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04/11/2006

Quelle suite au « monde de Ségolène »?

" L’image modifiée "

Je m’apprêtais donc à avoir à démêler le vrai du faux. Mais ainsi je m’écartais de ma feuille de route qui était, je le rappelle, d’étudier l’action locale de Ségolène Royal. Pouvais-je cependant laisser passer ses omissions ou ses arrangements avec la vérité, même si mon objectif n’était pas au final d’écrire une biographie ?

J’avais un autre problème. Les mêmes mots, les mêmes expressions revenaient trop souvent sous la plume des journalistes. D’où tiraient-ils leurs informations ? En recoupant plusieurs articles j’acquis peu à peu la certitude qu’ils se servaient pour la plupart à la même source. Mais laquelle ? Pendant plusieurs semaines je m’interrogeais, jusqu’à ce que je mette la main sur son dernier livre publié en 1996 : " La Vérité d’une femme ". Tout était là, ou presque (par exemple ceci : " sans 1981, je n’aurais pas été entraînée dans la politique ", traduit par " sans 1981, je n’aurais jamais fait de politique "), jusqu’à cette phrase, que Bazin disait avoir lu dans un livre " publié il y a huit ans de cela " sans plus de précision – " Maîtrise tes victoires et surmonte tes défaites : sinon, tu deviens vite insupportable " – , et dont j’appris, mais en 2006, que Ségolène Royal l’avait empruntée au député PS Bernard Poignant, évidemment en se l’attribuant.

C’est donc ainsi, au fil des interviews ou de ses " confidences " extraites de ses propres livres que la légende de Ségolène Royal avait été pieusement élaborée. Les récits de l’enfance y tenaient une place déterminante pour la formation de la jeune chargée de mission. François Bazin toujours, nullement échaudé par l’épisode trouvillois, égrenait comme un chapelet : " Le ciel bas des Vosges " ; " la tristesse sans fond d’une jeune fille rangée " ; " La vie de garnison dans l’ombre d’un père militaire " ; le " destin tout tracé : études courtes, maternité rapide. " Puis tout s’enchaînait, comme dans un film de Cayatte (" Les mots pour le dire ont quelque chose de terrible ") : " Ma mère a subi un mari autoritaire " ; " Je me suis toujours vécue comme une minorité " ; " Pendant des années je n’ai aimé que l’école ". La suite était de la même veine litanique : " Quand son père fuit, laissant une famille et huit enfants dans le besoin, Ségolène Royal a déjà trouvé la voie de sa liberté. Mais à quel prix! D’autres se seraient échappés en devenant rebelles. Elle préférera toujours la dure voie du travail et du mérite. Elle est boursière et miraculée. Elle ne l’oubliera pas. Pour elle, rien n’est jamais acquis. Mais tout peut-être conquis dès lors qu’on s’en donne les moyens. Son conformisme apparent est celui des déclassés et des acharnés. Il n’est que de façade. On comprend qu’il ait tant séduit Mitterrand. "

On comprend surtout la jouissance du journaliste face à un tel miracle de la méritocratie, à un tel arrachement au déterminisme social. Ça incite au respect. Sauf que, en passant, ce ne serait pas le père qui aurait fuit, mais la mère, révèlera Daniel Bernard dans " Madame Royal ". Mais peu importe tous ces arrangements avec la vérité factuelle puisque c’est ainsi qu’elle se voyait et qu’elle s’était construite. " C’est ce mélange d’autoritarisme [le père militaire, Algérie française, qui vote à l’extrême-droite] et d’insoumission [la mère sortie d’une école d’agronomie, écologiste avant l’heure] qui m’a construite, m’ouvrant l’éventail des comportements humains, puis me permettant de faire des choix ", explique-t-elle dans " La Vérité d’une femme ". Ce qu’illustrait également cet autre extrait d’un discours prononcé en juin 2001 lors de l’inauguration du dernier tronçon de l’A83 en juin 2001 et qui était très significatif de la posture adoptée depuis longtemps par Ségolène Royal : " J'avais tous les élus contre moi, dont le président de la région Poitou-Charentes, Jean-Pierre Raffarin, et le président du parc interrégional du Marais. J'ai mené mon combat avec l'aide des maires ruraux et maintenant le Marais, qui était à l'abandon, a été réhabilité, les écoles ont rouvert et le tourisme rural s'est développé, presque trop. "

Dans " Le monde de Ségolène " j’ai du faire la part des choses sur ce " seule contre tous ". Car s’il n’était pas faux de dire qu’elle s’était souvent retrouvée isolée, parfois le dos au mur dans ses combats, il était inexact qu’elle n’avait bénéficier que du seul soutien des maires ruraux, des sans-grade. En fait, durant ces années d’apprentissage, ses principaux soutiens avaient d’abord été, et surtout, François Mitterrand - ce qui dans notre république " monarchique " n’était pas rien -, mais également, ce qui n’était pas négligeable aussi, l’équipe de militants locaux qui avait fait pour elle du Mellois un véritable sanctuaire. Or, cette équipe là, constituée de jeunes loups qui n’étaient au début, pour la plupart, même pas socialistes, on lui en avait fait cadeau. Ainsi Ségolène Royal était l'héritière d’une double légitimité avant même d’avoir posé le pied sur la terre du Poitou. De même qu’à Niort, lors des municipales de 1995, c’était avec l’appui national du parti socialiste, de la fédération des Deux-Sèvres et d’un groupe important de socialistes niortais, dont des élus de poids, qu’elle avait affronté le maire sortant, socialiste également, seulement investi par la section locale. On n’était donc loin de la jeune femme méritante arrivée à force d’abnégation, de travail et d’obstination à tutoyer les ors de la républiques.

J’avais eu l’ambition d’évaluer avant tout l’action locale de Ségolène Royal, et je me retrouvais avec le récit d’une installation dans lequel mon principal souci était d’abord de rétablir des faits tel qu’ils s’étaient effectivement déroulés et non pas tel que la légende accréditée par Ségolène Royal avait voulu nous les présenter. A ce moment là j’étais presque tenté d’abandonner ma première idée. Je pensais à ce film de John Ford, " L’Homme qui tua Liberty Valence ", dans lequel deux récits nous étaient proposés à propos de l’ascension d’un homme politique au poste de gouverneur de l’Etat. Le premier, hagiographique, nous racontait comment cet homme, Ransom Stoddard, alors jeune avocat naïf et idéaliste, débarrassait la ville, où il s’était arrêté un jour, d’un hors-la-loi qui terrorisait la région. Le second récit rétablissait la vérité. C’était son ami, Tom Doniphon, qui, dans l’ombre et sans jamais le révéler, s’était en réalité acquis de cette tâche, car Tom, un authentique homme de l’Ouest, ne connaissait qu’une seul loi, celle du plus fort, un principe que le sénateur récusait. Quand ce dernier apprenait la vérité de la bouche de Tom, il était trop tard, la légende était en marche. C’était sur cette méprise assumée presque à regret par Ransom Stoddard, que le jeune avocat allait bâtir toute sa carrière politique. Plusieurs dizaines d’années plus tard, apprenant enfin le fin mot de l’histoire, le directeur du journal local avait cette réplique connue aujourd’hui de tous les cinéphiles : " Dans l’Ouest, lorsque la légende devient la réalité, c'est elle qu'on imprime. "

Dans ce western qui pouvait être interprété comme une réflexion sur la façon dont on produit de l’idéologie, le cinéaste utilisait une technique de mise en scène que Gilles Deleuze avait qualifiée de procédé de " l’image modifiée ". Pendant quelque temps je fus séduit par l’idée d’utiliser un procédé similaire pour illustrer l’ascension de Ségolène Royal dans la région. Mais à la différence du personnage joué par James Stewart, Ségolène Royal était son propre hagiographe. Il n’y avait chez elle aucune naïveté et elle préférait très certainement que l’on s’en tienne à la légende. (à suivre)

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