteur économique comme un autre qui est en cause (…) c’est toute une conception de l’équilibre d’un pays. " " La ville n’est plus le seul horizon de la vie collective (…) L’équilibre des territoires, les règles d’occupation de l’espace, les formes d’habitat constituent désormais des conditions de l’émergence d’une croissance durable, plus riche en emplois et tout aussi compétitive. " ; " Nous sortons d’une période de progrès quantitatifs pour entrer dans l’ère des choix orientés vers la qualité. Construire le durable, c’est à dire le progrès sans destruction ou sans faire porter par d’autres, notamment par les générations futures, le coût de ce progrès… " ; " … dans la dimension productive même de l’agriculture, on se focalise trop sur l’alimentaire, au point de ne plus voir la diversité des énergies naturelles utiles à l’homme " ; " Il faut maintenir dans les villages de France des services publics (…) Il faut veiller à maintenir le tissu social partout, et ce en surveillant l’évolution des services publics qui, d’une certaine façon, le protègent. " ; " Se réinventer des racines, un coin de terre, un lieu paisible, voilà une grande cause à laquelle je crois. "

Ainsi, à l’inverse de tous les discours alarmistes sur le " déclin français ", Ségolène Royal développait à cette époque une vision d’un avenir radieux possible où la ville se réconcilierait avec la campagne ; où la campagne au lieu de se désertifier serait le lieu d’une troisième révolution, celle de la reconquête de l’espace rural (" par les femmes "). La ruralité comme " nouvelle frontière " pour construire un nouveau modèle de société ". C’était sa manière, bien à elle, de trouver une issue à la crise qui montait. Ces propos étaient déjà surprenants en 1993. Aujourd’hui, alors qu’il n’est question que de s’adapter à la globalisation, ils détonnent encore plus.

Une nouvelle ruralité comme valeur refuge ( ?) face à la crise sociale et urbaine ? Déconcertant, limite risible peut-être. Daniel Bernard dans " Madame Royal " s’en moquait évidemment, réglant le problème en quelques lignes, qualifiant ce " fatras idéologique " de dérisoire, tout juste bon à alimenter une émission de télévision (une " Sacrée soirée " spéciale) animée par Jean-Pierre Foucault. On pouvait aussi comprendre que l’ancienne ministre de l’Environnement et la députée d’une circonscription rurale avait voulu mettre à profit ce qu’elle avait vu sur le terrain ou lu ici et là à ce propos. Dans cet ouvrage elle citait en effet abondamment le livre d’Eric Fottorino, " La France en friche " publié quelques années auparavant.

Mais comment établir un lien entre ce qui était annoncé en 1993, repris et enrichi en 1996 dans " La Vérité d’une femme ", et enfin les thèmes majeures de sa campagne pour 2007 ? Pour Daniel Bernard ce lien résidait essentiellement dans ce qu’il appelait la méthode Royal de la " sublimation du concret ". Assez méchamment il expliquait qu’avec " Royal, de fait, la gauche est passée du Kapital au Manuel des castors juniors ". Plus sérieusement il établissait une continuité entre ce que les " transcourants " (un mini-courant du PS animé il y a une vingtaine d’années par François Hollande, Jean-Pierre Jouyet, Jean-Pierre Mignard et Jean-Michel Gaillard, auxquels s’était joint Ségolène Royal) avaient théorisé dans les années quatre-vingt et ce que disait Ségolène Royal aujourd’hui. Il en voulait pour preuve, ce qu’ils avaient écrit en 1984 : " Qui ne voit pas que nous vivons la fin d’une époque (…) Les Français eux-mêmes ont changé. Hier encore, ils espéraient dans les solutions miraculeuses, c’est à dire idéologiques, de sortie de crise, aujourd’hui ils n’ont plus d’illusions. (…) Le Pays ne paraît plus attendre du politique sinon la sélection finale du meilleur. Finis les rêves, enterrées les illusions, évanouies les chimères. Le réel envahit tout. (…) Les pouvoirs se banalisent, les dirigeants se ressemblent, les partis bégaient. Faut-il dès lors se résoudre aux profils bas, aux discours vides ou aux miracles de la communication ? N’y a-t-il plus de place pour la politique ? La gauche a-t-elle épuisé son message historique ? Nous ne le pensons pas. (…) Le souci du concret marque désormais la plupart des formes de mobilisation. Et l’engagement, d’idéologique, devient émotionnel voire moral. " Et Daniel Bernard de conclure : " Des " transcourants ", assurément, l’élue des Deux-Sèvres est la meilleure élève ! "

Tout y était en effet, parfaitement conforme à la lecture partagée majoritairement, et paresseusement, par les " observateurs " : la dimension morale, le souci du concret, le ressort de l’émotion, jusqu’au discours " vide " et " au miracle de la communication. " Soulignant que dans les années quatre-vingt " Ségolène Royal ne s’était " illustrée sur aucun (des) grands sujets ou réputés tels ", Daniel Bernard poursuivait : " Royal a d’autres préoccupations. Plus élevées ? " Celles des Français, s’exclame-t-elle crânement en 2005, énumérant sans rire " l’éducation, la santé, la famille et l’environnement. " " Bien qu’il ait été, parmi tous ceux qui avaient publié des livres sur la candidate (le sien fut publié avant qu’elle ne se déclare), celui qui l’avait fait avec le plus de sérieux, Daniel Bernard n’avait quand même pas pu s’empêcher de déconsidérer les préoccupations majeures de Ségolène Royal eu égard aux grandes questions de la mondialisation, du chômage ou de la situation internationale.

Dans un autre chapitre de son livre (" Madame croit au ciel ") il allait cependant tenté de trouver les origines de la " pensée ségoliste ". Pour Jean-Pierre Mignard, l’ancien " transcourants ", l’ami du couple, cité par Bernard, il ne faisait aucun doute que Ségolène Royal avait gardé de son éducation familiale et de chez les sœurs " une mémoire génétique chrétienne ". Il précisait même : " Son corps de pensée, c’est la doctrine sociale de l’Eglise, pas la lutte de classe. " D’où le long flirt avec Delors jusqu’en 1997, son opposition au " techno-progressisme " des années quatre-vingt-dix dont Dominique Strauss-Kahn était sensé être le porte-drapeau, sa conception de la politique comme " morale de l’action, pour la condition humaine et la dignité " (extrait d’une interview à un magazine du groupe Bayard Presse). D’où vraisemblablement l’annonciation de cette " nouvelle ruralité " développée dans son livre " Pays, paysans, paysages " comme ayant été directement inspirée par l’influence persistante d’une mère " " écologiste avant l’heure "  et surtout catholique fervente ", enseignant " à sa tribu le respect de la Création " (Daniel Bernard). (à suivre)

04/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

" L’image modifiée "

Je m’apprêtais donc à avoir à démêler le vrai du faux. Mais ainsi je m’écartais de ma feuille de route qui était, je le rappelle, d’étudier l’action locale de Ségolène Royal. Pouvais-je cependant laisser passer ses omissions ou ses arrangements avec la vérité, même si mon objectif n’était pas au final d’écrire une biographie ?

J’avais un autre problème. Les mêmes mots, les mêmes expressions revenaient trop souvent sous la plume des journalistes. D’où tiraient-ils leurs informations ? En recoupant plusieurs articles j’acquis peu à peu la certitude qu’ils se servaient pour la plupart à la même source. Mais laquelle ? Pendant plusieurs semaines je m’interrogeais, jusqu’à ce que je mette la main sur son dernier livre publié en 1996 : " La Vérité d’une femme ". Tout était là, ou presque (par exemple ceci : " sans 1981, je n’aurais pas été entraînée dans la politique ", traduit par " sans 1981, je n’aurais jamais fait de politique "), jusqu’à cette phrase, que Bazin disait avoir lu dans un livre " publié il y a huit ans de cela " sans plus de précision – " Maîtrise tes victoires et surmonte tes défaites : sinon, tu deviens vite insupportable " – , et dont j’appris, mais en 2006, que Ségolène Royal l’avait empruntée au député PS Bernard Poignant, évidemment en se l’attribuant.

C’est donc ainsi, au fil des interviews ou de ses " confidences " extraites de ses propres livres que la légende de Ségolène Royal avait été pieusement élaborée. Les récits de l’enfance y tenaient une place déterminante pour la formation de la jeune chargée de mission. François Bazin toujours, nullement échaudé par l’épisode trouvillois, égrenait comme un chapelet : " Le ciel bas des Vosges " ; " la tristesse sans fond d’une jeune fille rangée " ; " La vie de garnison dans l’ombre d’un père militaire " ; le " destin tout tracé : études courtes, maternité rapide. " Puis tout s’enchaînait, comme dans un film de Cayatte (" Les mots pour le dire ont quelque chose de terrible ") : " Ma mère a subi un mari autoritaire " ; " Je me suis toujours vécue comme une minorité " ; " Pendant des années je n’ai aimé que l’école ". La suite était de la même veine litanique : " Quand son père fuit, laissant une famille et huit enfants dans le besoin, Ségolène Royal a déjà trouvé la voie de sa liberté. Mais à quel prix! D’autres se seraient échappés en devenant rebelles. Elle préférera toujours la dure voie du travail et du mérite. Elle est boursière et miraculée. Elle ne l’oubliera pas. Pour elle, rien n’est jamais acquis. Mais tout peut-être conquis dès lors qu’on s’en donne les moyens. Son conformisme apparent est celui des déclassés et des acharnés. Il n’est que de façade. On comprend qu’il ait tant séduit Mitterrand. "

On comprend surtout la jouissance du journaliste face à un tel miracle de la méritocratie, à un tel arrachement au déterminisme social. Ça incite au respect. Sauf que, en passant, ce ne serait pas le père qui aurait fuit, mais la mère, révèlera Daniel Bernard dans " Madame Royal ". Mais peu importe tous ces arrangements avec la vérité factuelle puisque c’est ainsi qu’elle se voyait et qu’elle s’était construite. " C’est ce mélange d’autoritarisme [le père militaire, Algérie française, qui vote à l’extrême-droite] et d’insoumission [la mère sortie d’une école d’agronomie, écologiste avant l’heure] qui m’a construite, m’ouvrant l’éventail des comportements humains, puis me permettant de faire des choix ", explique-t-elle dans " La Vérité d’une femme ". Ce qu’illustrait également cet autre extrait d’un discours prononcé en juin 2001 lors de l’inauguration du dernier tronçon de l’A83 en juin 2001 et qui était très significatif de la posture adoptée depuis longtemps par Ségolène Royal : " J'avais tous les élus contre moi, dont le président de la région Poitou-Charentes, Jean-Pierre Raffarin, et le président du parc interrégional du Marais. J'ai mené mon combat avec l'aide des maires ruraux et maintenant le Marais, qui était à l'abandon, a été réhabilité, les écoles ont rouvert et le tourisme rural s'est développé, presque trop. "

Dans " Le monde de Ségolène " j’ai du faire la part des choses sur ce " seule contre tous ". Car s’il n’était pas faux de dire qu’elle s’était souvent retrouvée isolée, parfois le dos au mur dans ses combats, il était inexact qu’elle n’avait bénéficier que du seul soutien des maires ruraux, des sans-grade. En fait, durant ces années d’apprentissage, ses principaux soutiens avaient d’abord été, et surtout, François Mitterrand - ce qui dans notre république " monarchique " n’était pas rien -, mais également, ce qui n’était pas négligeable aussi, l’équipe de militants locaux qui avait fait pour elle du Mellois un véritable sanctuaire. Or, cette équipe là, constituée de jeunes loups qui n’étaient au début, pour la plupart, même pas socialistes, on lui en avait fait cadeau. Ainsi Ségolène Royal était l'héritière d’une double légitimité avant même d’avoir posé le pied sur la terre du Poitou. De même qu’à Niort, lors des municipales de 1995, c’était avec l’appui national du parti socialiste, de la fédération des Deux-Sèvres et d’un groupe important de socialistes niortais, dont des élus de poids, qu’elle avait affronté le maire sortant, socialiste également, seulement investi par la section locale. On n’était donc loin de la jeune femme méritante arrivée à force d’abnégation, de travail et d’obstination à tutoyer les ors de la républiques.

J’avais eu l’ambition d’évaluer avant tout l’action locale de Ségolène Royal, et je me retrouvais avec le récit d’une installation dans lequel mon principal souci était d’abord de rétablir des faits tel qu’ils s’étaient effectivement déroulés et non pas tel que la légende accréditée par Ségolène Royal avait voulu nous les présenter. A ce moment là j’étais presque tenté d’abandonner ma première idée. Je pensais à ce film de John Ford, " L’Homme qui tua Liberty Valence ", dans lequel deux récits nous étaient proposés à propos de l’ascension d’un homme politique au poste de gouverneur de l’Etat. Le premier, hagiographique, nous racontait comment cet homme, Ransom Stoddard, alors jeune avocat naïf et idéaliste, débarrassait la ville, où il s’était arrêté un jour, d’un hors-la-loi qui terrorisait la région. Le second récit rétablissait la vérité. C’était son ami, Tom Doniphon, qui, dans l’ombre et sans jamais le révéler, s’était en réalité acquis de cette tâche, car Tom, un authentique homme de l’Ouest, ne connaissait qu’une seul loi, celle du plus fort, un principe que le sénateur récusait. Quand ce dernier apprenait la vérité de la bouche de Tom, il était trop tard, la légende était en marche. C’était sur cette méprise assumée presque à regret par Ransom Stoddard, que le jeune avocat allait bâtir toute sa carrière politique. Plusieurs dizaines d’années plus tard, apprenant enfin le fin mot de l’histoire, le directeur du journal local avait cette réplique connue aujourd’hui de tous les cinéphiles : " Dans l’Ouest, lorsque la légende devient la réalité, c'est elle qu'on imprime. "

Dans ce western qui pouvait être interprété comme une réflexion sur la façon dont on produit de l’idéologie, le cinéaste utilisait une technique de mise en scène que Gilles Deleuze avait qualifiée de procédé de " l’image modifiée ". Pendant quelque temps je fus séduit par l’idée d’utiliser un procédé similaire pour illustrer l’ascension de Ségolène Royal dans la région. Mais à la différence du personnage joué par James Stewart, Ségolène Royal était son propre hagiographe. Il n’y avait chez elle aucune naïveté et elle préférait très certainement que l’on s’en tienne à la légende. (à suivre)

03/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

Le monde de Ségolène ", le récit des sept premières années de l’installation de Ségolène Royal dans la région Poitou-Charentes, publié ici en cinq chapitres, s’achève sur sa défaite aux municipales de 1995 à Niort. Réélue députée des Deux-Sèvres en 1997 (puis en 2002), elle retrouve un poste de ministre dans le gouvernement Jospin. En 2004 elle devient la présidente de la région Poitou-Charentes. Elle est aujourd’hui candidate à la candidature pour la présidentielle de 2007.

Primitivement, " Le monde de Ségolène ", n’était que la première partie d’un livre dont j’avais eu l’idée en mars 2005. Je m’étais même fixé une date de publication : octobre-novembre 2005. A ce moment là Ségolène Royal n’était encore que la députée des Deux-Sèvres et, depuis un an, la nouvelle présidente de la région, et si l’on pouvait déjà se poser la question de son éventuelle candidature à la présidentielle de 2007, pour ce qui me concernait je n’envisageais nullement de travailler dans cette direction. Evidemment les éditeurs que j’avais contactés m’incitaient à travailler à une biographie, plutôt à charge. J’avais cependant réussi à convaincre l’un d’eux d’accepter mon point de vue.

Quel était donc le travail auquel je souhaitais m’atteler ? D’emblée j’avais écarté l’idée d’une biographie classique. Je laissais le soin aux journalistes parisiens de la réaliser avec tous ce talent dont ils sont pétris et dont je me sentais incapable. D’ailleurs, très vite, mon éditeur m’avertit (informé par Yvette Roudy) qu’un journaliste de Marianne travaillait depuis plusieurs mois à une telle biographie. Je souhaitais ensuite limiter mon travail à l’action de Ségolène Royal dans la région. J’habitais en Poitou-Charentes depuis quelque temps, j’y étais né, et puis surtout je trouvais qu’il était plus intéressant d’étudier les effets concrets de plus de vingt ans de décentralisation que de m’atteler à une biographie d’une femme politique qui sans m’être indifférente ne me captivait pas. En parlant de son action dans la région comme d’un travail de " laboratoire " pour une autre politique nationale, Ségolène Royal me tendait une perche. Somme toute, je m’étais dit que Ségolène Royal ferait une excellent prétexte pour parler de politique locale, thématique alors très en vogue depuis la nomination de Jean-Pierre Raffarin au poste de Premier ministre.

J’étais d’autant plus persuadé de la pertinence de mon idée que je venais de mettre la main sur un travail d’une géographe, Sylvie Vieillard-Coffre, qui avait consacré, précisément dans ce sens, sa thèse de DEA aux sept premières années de l’installation de Ségolène Royal dans les Deux-Sèvres.

Je ne partais pas de rien. Depuis le succès de son premier livre en 1987, " Le Printemps des grands-parents : la nouvelle alliance des âges ", l’obscure conseillère à l’Elysée, avait fait déjà l’objet de nombreux articles. Après son " parachutage " dans les Deux-Sèvres en 1988, puis la publication d’un nouveau pamphlet en 1989 (" Le Ras-le-bol des bébés zappeurs, Téléviolence : l’overdose), et sa nomination enfin en avril 1992 au ministère de l’Environnement, la machine s’était emballée. A n’en point douter, Ségolène Royal était devenue pour la presse, et les médias en général, une " bonne cliente ". Elle le savait et en usait. Je me plongeais dans toute cette littérature. J’y trouvais à boire et à manger. Surtout je m’apercevais, ayant commencé ma propre enquête, qu’entre ce que je pouvais lire et ce que j’avais moi-même trouvé, ça ne collait pas toujours. C’était parfois sur des détails, mais ces détails n’étaient pas anodins.

Exemple. C’est Ségolène Royal qui était censée s’exprimer. Elle évoquait son arrivée dans les Deux-Sèvres le 21 mai 1988 : " J'en avais assez de tournicoter dans les coulisses et je ressentais le besoin de conquérir une légitimité. In extremis, Louis Mermaz m'a déniché une circonscription, jouable, à Saint-Maixent. J'ai demandé à ma belle-mère de garder les enfants, sauté dans un train, et je suis arrivée juste dans les délais pour m'inscrire à la préfecture. Je débarquais dans une région où je ne connaissais personne. Heureusement, l'accueil des militants a été extraordinaire et, par la richesse de ses rapports humains, la campagne menée ensemble a fini de me convaincre que j'étais faite pour ça. "

C’était la " scène primitive ". Tout partait de là. Son évocation avait été publiée dans le Monde daté du 30 mars 2004, sous la plume de Robert Belleret et d’Isabelle Mandraud, juste après l’élection de la députée de la 2ème circonscription des Deux-Sèvres à la présidence de la région. Elle était parfaitement conforme avec tout ce que j’avais lu par ailleurs. Des journalistes du Courrier de l’Ouest (l’un des deux titres de la PQR locale) me l’avaient encore récemment confirmée : " Oui, Ségolène était bien arrivée un samedi soir par le dernier train en provenance de Paris ". Sauf que c’était inexact. En fait elle était arrivée en voiture officielle, semble-t-il prêtée par Matignon. Et alors, me direz-vous ?

On comprend mieux l’importance du détail en lisant la suite de ce récit, poignant et édifiant. C’est François Bazin qui nous la livre dans un article du Nouvel Observateur du 1er avril 2004 : " C’est dans un hôtel de Saint-Maixent que le 21 mai 1988 la jeune Ségolène avait passé sa première nuit dans une région qu’elle ne connaissait pas la veille. Elle était la parachutée, celle qui s’était découvert in extremis une vocation de députée; la protégée de Mitterrand, celle qu’on n’attendait pas. Les militants du cru le lui avaient dit sans détour. Elle avait versé quelques larmes. Mais elle était restée. "

Une légende était née. Car l’épisode de la chambre d’hôtel à Saint-Maixent, du moins ce soir là, était aussi une pure fabulation. Comme je l’ai écrit dans " Le monde de Ségolène ", une fois réglé, le désistement en sa faveur du candidat choisi primitivement par le PS, le choix du suppléant et le dépôt de sa candidature à la préfecture de Niort, elle avait repris la route pour Tulle où l’attendait François Hollande. Avec le train, c’était impossible, mais elle disposait d’une voiture et d’un chauffeur.

Mais alors pourquoi cette histoire de train et de chambre d’hôtel ? Tout simplement parce que la vérité (l’arrivée en voiture officielle, la réception par le préfet) était moins conforme à l’image qu’elle voulait donner d’elle, celle d’une femme esseulée, sans expérience, sans soutien local ou national, jetée comme Blandine dans la fosse aux lions. François Bazin, toujours dans le même article confirmait : " Jusqu’en 1984, dira un jour Ségolène Royal, j’ai été incapable de prendre la parole en public, même dans les dîners, je demeurais silencieuse." Robert Belleret lui faisait échos dans Le Monde du 30 mars 2004 : " En 1988, aguerrie et militante, mais toujours incapable de s'exprimer en public, elle demande pourtant au président réélu de l'envoyer au front. "

Les journalistes étaient donc dupes de cette image qu’elle souhaitait donner d’elle, même si François Bazin avait comme un doute : " Le trait, tracé a posteriori, est peut-être un peu forcé. A cette époque, elle est quand même énarque et conseillère sociale du président de la République. Elle est aussi jeune conseillère municipale minoritaire de Trouville, dans le Calvados, élue au terme d’une campagne où son sectarisme en a laissé pantois plus d’un."

Ainsi j’apprenais, au détour d’un article, qu’avant de tenter sa chance dans les Deux-Sèvres, Ségolène Royal avait été conseillère municipale en Normandie. Elle ne s’en était vanté nulle part. Très certainement toujours et encore le besoin d’apparaître, en 1988, aux électeurs de sa nouvelle terre d’élection, comme fraîche, vierge surtout de tout engagement, disponible donc. Certainement aussi pour éviter que des petits malins aillent s’informer auprès des camarades de la fédération du Calvados d’un passé peut-être compromettant pour sa future carrière .

Daniel Bernard, le journaliste de Marianne qui m’avait précédé sur les traces de Ségolène, m’en apprit d’ailleurs un peu plus sur cet épisode trouvillois lorsque son livre, " Madame Royal ", excellent et très bien documenté, fut publié en septembre 2005. Selon lui, la démission de Ségolène Royal de son mandat municipal trouvillois et son départ du Calvados n’avait qu’une seule explication : en 1986, les socialistes locaux lui avaient refusé leur investiture pour le scrutin de liste, lui préférant Yvette Roudy qui fut d’ailleurs élue. Comme quoi, le besoin de " légitimité " de Ségolène Royal n’était pas nouveau. Ainsi cette première incursion en politique avait été vécue par elle comme un échec à rayer de sa mémoire, puisque aujourd’hui encore on ne trouve nulle trace de ce premier mandat ni sur le site de l’Assemblée nationale, ni sur celui de la région Poitou-Charentes. (à suivre)

02/11/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 08 et fin)

Et ce n’est pas mieux au niveau national puisque à propos du référendum qui doit permettre aux militants socialistes de choisir leur champion pour la prochaine présidentielle, parce elle veut " éviter les ruptures dont le PS sortira épuisé ", Ségolène Royal propose la réunion d’un vague " comité d’éthique " pour rechercher un compromis. Devant le peu d’échos que rencontre sa proposition, elle démissionne alors avec fracas de la présidence du Conseil national du PS, précisant qu’elle restait membre du PS, " pour l’instant ", mais qu’elle pensait qu’il faudrait " imaginer de nouveaux visages, une nouvelle jeunesse et sans doute un nouveau mouvement. " Localement, elle appelle ainsi au boycott du scrutin, ce qui n’empêche nullement Lionel Jospin (dont la candidature est soutenue depuis le début par Bernard Bellec) de recueillir dans l’ensemble des Deux-Sèvres 82,5 % des suffrages exprimés et 86,32 % à Niort. Portant, en additionnant le nombre des abstentions et des votes blancs, ramenés aux 500 militants inscrits que compte le PS dans les Deux-Sèvres, cela donne 42,6 %. Il en faut pas plus à Ségolène Royal pour affirmer que son appel a été entendu. Ce mauvais choix tactique national ne fait qu’accentuer les divisions locales du PS. Vont-il lui coûter de nouvelles voix ? Pour le moins, Ségolène Royal accumule les bévues.

Et elle n’est pas au bout de ses peines. Autre sujet préoccupant, la question des alliances. Jamais le PS n’a remporté d’élections à Niort sans faire l’unité avec les autres composantes de la gauche locale. Dans l’immédiat, les radicaux de gauche et Génération écologie ont choisi d’attendre. Cependant leur présence dans le groupe de réflexion de Geneviève Perrin-Gaillard exclut pratiquement tout ralliement à sa liste. Et les communistes ? A un journaliste qui lui demande : " Le PC a-t-il choisi le maire sortant ? ", Ségolène Royal répond, indignée :  " C’est de " l’intox " locale ! Les communistes souhaitent une liste commune ; il y a des accords nationaux. Et dans la mesure où je suis la candidate officielle du PS (…) il y aura un communiqué commun. " Comment Ségolène Royal peut-elle croire que Robert Léon, le leader des communistes niortais, qui vient de se voir confier par Bellec la délégation de Claude-Odile Maillard, va se résoudre à lâcher la proie pour l’ombre ?

Reste l’adversaire de droite. Jusqu’ici, tous les pronostics sont basés sur la candidature de Jacques Brossard, maire de Chauray, député et conseiller général. Or le 17 février, celui-ci refuse d’être investi par l’UDF et le RPR. Ségolène Royal doit-elle se maintenir dans ces conditions? Certains de ses partisans commencent sérieusement à se poser la question. Mais Ségolène Royal écoute-t-elle celles et ceux qui lui avaient fait confiance, qui la trouvaient brillante et qui l’admiraient ? La petite histoire de la composition de sa liste en dit plus que toutes les déclarations qu’elle pourra faire alors. En mars, Jacques Vandier, le président influent de la MACIF occupe encore la 2ème place. A la veille du scrutin on le retrouve en 10ème position. Même sort pour Claude-Odile Maillard, reléguée en 11ème place et pour Josiane Métayer qui dégringole en 22ème position. Entre mars et mai, Ségolène fait et défait sa liste. Claude Vitellini, très certainement la personnalité la plus médiocre de l’équipe se retrouve ainsi n° 2 au moment du vote. Entre temps les communistes ont rejoint Bernard Bellec, suivis de Génération écologie, des Verts et du groupe de réflexion emmené par Geneviève Perrin-Gaillard. Une dernière tentative de conciliation initiée par le PC échoue.

Pourtant, même si le doute s’installe, beaucoup des partisans de Ségolène Royal croit encore en sa victoire. La campagne du premier tour est riche et agressive, menée tambour battant avec beaucoup de porte à porte et de nombreuses réunions de quartier. Lionel Jospin, Robert Badinter, Claude Bartelone, Catherine Trautmann, Noël Mamère viennent apporter leur soutien à la candidate officielle du PS, alors que Bernard Bellec se voit interdire l’utilisation légal de son appartenance au PS. Il réplique en livrant à une petite guerre d’obstruction, interdisant par exemple à Ségolène Royal l’accès aux maisons de retraite. Qui va prendre l’ascendant sur l’autre ? A la veille du premier tour, les observateurs pensent encore qu’il ne restera qu’un seul candidat de gauche au second. Mais la droite, depuis l’intronisation de Jean Pillet, directeur général du Crédit agricole des Deux-Sèvres, comme tête de liste divers droite après le retrait de Jacques Brossard, est-elle encore en mesure de jouer le rôle qu’on lui promet ? Car c’est un fait que personne ne songe alors à ce que la droite qui venait de gagner la présidentielle un mois plutôt, s’effondre. Ainsi pariait-on plutôt, entre les deux tours, sur une réconciliation de la dernière chance entre les frères ennemis de la gauche, conscient cependant des difficultés de tous ordres à la mettre en œuvre après les déchirements du premier tour.

Mais les résultats au soir du 11 juin bouleversent tous les pronostics. Ségolène Royal certes arrive en tête (32,29 %) mais elle est talonnée de près par Bernard Bellec (31,86 %). Seulement 106 voix les séparent. Quant à Jean Pillet, avec 29,53 % des suffrages, soit moins de 600 voix que Bernard Bellec, il semble déjà condamné à jouer les seconds rôles. Un tel résultat était-il si imprévisible que cela ? En fait les deux camps retrouvent à quelque chose près les scores qu’ils avaient déjà réalisés en 1989. La gauche totalise 15.708 voix (14.033 en 1989) ; la droite, 7.230 voix (8.420 en 1989) ; les différences, d’environ 1.200 voix en moins pour la droite s’expliquant par la présence en 1995 d’un candidat du Front national, et d’un peu plus de 1.600 voix en plus pour la gauche, par une abstention moins importante en 1995 qu’en 1989. Ainsi, paradoxalement, la division mobilise l’électorat de gauche. Mais cette fois, contrairement à 1989, les deux candidats de gauche peuvent se maintenir. Ce qu’ils font, convaincus que la droite ne peut plus l’emporter.

Ségolène Royal pense-t-elle alors que cette élection lui est acquise ? Comment expliquer autrement son étrange comportement consistant pratiquement à ne plus faire campagne. " On ne bouge plus ! ", on crut entendre certains de ses partisans ; peut-être ont-ils mal interprété ses propos. Mais une chose est sure, cette campagne du second tour, elle la mène seule contre deux adversaires pour ainsi dire ligués contre elle par un pacte tacite. Bellec, prêt à tous les sacrifices, propose même à Geneviève Perrin-Gaillard de prendre sa place à la tête de sa liste, mais Alain Baudin et Françoise Billy s’y opposent.

Au premier tour, la campagne avait déjà été rude, les dérapages verbaux nombreux. Au second, c’est l’escalade. La permanence de Ségolène Royal est souillé d’excréments. Des tracts anonymes la désignent comme l’ennemi à abattre à tout prix. " Suivant vos convictions, votez Bellec, votez Pillet, votez libéral ou votez à gauche, mais n’institutionnalisez pas 6 ans de délire mégalomaniaque en votant Royal ", proclame l’un d’eux intitulé : " S. Royal dans la machine à perdre ". On peut y lire, entre autre, que Bernard Bellec est le candidat légitime du PS niortais et qu’il " s’est refait une santé " ; que " Mitterrand parti : fini le soutien " ; que Ségolène Royal a multiplié ces derniers temps les erreurs (appel au boycott pour l’investiture, démission de la présidence du conseil national du PS, etc.) Il ne faut pas être grand clerc pour deviner derrière l’apparente neutralité de ses auteurs, la patte des partisans de Bernard Bellec. C’est ni plus ni moins un appel du pied déguisé à la droite à voter Bellec. Bien vu. Car si la droite ne peut plus espérer remporter cette élection (à moins d’une exceptionnelle mobilisation des abstentionnistes de droite), elle peut encore contribuer à faire battre Ségolène Royal.

Le 18 juin, 3.200 voix supplémentaires vont se partager entre les trois candidats : 1.700 proviennent des abstentionnistes du 1er tour ; le reste, des électeurs qui avaient voté soit pour le FN, soit pour l’extrême-gauche. De ce pactole, Ségolène Royal n’empoche que 516 voix, Pillet, 1.214, et Bellec, 1.579. Avec 35,74 % des suffrages exprimés ce dernier remporte ainsi cette municipale qu’il était censé perdre un an auparavant.

01/11/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 07)

Décidément cette année qui avait fort bien commencé, se termine plutôt mal pour Ségolène Royal. Contrainte à Niort à une triangulaire qu’elle aurait bien voulu éviter, elle voit également " son " candidat à la Présidentielle, Jacques Delors, dont elle attendait certainement beaucoup, renoncer le 11 décembre 1994 à se mesurer au scrutin des Français. Puis, toujours aussi peu perspicace quand il s’agit de discerner ce qui se passe dans son propre parti, elle s’oppose à ce que les militants choisissent par référendum, pour la première fois de leur histoire, leur candidat à la présidentielle.

Voilà donc Ségolène Royal engagée sur deux fronts à la fois, ce qui n’est pas sans risque au vue des enjeux. Localement, la principale difficulté à laquelle elle est confrontée n’est pas mince. Comment convaincre les électeurs, de gauche surtout, que celui dont on ne peut pas remettre en cause la gestion, n’est plus l’homme de la situation ? Dans l’une de ces premières déclarations de candidate, elle s’en sort astucieusement en évitant d’évoquer le nom de Bernard Bellec : " Niort souffre d’un déficit d’image ; dans la région Poitou-Charentes, c’est la cinquième roue du carrosse ! Je veux sortir Niort de l’anonymat. " C’est justement ce que ses partisans attendent d’elle. Ou encore : " J’ai l’intention de faire pour Niort ce que j’ai fait pour les Deux-Sèvres. Depuis que je suis députée, on sait enfin que les Deux-Sèvres existent. Comme il y aura peu de femmes maires, les gens entendront parler de Niort à travers moi. " 

Difficile cependant de faire une campagne électorale sur ce seul thème. Elle aura vite fait d’en épuiser les ressources. Mais Ségolène Royal a de la réserve. Depuis 1988 une bonne partie de son activité sur le terrain tourne autour de la thématique du  renouveau du monde rural. Autant que la défense de l’environnement, c’est ce qui a inspiré son combat contre la traversée du Marais par l’A83. Sur ce dossier, elle vient d’ailleurs d’obtenir gain de cause puisque le 25 octobre Michel Barret et Bernard Bosson ont décidé que cette autoroute passerait au nord de Niort, enterrant ainsi définitivement le projet de tracé au sud. Elle a également mis à profit son passage au ministère de l’Environnement pour publier un livre sur ce sujet : " Pays, Paysans, Paysages ". Mais il y a bien longtemps que Niort, dont l’économie tient essentiellement à la prospérité des mutuelles, ne s’occupe plus guère des campagnes qui l’entourent. Tout au plus servent-elles de déversoir à son trop plein de population. L’idée de Ségolène Royal s’est d’opérer un renversement de tendance : " Il ne faut rien plaquer d’artificiel sur cette ville. C’est ce qui a été fait avec le technopole. Où est l’identité de Niort ? Toutes les villes en ont déjà un. Il faut s’appuyer sur l’identité de la ville. Niort, c’est le Marais Poitevin. Il faut miser sur les valeurs environnementales, des valeurs d’avenir, en essayant de donner un coup de fouet à l’emploi tertiaire. Je vois bien un pôle de promotion de Niort à la gare Montparnasse proposant des séjours clés en main. La deuxième identité de Niort est rurale. Il faut retrouver les traditions niortaises sans pour autant transformer Niort en village. Si vous dépoussiérez la vieille foire aux anciens métiers, vous déplacerez des Parisiens très facilement. Voyez ce que j’ai fait sans beaucoup de moyens avec le festival du Chabichou…  (…)  Si je suis élue, toutes les réalisations dans le cadre des Grands Travaux du Marais Poitevin seraient réintégrées dans la Communauté de Communes de Niort pour rétablir un lien très fort entre Niort et le Marais. "

Surprenante proposition, à contre-courant de tout ce qui se fait ici et ailleurs. Ségolène Royal en a conscience puisqu’elle revient en conclusion à des objectifs de développement plus conforme à la norme : " L’identité des mutuelles, c’est l’identité de Niort ! La ville pourrait capter tout le marché des assurances et des mutuelles à l’échelle européenne. Niort peut se développer autour du thème de la sécurité, y compris dans l’industrie, l’équipement de la maison, des voitures, etc. " Mais en disant cela, en quoi Ségolène Royal se différentie-t-elle du programme du maire sortant ?

On en revient donc au principal, au " pilote " : " La défense de l’emploi n’est sans doute pas une priorité pour la municipalité sortante. Celle-ci n’est pas responsable de tout. Mais l’image des crises municipales à répétition est de très mauvais effet à l’extérieur. Quand un chef d’entreprise a des difficultés, il n’y a pas d’interlocuteurs nécessaires, si bien que les gens sont attirés ailleurs. " Phrase malheureuse, l’ancienne adjointe chargée des entreprises ayant été Claude-Odile Maillard (qui est dans l’équipe Royal), c’est tendre le bâton pour se faire battre. Ce dont ne se privera pas Alain Baudin (de l’équipe Bellec) qui accusera Maillard, pour le compte de Bernard Bellec, d’être la principale responsable de la dégradation économique dénoncée par Ségolène Royal. Et puis il y a enfin cette phrase étonnante : " L’autoroute risque de vider la ville de ses entreprises. Si on n’accompagne pas son arrivée, ce sera catastrophique. " Comment faut-il l’interpréter sinon comme un regret de n’avoir pas vu son projet d’autoroute urbaine (par Saint-Liguaire) aboutir. Ségolène Royal a-t-elle conscience que cet épisode de Saint-Liguaire va lui coûter, quoiqu’elle fasse, un bon paquet de voix. Pourquoi dès lors en rajouter ?

Personne n’a dicté à Ségolène Royal son idée de vouloir redonner une identité rurale à Niort. Mais en s’en prenant à ce que le maire de Niort considère comme son fleuron (le technopole), ou en l’accusant, inconsidérément, " d’avoir bétonné autant la ville ", elle laisse penser qu’elle est désormais sur la même longueur d’onde que " Réussir Niort " qui s’est justement fait une spécialité depuis longtemps de mettre en cause la plupart des réalisations du maire de Niort en les qualifiant d’ " irréalistes " et de " pharaoniques ". Certes, " Réussir Niort " a fait plus de 16% des voix en 1989 mais un sondage réalisé par La Nouvelle République en 1991 à propos des personnalités qui comptent à Niort n’a attribué qu’un seul point de notoriété à son chef de fil, Jacques Laroche contre 38 à Bernard Bellec. Pis, aux dernières élections (les législatives de 1993 et les cantonales de 1994), ses candidats n’ont pas fait mieux respectivement que 3,30% et 5,17%. En s’enfermant dans une critique pour le moins rétrograde du bilan de Bellec, Ségolène Royal n’est-elle pas déjà en train de se couper d’une partie de l’électorat de gauche qui souhaite peut-être se passer de Bellec, mais certainement pas remettre en cause une politique municipale qualifiée souvent de " visionnaire ", même par certains de ses détracteurs. Le flair politique de Ségolène Royal n’est peut-être pas sans défaillance.

 
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