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31/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 06)

Bernard Bellec y voit-il plus clair ? Alain Page l’a défini comme un hypersensible. Quand il annonce le 11 avril qu’il se met en congé du parti pour se " consacrer aux Niortais ", on peut y voir en effet tout simplement la réaction d’un homme las d’être la cible depuis un an d’attaques imméritées, selon lui, venant surtout de son propre camp ? Mais il y a très certainement aussi du calcul dans cet acte de retrait. " Je suis passionné par l’action municipale, mais il faut que cette action soit celle d’un groupe majoritaire qui ferait appel à moi. " Ainsi comme 1985, puis en 1993, Bellec a recours au stratagème, assez courant d’ailleurs, de quelqu’un qui cherche à créer autour de son nom, dramatisation et panique. Le procédé est astucieux, mais prend-t-il de si grands risques ? Sa réponse à une rumeur dont la presse locale se fait l’écho début septembre – Bernard Bellec serait candidat au Conseil économique et social (ce qui est faux ) – est sans appel : " Il n’appartient pas au majoritaire de céder le pas aux minoritaires. " Comme s’il était déjà certain du résultat du vote qui doit bientôt intervenir au sein des deux sections (la territoriale, plus d’une centaine de militants, dirigée par Gérard Doray, et la toute nouvelle section interentreprises créé en juin à l’initiative de Joël Renoux, qui regroupe une dizaine d’adhérents ) pour désigner la future tête de liste des socialistes. Mais peut-être bluffe-t-il ?

Bellec ruse-t-il encore quand après les annonces des candidatures à l’investiture le 23 septembre de Geneviève Perrin-Gaillard puis de sa sœur, et alors que l’on attend celle éminente de Claude-Odile Maillard, il accepte de rencontrer Ségolène Royal ? Ils se sont d’ailleurs déjà vu quelques jours auparavant lors d’une réunion de présentation par les services de l’Equipement des résultats de leurs travaux d’investigation concernant l’A83. Une photo les réunissant, assis côte à côte dans la salle de réunion du Crédit Agricole, est parue dans la presse. Le 24, ils déjeunent ensemble. Que se disent-ils ? On évoque la possibilité d’une liste commune. Ségolène serait tête de liste et Bellec, en deuxième position. Bellec aurait même dit (version Ségolène) : " Si un jour tu es maire de Niort, je souhaite rester président de la Communauté de communes ", puis se ravisant, considérant que cette présidence étant trop liée à la mairie, il aurait demandé de conserver seulement la présidence de la société d’économie mixte. Variante, il aurait été décidé d’attendre janvier pour désigner celui qui serait tête de liste, et d’ici là, de se mesurer uniquement par personne interposée, Alain Baudin représentant Bellec et Claude-Odile Maillard, Ségolène Royal. Mais en vérité on est sûr de rien. S’ensuit de multiples courriers entre eux, qui, d’accords en désaccords, finissent par brouiller totalement les cartes. Le 27 enfin, Bernard Bellec déclare ne pas être candidat. " Je me prononcerai, précise-t-il, après la présidentielle " qui est prévue le 23 avril et le 7 mai 1995 c’est à dire quelques semaines avant les municipales. Bellec attend son heure.

A trois jours du vote des militants, cette nouvelle manœuvre de Bernard Bellec laisse peu de choix à Ségolène Royal. Car n’étant plus officiellement candidat, Bernard Bellec a néanmoins demandé que le report des voix qu’il aurait pu obtenir s’opère sur Alain Baudin. Dans ces conditions, ou Ségolène Royal fait comme Bellec et mandate Claude-Odile Maillard pour la représenter, ou bien elle se présente elle même. Elle choisit la seconde solution, s’estimant délivrée de l’engagement qu’elle a pris en 1989 avec Bellec de ne jamais se présenter contre lui. Finalement ce sera Ségolène Royal contre le " champion " de Bellec, Alain Baudin, Geneviève Perrin-Gaillard ayant décidé de ne pas se présenter. Le vote se déroule au siège du PS, 25 ter rue de la Boule d’Or. Ségolène Royal est battue de 6 voix : 67 voix sont allées à Alain Baudin, et 50 (plus les 11 de la section interentreprises) à Ségolène Royal. On compte aussi trois abstentions.

C’est un coup dur pour Ségolène Royal. Elle a beau faire ensuite, convoquer dans la précipitation un conseil fédéral à la Maison pour tous du quartier Saint-Florent, demander le gel de ce vote - ce qu’on lui accorde à l’unanimité (moins une voix) - , et obtenir de Paris, dès le lendemain, l’investiture que Niort lui refuse, le mal est fait, Bellec a retrouvé ce qu’il estime être sa légitimité militante, toute relative certes (6 voix !), mais ça lui suffit. Une dernière tentative d’arbitrage par une commission nationale descendue tout exprès de Paris tourne court. Le 29 octobre, sans attendre la présidentielle, Bernard Bellec peut se déclarer candidat. Un sondage réalisé quelques jours plus tard par La Nouvelle République montre l’ampleur du rétablissement qu’il vient d’opérer : 80 % des élus du groupe socialiste et apparentés du conseil municipal appuierait sa candidature.

Ségolène Royal s’aperçoit alors qu’elle s’est fait " rouler dans la farine " comme une bleue : " J’ai toujours dit que je n’avais aucune raison de venir à Niort si le maire se déclarait candidat. J’ai été candidate parce que Bernard Bellec ne l’a pas été. Je ne pouvais pas laisser investir un vrai-faux candidat (Alain Baudin). Maintenant, c’est Bernard Bellec qui est candidat contre moi. Je suis mal à l’aise. Je n’aime pas vivre dans les conflits. Mais je ne peux pas non plus dire : puisque c’est ça, je m’en vais…" Mais si Ségolène Royal a raté, bien que de peu, son examen de passage devant les militants niortais, à qui doit-elle s’en prendre sinon à elle-même ? Ne paye-t-elle pas en quelque sorte son manque d’intérêt pour la vie interne du parti ? Car pourquoi aller chercher aussi précipitamment la confrontation avec un second couteau, sinon parce qu’elle a cru sur parole ceux qui lui ont promis un succès assuré. A l’inverse Bernard Bellec, très certainement mieux informé de l’état d’esprit qui règnent dans les sections, sait que la partie n’était pas gagnée. Prudent, il s’abstient. Ségolène Royal battue par son adjoint, il peut alors relever la tête et fanfaronner. CQFD

Ségolène Royal est en quelque sorte victime du syndrome bonapartiste bien connu, croyant qu’il ne serait y avoir entre elle et les citoyens aucun corps intermédiaire. Un sondage qu’elle a commandé, la conforte dans son erreur. Que dit-il ? Qu’une liste de rassemblement à gauche conduite par Bellec serait largement battue par une droite unie autour de Jacques Brossard ; que de toute façon, moins de 30 % des Niortais souhaitent une réélection de Bernard Bellec ; qu’enfin Ségolène Royal l’emporterait au second tour face à Jacques Brossard dans un rapport de 53-47. Ainsi ne s’alarme-t-elle pas outre mesure de ce vote des militants. D’autant plus que l’hypothèse d’une triangulaire n’est pas retenue. Et puis surtout, pour elle ce sont avant tout les électeurs qui font les élections, oubliant quand même que depuis le début elle a toujours eu à ses côtés une petite équipe soudée de militants, souvent non-encartés mais bien implantés et très actifs, une équipe constituée, qui plus est, préalablement à son arrivée, et dont l’efficacité a contribué pour beaucoup à ses succès électoraux ; oubliant surtout qu’elle n’a eu jusqu’ici face à elle que des personnalités sans troupes.

A Niort, cette équipe et ce réseau, n’existent pas. Ils sont pourtant nécessaires, surtout pour affronter un maire légitimé par le vote de partisans bien groupés autour de leur leader. Mais les élus et les militants qui vont soutenir Ségolène Royal sont d’abord des individualités ; ils ne viennent pas en bloc sur la base d’une critique d’une politique municipale. La seule idée qui les réunit consiste seulement à substituer une personnalité à une autre, uniquement parce qu’ils estiment la première mieux en mesure de battre l’adversaire de droite, et peu importe comment et sur quel programme. Jean-Paul Fredon rend parfaitement compte de cet état d’esprit : " Je reste solidaire de la gestion municipale de Bernard Bellec. Mais il faut renouveler les structures. Les mêmes familles municipales sont en place depuis 1959. A force, cela ressemble au problème de la consanguinité des grandes familles. Bernard Bellec est victime de ce phénomène d’usure (…) Fragilisée, souffrant de déficit d’image, n’ayant pas d’alliées véritables, Niort doit rapidement se reconstituer un réseau à moins de voir la ville passer aux mains de la droite. Les Niortais sont prêts à se laisser séduire. Il ne faut pas se tromper de stratégie. C’est certainement injuste pour Bernard Bellec, qui a mis l’essentiel de son temps à servir la population, mais le sondage grandeur nature des législatives a prouvé qu’il n’était plus l’homme de la situation. La seule chance de la gauche passe par Ségolène Royal ! "

Mais après ça, il laisse Ségolène Royal se débrouiller seule avec l’intendance. Les cancans (" Niort est un gros bourg ") qui le présentent volontiers comme " un dangereux mégalomane tirant les ficelles dans l’ombre pour ne servir d’autres intérêts que les siens ", en sont pour leur frais. L’ancien adjoint de Bernard Bellec soutiendra Ségolène Royal mais ne participera pas à son équipe de campagne. Retiré au Vanneau, son Aventin, l’ancien adjoint de Gaillard est bien décidé à passer la main.

Seule peut-être Josiane Métayer, quand elle rend sa délégation quelques jours avant Noël (il n’y a plus alors que 28 conseillers sur 45 pour soutenir encore Bernard Bellec), se risque à aller au-delà de cette analyse " fredonnienne ", accusant le système Bellec de " dérive clientéliste ". Mais, faute de preuves tangibles, cette piste ne sera jamais creusée. Faut-il voir alors dans le ralliement de " Réussir Niort " à Ségolène Royal la preuve qui manquait pour considérer " Fiers de Niort et solidaire " (nom de la liste dont Ségolène prend la tête de liste) comme étant avant tout une coalition de mécontents sans réelle cohésion politique ?

30/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 05)

Doit-elle y aller ? Elle s’était donné jusqu’aux cantonales pour donner sa réponse. Maintenant on y est. Il est clair désormais que le sort de Niort est entre ses mains. Ses fidèles la pressent à prendre une décision. Debien, qui l’avait suivi au ministère en 1992 et qui a été son directeur de campagne pendant les législatives est résolument contre. Son principal argument c’est que l’on peut très bien faire une grande carrière politique sans devenir maire d’une ville importante. Son exemple c’est Mitterrand avec Château-Chinon. Joubert pense que l’idée de prendre la mairie " c’est un raisonnement trop politique, trop stratégique, pas un raisonnement de terrain ". Drapeau en convient, le terrain est miné, " Niort c’est les sunnites et les chiites ; une guerre entre les disciples et les enfants du prophète. " Mais c’est un enjeu à sa dimension. Il est donc pour. Grégoire est du même avis. Niort est de son niveau. Il y a là, en outre selon lui, une opportunité à saisir ; on pourrait réaliser une alliance entre Niort et le sud des Deux-Sèvres, et ainsi, faire contrepoids au conseil général. Elle trouve séduisante cette proposition ; elle se verrait bien maire de Niort tout en restant députée du Mellois. Elle doit bien ça à ses électeurs. Quant à la rumeur qui voudrait qu’elle fait ça pour laisser sa place en 1998 à François Hollande, c’est évidemment parfaitement absurde. Mais son principal argument, le seul qui lui semble susceptible d’être compris par la gauche niortaise, c’est celui de " l’encerclement ". Elle ne veut pas, et elle leur dira, se retrouver seule dans les Deux-Sèvres, encerclée par la droite avec la chute du chef-lieu.

Mais la clé de tout ça reste Bellec. Elle l’a déjà dit : elle ne briguera pas la mairie de Niort tant qu’il sera candidat. En 1989, elle a d’ailleurs pris " l’engagement par écrit de ne jamais être candidate contre lui à l’investiture de quelque mandat que ce soit. " Il faut pourtant qu’elle sache car Bellec est une énigme. Difficile de percer ses intentions. Va-t-il renoncer ? Acceptera-t-il un arrangement, comme une liste commune ? Il n’a pour l’instant donné aucun signe dans ce sens. Et les échos qu’elle a de l’ambiance qui règne au sein du conseil municipal donnent plutôt à penser qu’il n’a nullement l’intention de céder un pouce de terrain. Et puis Bellec n’est pas son seul soucis. S’il lui faut un jour qu’elle aille à la bataille, elle ne pourra y aller seule ; elle aura besoin, sur la place, d’alliés sûrs, capables d’entraîner avec eux une partie significative des militants niortais. Or Bellec a beau être critiqué par certains élus, il a des partisans. Et ce sont eux qui tiennent la section niortaise, qui est de loin la section la plus importante de la fédération. Il a donc, de son point de vue, tout intérêt à se déclarer le plus tard possible. Le moment est peut-être venu pour elle de précipiter tout ça, de compter ses partisans, d’évaluer enfin ce qu’elle pèse. Ce dont pourtant certains tentent de la dissuader. " Est-ce bien utile ", aurait dit Mitterrand. " Mais vous connaissez Ségolène ", lâche impuissant François Hollande en confidence à un ancien élu du Marais rencontré à Paris.

Ce samedi là, plusieurs conseillers sont réunis pour une séance de travail dans la grande salle du conseil de l’hôtel de ville. Josiane Métayer, l’adjointe qui gère toute la politique des contrats de ville, des centres de loisirs et des Maisons pour tous est aux côté de Claude-Odile Maillard, son amie. Josiane Métayer, professeur d’histoire-géographie, a adhéré au PS en 1973 et a été élue au conseil municipal la première fois en 1977. Jusqu’en 1989, elle était la seule femme du conseil. Très connue dans le milieu associatif, elle était numéro 7 sur la liste de Bernard Bellec en 1989. Claude-Odile Maillard est une haute-fonctionnaire. Formée à l’Institut Régional de l’Administration à Nantes, elle a été nommée en 1979 à la D.D.E. des Deux-Sèvres. Reçue à l’E.N.A., elle en est sortie en 1984 et a été nommée conseillère au Tribunal Administratif de Nantes. Son entrée au conseil municipal date de 1989. Les deux amies se posent depuis plusieurs mois la question de leur devenir dans un conseil où la plupart des décisions leur échappent. Depuis la démission de Geneviève Perrin-Gaillard début mai, puis de Jean-Paul Fredon en juillet, rien n’a changé, c’est même pire encore. Elles ont désormais le sentiment que tout leur échappe et qu’il va bien falloir un jour prochain percer l’abcès. Mais elles ont beau être très proches, elles n’ont toujours pas convenues de la façon de procéder. Ainsi quand Claude-Odile Maillard quitte précipitamment la séance en glissant à l’oreille de son amie : " J’ai un rendez-vous avec Le Courrier de l’Ouest ", Josiane Métayer ne se pose même pas la question de savoir quel est l’objet de cet entretien. Le lundi matin, alors qu’elle est au collège, elle reçoit un coup de téléphone de la mairie. C’est tout à fait inhabituel. C’est Bellec qui lui demande de s’associer à un texte condamnant Claude-Odile Maillard pour la déclaration qui vient de paraître dans la presse où l’adjointe à l’urbanisme demande à Bernard Bellec de retirer sa candidature à la mairie au profit de Ségolène Royal. Josiane Métayer se défend, explique qu’elle n’est au courant de rien, mais qu’elle refuse de signer ce texte. Plus tard elle apprend que deux autres conseillers, Alain Page et Robert Giraud ont eu la même attitude.

Les deux sœurs Gaillard, elles aussi, ne sont pas inactives. Françoise vient de créer un groupe de réflexion, " Horizon 95 ", pour " fédérer les initiatives ". Elle a beau déclarer en août : " Nous ne roulons pour personne, nous sommes un groupe de Niortais ", tout le monde a compris que le rapprochement avec Ségolène Royal est en cours. Geneviève joue une autre partie. Entre Ségolène Royal et elle, il n’y a jamais eu d’atomes crochus. Ainsi Geneviève ne peut donc avoir qu’un objectif, renégocier avec Bellec les termes d’un nouveau contrat. A cette tactique elle a associé Jean-Claude Alazard (1er fédéral radical), Guillaume Juin (7ème adjoint, radical), Catherine Tromas (Génération écologie, membre fondatrice de l’association contre l’autoroute dans le Marais) et Chantal Barret.

29/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 04)

Le jour même où s’achève, par une victoire de Bellec, le premier acte de la crise de la gauche niortaise, Ségolène Royal participe à la deuxième fête du Chabichou en compagnie de trois de ses enfants. Maigre consolation. La situation de la seule députée socialiste de la région n’est en effet pas des plus confortables. La victoire écrasante de la droite l’a prive pour plusieurs années de tous ces leviers parisiens dont elle s’est servi pour faire avancer ses projets locaux. Elle craint également de perdre bientôt la bataille du Marais poitevin. Certes, dans l’immédiat, Bernard Bosson, le nouveau ministre de l’Equipement, semble encore tenir au tracé de l’A83 par Saint-Liguaire. Mais pour combien de temps ? Elle sait que Brossard multiplie les rencontres et les interventions au plus haut niveau pour que cette option soit abandonnée. Elle s’attend surtout à une grande offensive des Pays-de-la-Loire et de la Bretagne pour un retour au tracé par le Marais. Elle ne s’avoue pas battu par avance - elle ira jusqu’à Bruxelles s’il le faut – mais les chances d’un sursaut à gauche sont tellement problématiques, qu’elle n’espère pas voir de si tôt une issue favorable à ce dossier qui lui tient tant à cœur. Reste Niort. Elle connaît l’analyse de Fredon. La droite attend que la ville tombe comme un fruit mûr. Une seule solution pour l’éviter : " Rassembler ! ". Mais comment ? Bellec lui apparaît de plus en plus comme l’obstacle à ce rassemblement qui doit inclure aussi " Réussir Niort ". Le problème de Fredon c’est que pas plus sa démission, que celle de Perrin-Gaillard, n’ont eu d’effet positif sur la crise. On peut même considérer que Bellec s’en est finalement bien sorti. Ségolène Royal devra attendre les cantonales pour y voir plus clair.

Comme elle l’a prévu, son élection en novembre à la tête de la fédération n’a été qu’une formalité. Grand seigneur, elle a même proposé à François Panen de rester. Il a cependant décliné l’offre. Autre relative satisfaction, Jean-Pierre Raffarin s’est prononcé en janvier pour que l’autoroute contourne Niort par le nord. : " Il ne faut pas que l’autoroute revienne diviser le Marais ", a-t-il déclaré. Fin juillet, la décision prise par Bosson d’abandonner l’option par Saint-Liguaire et son intention de soumettre à une nouvelle enquête d’utilité publique un tracé " sud-sud amélioré ", l’avait fait sortir de ses gonds. Elle avait menacé de saisir le conseil d’Etat et les instances communautaires. Mais elle avait noté aussi la position favorable de Michel Barnier (qui lui avait succédé à l’Environnement) à un tracé nord. Tous les espoirs sont donc permis. La machine à succès se serait-elle remise en marche ? A Melle, Paul Grégoire et Jean Bellot ont fait une mise au point à propos du projet de création d’un pôle d’écologie industriel, une initiative qu’elle avait prise quand elle était encore à l’Environnement. On doit y investir 30 millions de francs, une promesse de France Déchets, une filiale de la Lyonnaise des Eaux (via le groupe SITA), spécialisée dans le traitement des ordures ménagères et des rebus industriels. Ce pôle pourrait générer entre 30 à 60 emplois. Elle a noté aussi avec satisfaction que les écologistes faisaient le forcing pour s’opposer au projet de barrage de la Touche Poupard. Quand elle était ministre elle avait demandé de surseoir à la déclaration d’utilité publique de l’ouvrage au grand dam de nombreux élus du département. Mais sur ce dossier, elle ne se fait guère d’illusion, le barrage sera construit. Elle peut se réjouir en revanche du succès de l’OGAF-environnement (opération groupée d’aménagement foncier) dans le Marais, une opération qu’elle a initiée en tant que présidente de la Charte : 6 millions de francs ont déjà été versés aux agriculteurs depuis son lancement. Enfin, elle a pu annoncer aux éleveurs qu’elle a rencontrés au lycée agricole de Melle que le label pour la vache parthenaise, " c’est pour bientôt ! ". " ça lui semble bizarre à François que je réussisse malgré mon comportement ", a-t-elle confié à Mireille Dumas au cours de l’Emission " Bas les Masques " le 9 février. Elle pense seulement que c’est la juste récompense de son inlassable activité : " Un élu n’en fait jamais assez. "

Toutes ces nouvelles sont bienvenues à un mois des cantonales. Grégoire s’est déjà déclaré à Melle ainsi que Jean-Luc Drapeau pour le canton de Saint-Maixent-1. Mais l’affaire qui défraie la petite chronique locale, c’est la décision de Ségolène Royal de ne pas soutenir Claude Juin, le candidat du parti socialiste dans le canton de Frontenay-Rohan-Rohan. Le maire de Bessines, conseiller général sortant, est pourtant réputé être un proche de la députée ; ensemble ils se sont opposés dès 1988 au passage de l’autoroute dans le Marais. Mais Ségolène Royal lui a préféré Joël Misbert, le maire divers gauche de Vallans, qui fait parti de son équipe rapprochée, et qui lui semble certainement mieux disposé à défendre ses projets au conseil général. Si " ses " trois candidats l’emportent, elle s’y sentira moins seule. Une autre candidature retient encore plus l’attention, c’est celle Jacques Brossard, le vainqueur de Bellec, dans le canton de Niort-Nord. En face de lui il aura Roger Rougeau, le candidat de Bellec, élu de justesse la dernière fois. L’enjeu est de taille dans ce canton très peuplé (20.385 inscrits) qui mord à la fois sur Niort et sur Chauray, où le combat gauche-droite a toujours été âpre : c’est ni plus moins la mairie de Niort que Brossard a en ligne de mire. C’est du moins ce qui se dit.

Un an après son succès aux législatives, Jacques Brossard confirme en effet le 20 mars 1994 qu’il est la figure politique montante de l’agglomération niortaise. Elu dès le premier tour avec 53,59 % des voix, il a très nettement devancé Roger Rougeau (27,67 %). Un nouveau revers pour Bellec. Pour Ségolène Royal c’est presque le grand schlem. Elle soutenait quatre candidats, trois ont été élus : Jean-Luc Drapeau, dans le canton de Saint-Maixent-1, dès le premier tour ; Paul Grégoire à Melle ; Joël Misbert à Frontenay-Rohan-Rohan, de justesse certes au second tour, mais avec le soutien de Claude Juin. Seul Gérard Gaillard, qui était en concurrence avec un divers gauche à Beauvoir-sur-Niort a été battu, dès le premier tour. Il n’en faut pas plus aux journalistes de La Nouvelle République pour écrire que " l’image de Ségolène Royal plane sur l’hôtel de ville ".

28/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 03)

Comment interpréter le résultat de ces élections ? Première leçon du scrutin, malgré la présence de deux listes concurrentes (celle de Bellec et celle du trio Laroche-Grolleau-Sicaire de " Réussir Niort), la gauche obtient 64,23 % des suffrages au second tour contre 35,77 % pour la droite, divisée au premier tour. Seconde leçon, " Réussir Niort ", la liste dissidente, réussit une vraie percée : 14,28% au premier tour ; 16,39% au second. La victoire de Bellec (48,22 % au premier tour et 47,84 % au second) est donc toute relative, et constitue un avertissement, sans frais dans l’immédiat. Ces élections sont aussi l’occasion pour certains anciens de l’équipe Gaillard de découvrir que le nouveau maire est prêt à recourir à des procédés proscrits jusque là. Entre les deux tours, on leur demande ainsi de rappeler au téléphone les abstentionnistes (dont on s’est apparemment procuré les listes) pour les convaincre de voter Bellec. Ils réprouvent la méthode, mais s’exécutent craignant des représailles. Peine perdue, " Réussir Niort " récolte près de 700 voix supplémentaires au second tour contre 540 pour la liste Bellec. Mais quelque chose s’est brisé ce jour là. Le malaise s’installe. Le maire instaure peu à peu une relative mise à distance, insidieuse ou brutale, des élus, travaillant plus volontiers seul ou directement avec son cabinet. La confiance qui soudait les générations, se délite. Clert en bave. Quand le maire a un dossier à défendre à Paris, il envoie ses chefs de bureau, sans prévenir le député. Geneviève Perrin-Gaillard que Bellec appelle " l’autre " ou " Perrin ", déchante elle aussi. Un jour Bellec lui demande d’être " sa " candidate à la candidature aux cantonales dans le canton de Niort-Est. Deux autres socialistes briguent le mandat : André Clert et sa suppléante Françoise Gaillard. Le vote de la section ne suffit pas à les départager. Bellec demande alors à Geneviève Perrin-Gaillard de se retirer au profit de " son " nouveau poulain, Claude Pages. " Pas question, lui répond elle, à moins que tu te présentes toi-même. " Finalement la section entérine la candidature de Perrin-Gaillard.

Si Bernard Bellec choque en rompant avec les méthodes plus consensuelles de son prédécesseur, il est cependant un maire entreprenant. Sa conception du développement de la ville n’est pas étriquée. Il a des projets et il travaille dur pour les faire aboutir. Présent à la mairie dès l’aube, il ne la quitte que fort tard dans la soirée. C’est tout le paradoxe du cas Bernard Bellec. On critique ses méthodes mais on loue son esprit visionnaire, son travail et son bilan. Et on ne voit surtout personne qui pourrait lui contester son rôle de leader. Quand il est question de désigner le candidat des socialistes aux législatives de mars 1993, c’est tout naturellement vers lui que l’on se tourne. Tout comme en 1985, il hésite et s’interroge : " Suis-je le bon candidat ? " Le vote unanime de la section le rassure. Mais le 28 mars au soir les urnes ont rendu un tout autre verdict.

Il faut faire une analyse ! Tenter de comprendre les raisons de notre défaite ! " C’est Jean-Paul Fredon, le 1er adjoint qui montre le premier au créneau. Il tanne Bellec pour qu’il s’explique. André Clert qui en a soupé des humiliations vide son sac. On assiste à une véritable thérapie de groupe au sein de la majorité. Bellec n’en démord pas. Il ne pense pas avoir failli. Puis il part en vacances en Polynésie. Quand il rentre, ils comprennent tous qu’il ne veut plus entendre parler de ces élections. Les conflits de personnes se multiplient. Bellec et Fredon se querellent à propos du secrétariat général de la mairie. Claude-Odile Maillard redescend 12ème adjointe et se voit retirer le dossier de l’urbanisme que Bellec confie au communiste Robert Léon. Les élus de " Réussir Niort " sont exclus du Conseil d’administration de l’Office de HLM. Bellec s’en prend pour finir à la presse qui relate jour après jour tous ces incidents. On parle de plus en plus d’une démission éminente de Jean-Paul Fredon.

Le lundi 7 juin, c’est un double bang. Alors que l’on apprend que Geneviève Perrin-Gaillard a démissionné samedi, Fredon, qui aurait remis sa démission le 4 juin au préfet, pour la reprendre aussitôt, s’explique dans La Nouvelle République : " Je m’accorde un délai de réflexion ", explique-t-il, précisant que le problème est de savoir " pourquoi Bernard Bellec n’a fait que 41 % dans Niort en mars. " A part ça, il n’a pas de grands désaccords avec le maire. Il demande seulement à l’action municipale de " mieux coller à la réalité du terrain. " Il a donc simplement décidé de prendre quelques mois sabbatiques. Mais le journaliste ne veut pas en rester là. Il lâche ce qui est déjà sur toutes les lèvres : " On murmure le nom de Ségolène Royal au fauteuil de maire en 1995. " Réponse de Fredon : " Je suis prêt à participer au travail de toute équipe, que se soit avec Ségolène Royal, Vandier ou Bellec. " Son objectif en se retirant momentanément du conseil municipal est seulement de " secouer tout le monde, de créer un électrochoc. "

Jean-Paul Fredon, c’est, avec André Clert, l’un des piliers du conseil municipal depuis 25 ans. Elu conseiller municipal à 33 ans, il a appartenu à la première assemblée de la région Poitou-Charentes en 1974 où il a été élu de nouveau en mars 1992. Plus que la démission de Geneviève Perrin-Gaillard, son départ, même provisoire, du conseil municipal, est le signe que l’équipe municipale est ébranlée jusque dans ses fondements.

La réaction du maire est immédiate. Le jour même de la publication de la déclaration de Jean-Paul Fredon, les élus socialistes (moins Geneviève Perrin-Gaillard) prennent l’engagement collectif de tirer les enseignements des législatives. Le lendemain, La Nouvelle République consacre une page entière à la crise. Un entretien avec Ségolène Royal y figure en bonne place : " Je suis avec une grande attention ce qui se déroule ", déclare-t-elle. Et si la crise aboutit à des élections anticipées ? " Mon nom circule, c’est flatteur ", mais " je ne suis pas candidate. " Conclusions du journal : pour de nombreux élus, il est de plus en plus difficile de travailler avec Bernard Bellec. En cause : son autoritarisme. Mais il n’est plus tabou, note le journal, de parler de Ségolène Royal.

Apparemment la vraie-fausse sortie de Jean-Paul Fredon a eu l’effet escompté. On parle même de " normalisation " à la mairie. En témoigne une photo publiée le 11 juin par La Nouvelle République où l’on voit Bellec, Clert, Fredon et Vandier, tout sourire, lever leur verre en signe de réconciliation. " La famille socialiste réunie de nouveau " titre le journal. Illusion trompeuse, trois jours plus tard, Jean-Paul Fredon démissionne à nouveau : " J’ai voulu accélérer une nécessaire réflexion collective ; on m’a répondu par l’invective. " Cette fois-ci est-ce la bonne ? On se rappelle fort à propos que Fredon avait déjà le goût de ces " démissions spectacles " du temps de Gaillard. Mais pour Bellec nul doute que le problème Fredon est réglé, et la " nécessaire réflexion collective " bien enterrée. André Clert redevient 1er adjoint.

27/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 02)

Voilà plus de dix ans que Bernard Bellec se donne corps et âme pour cette ville qui, pourtant, ne l’aime pas. Il est né le 8 mai 1934 à Hayange, en Lorraine. Son père est mineur, puis sidérurgiste. Pendant ses vacances, le jeune Bernard travaille à l’usine, ou comme garçon de café ou encore comme terrassier. Mais son père veut qu’il soit instituteur. Il entre ainsi à l’école normale de Metz, milite tout naturellement au SNI, le puissant syndicat des instituteurs, puis adhère à la SFIO. Mobilisé, il fait ses classes à Saint-Maixent et en sort aspirant en 1955. Il est versé au 2ème bureau de l’Etat-Major de Constantine où il est grièvement blessé en 1956 au cours d’une embuscade. On annonce à sa famille : " Fils décédé. " Il survit et est décoré de la légion d’honneur en 1958. Instituteur à Hayange, il épouse une institutrice de Moselle. La MAIF recherche un cadre. Il se présente, est accepté. Il quitte la Moselle et débarque à Niort en 1959. Il est d’abord chef de division, puis secrétaire général en 1968, directeur adjoint en 1974 et directeur délégué en 1982. Il organise le transfert de la mutuelle à Noron, un quartier périphérique de Niort et préside Inter Mutuelles Assistance. En 1971 il est élu sur la liste de René Gaillard qui se présente pour la première fois. A la mort de René Gaillard en décembre 1985, il est le 4ème adjoint chargé de l’urbanisme et de l’aménagement, et à ce titre responsable de l’informatisation de la ville et de l’installation du câble.

Mais qui l’a fait maire ? Les circonstances, d’abord. René Gaillard, très malade, et difficilement opérable, n’a tenu informé aucun de ses adjoints de ses graves problèmes de santé. Seul Alain Page, le médecin cardiologue qui le suit, et qui est aussi conseiller socialiste, sait. Rien n’est donc prévu en cas de coup dur. Le choix de Bernard Bellec pour lui succéder est pourtant (ou peut-être à cause de cela) quasi immédiat. Dans d’autres circonstances, Gaillard en aurait-il fait son dauphin ? " Je n’en veux pas. De toute façon il ne sera jamais élu ", a-t-il confié à l’un de ses intimes. Gaillard aurait-il émis de sérieux doutes sur les capacités de Bernard Bellec à manager l’équipe municipale ? Niort nécessite en effet à la fois du doigté et de la fermeté. D’abord parce que le PS a absolument besoin d’alliés (communistes, radicaux de gauche) pour l’emporter ; ensuite parce qu’il faut tenir tout ce petit monde, et en premier lieu le PS où les courants ferraillent. Ces deux qualités sont obligatoires dans cette ville où la droite, bon an mal an, peut faire entre 40% à 45% des voix. En fait, il suffirait de pas grand chose, par exemple une crise à gauche, et une droite entreprenante, pour que la ville bascule à droite. Gaillard est bien placé pour le savoir. En 1971, il a été élu avec seulement 400 voix d’avance.

Bellec aurait par ailleurs reçu le soutien de la veuve de René Gaillard. Un retour à l’envoyeur en quelque sorte pour service rendu ? N’a-t-on pas dit que lorsqu’il avait fallu départager en 1971, Raoul Auzanneau, le dauphin de l’ancien maire, de René Gaillard, c’était Bernard Bellec qui avait fait pencher la balance en faveur du second ? Pourtant les rapports entre les deux hommes n’étaient pas à la fin exactement au beau fixe. Quelques mois avant sa mort, René Gaillard avait été mis en minorité par Bernard Bellec à propos du choix des candidats aux législatives de 1986.

Quoiqu’il en soit le consensus se fait sur son nom. Mais avec Bernard Bellec rien n’est simple. Sa première réaction est de refuser. A-t-il voulu se faire prier ? Ou bien faut-il mettre ça sur le compte de sa sensibilité exacerbée - la mort de René l’a profondément touchée. On désigne alors André Clert, le fidèle 1er adjoint de Gaillard. Puis on se reprend. Deux conseillers, Roger Rougeau et Alain Page, sont désignés pour faire le tour des élus socialistes pour qu’ils modifient leur vote une nouvelle fois en faveur de Bellec. Cette fois-ci, il accepte. Quelques jours plus tard, il annonce la couleur :  " Je ne serai pas un maire de transition. " La Nouvelle République en conclut que " Bernard Bellec, homme de réflexion et d’action, est l’homme de la situation. "

Les premiers temps, tout se passe apparemment bien. Première alerte cependant au moment de la désignation du candidat aux législatives de 1986. Bernard Bellec propose un temps à Alain Page le poste qui revient à André Clert. Mais Alain Page décline la proposition. La première vraie crise éclate deux ans plus tard. L’initiative en revient à trois conseillers marginalisés par les changements intervenus à la tête de la mairie. Il s’agit de Maurice Grolleau (PS), Jacques Laroche (Radical de gauche) et Roger Sicaire (proche du PC). Curieux attelage. C’est un micro-courant sans réelle cohésion politique, hostile surtout au rythme imposé par la nouvelle direction. Leur opposition, déjà plus ou moins sourde sous Gaillard (Jacques Laroche, qui a été l’un des adjoints de Gaillard de 1977 à 1983 a été relégué simple conseiller en 1983), devient ouverte à partir de la fin de l’année 1988. Dès lors ils prendront systématiquement le contre-pied de toutes les initiatives du maire et voteront contre tous ses projets.

C’est une première faille dans le dispositif de la majorité municipale, et un premier constat : Bernard Bellec ne tient pas ses troupes aussi bien que René Gaillard. Second constat, ses rapports avec ses administrés sont plus distants. " Bernard Bellec n’a pas toujours le sourire et la poignée de main facile ", se permet d’écrire La Nouvelle République. En somme tout le contraire de René Gaillard. Une page se tourne. Nouvel accrochage avec André Clert qui choisit l’une des deux filles de René Gaillard, Françoise, l’ingénieur, comme suppléante pour les législatives de juin 1988 ; Bellec n’en veut pas. Finalement, Clert finit par obtenir, non sans mal, ce qu’il a voulu. Le " brave " docteur Clert commence à s’interroger sur les intentions du nouveau maire. Pour lui, s’en prendre à la fille de Gaillard, c’est en quelque sorte viser le père. Mais pour quelles raisons ? Pourtant, l’échéance des municipales de mars 1989 approchant, c’est vers une autre fille de Gaillard, Geneviève, la vétérinaire, que Bellec se tourne pour renforcer l’équipe municipale, et très certainement rappeler à l’électeur niortais que Bernard Bellec poursuit l’œuvre de son prédécesseur. Pour tâter le terrain il envoie son 1er adjoint Jean-Paul Fredon, un autre " baron " du conseil municipal. Geneviève Perrin-Gaillard accepte.

26/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 01)

5 – Une ténébreuse affaire

La droite est revenue aux affaires et le parti est en miettes. Michel Rocard est-il l’homme de la situation ? Pour l’instant il a le vent en poupe, mais pour combien de temps ? François pense que tout ceci n’est que provisoire. Rocard est attendu au tournant. Sa popularité dans les sondages, et le fait qu’il est très certainement l’un des socialistes les moins décriés dans l’opinion publique le pénalisent paradoxalement dans le parti ; sans compter qu’il est toujours poursuivi par l’animosité que lui voue le Président. Ça fait beaucoup pour un seul homme. Chez les " transcourants " on mise plutôt sur Jacques Delors. Pas pour le parti, mais pour la présidentielle de 1995. Ségolène Royal trouve beaucoup de qualités à cet homme libre et exigent. Ce qu’il est, il ne le doit qu’à lui-même ; ces idées, il les a forgé dans l’action, tout au long de sa carrière, et bien que membre du parti depuis 1974, il a toujours su se maintenir à distance des querelles intestines, quand bien même aurait-il contribué parfois à les faire naître. Mais ne dit-on pas qu’il est " l’homme le plus à droite du parti ". Elle ne le pense pas, même si elle n’est pas toujours d’accord avec ses orientations, en économie surtout. Au fond on le craint parce que contrairement à Rocard il n’a jamais revendiquer de diriger le parti.

Cette ligne de conduite a sa préférence. Participer aux batailles d’appareil l’a toujours profondément gênée. Elle s’y sent mal à l’aise. Il faut à chaque instant revendiquer d’avoir un avis définitif sur tout, et surtout ne jamais sortir des schémas établis, une bonne fois pour toute, comme en économie justement. Vous le faites, et l’on vous taxe d’incompétence. Pourtant " réduire l’activité sociale à l’activité productive constitue une forme de mutilation… L’économie ne peut avoir pour conséquence d’appauvrir le lien social, et parfois le détruire…La pensée se cogne sans cesse au même mur : celui de l’emploi productif tenu pour l’unique ciment de la société – une invention pourtant relativement récente de l’histoire humaine qu’il faut sans tarder réviser pour mettre en place un autre modèle de développement. " Non, l’économie n’est pas tout, " il faut rebâtir un humanisme vivant qui permette aux gens de tenir debout. "

Un jour, peut-être, elle osera. Mais aujourd’hui elle ne se sent pas prête. Le moindre débat lui coûte. " Les palabres inutiles de ceux qui s’écoutent parler " l’exaspèrent. François lui reproche souvent son manque d’attention pour les militants. " Soit plus assidu aux réunions de ta section, participe à la vie du parti, que les militants apprennent à te connaître en dehors des campagnes ou que par tes déclarations à la presse. " C’est facile pour lui. Il a toujours fait ça. Pour elle c’est rédhibitoire. Et l’épisode trouvillois n’a rien arrangé. Elle s’est sentie humiliée en Normandie. Au moins ici, elle n’a pas ces problèmes, et avec ce qui vient de se passer, elle est désormais incontournable. Au prochain congrès elle revendiquera tout naturellement la fédération. Mais c’est à Niort surtout qu’elle pense avec ces municipales dans deux ans. Si Bellec ne se représente pas, la place lui revient de droit.

A Niort, le 21 mars 1993, au soir du premier tour, le sort de Bernard Bellec était déjà scellé : 26,08 % contre 45,43 % pour son challenger Jacques Brossard, le maire UDF de Chauray, une commune de la banlieue niortaise. Même en espérant faire le plein des voix de gauche au second tour, c’est à dire en mettant au mieux dans le même panier la totalité des voix de l’extrême-gauche, du PC, de Génération écologie, des radicaux de gauche et des socialistes, on dépassait à peine les 46% (46,37 %). Et le miracle n’avait pas eu lieu. Bernard Bellec n’avait obtenu que 39,24 % des voix contre 60,76 % à son adversaire. Pour le maire de Niort, le coup était d’autant plus rude que Brossard avait recueilli 58,88 % des suffrages exprimés à Niort. On allait très certainement le tenir pour responsable de ce faux pas. Mais il n’en démordait pas, tout autre que lui aurait eu le même sort, cette défaite n’était pas la sienne.

Il comprenait très bien la réaction des Français, de gauche surtout. Comment ne pouvait-il pas être sensible, lui le fils d’ouvrier, à toutes ses affaires qui avaient éclaboussé son camp, et si ça n’avait été que ça. Qu’avait-on fait pour briser la spirale du chômage ? Il y avait bien eu toutes ses différentes formes de traitement social, toutes ces mesures dans le domaine de la formation professionnelle, ces stages de reconversion organisés dans les régions sinistrées, comme en Lorraine, sa région, là où il avait fait ses premières armes dans le syndicalisme enseignant. Ces mesures ponctuels avaient eu des effets positifs, c’était indéniable, mais il n’y avait jamais eu de politique d’ensemble. On ne s’était jamais préoccupé de mobiliser le maximum d’énergie pour trouver des solutions concrètes au niveau local, régional, national en terme de création d’entreprises, de développement de l’économie sociale, de diffusion de techniques nouvelles, de recherches de ressources pour l’investissement, de nouvelles formes de solidarité et de lutte contre l’exclusion, de partage du travail. Au lieu de quoi on avait attendu que la croissance revienne, car le chômage n’était fondamentalement, pensait-on, qu’un problème économique. La France n’était-elle pas mieux gérée que ses voisins les plus puissants ? Pour ce qui concerne l’inflation, elle avait même fait mieux que l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie. Elle avait été encore plus vertueuse dans le domaine du déficit budgétaire et commençait à accumuler des excédents en matière de commerce extérieur. On s’était finalement enivré du " franc fort ", considérant qu’ainsi la France était bien placée, sans doute mieux que d’autres, pour profiter d’une reprise économique à l’échelle internationale. On avait donc arrêté de faire de la politique, et par la même, poussé à la démobilisation et à la démoralisation dans un climat de désespérance les secteurs de la société les plus touchés par le chômage. Le Parti socialiste avait ainsi lui-même creusé le fossé qui le séparait de ceux qu’il prétendait représenter et défendre. Cette défaite n’avait pas d’autres sources. Localement, le seul reproche qu’il pouvait se faire c’était d’avoir donné l’impression d’accepter ce projet d’autoroute dans Saint-Liguaire. C’était l’autre " emmerdeuse " qui l’avait mis dans l’embarras. Sans elle, le tracé par le Marais aurait été retenu ; il en aurait profité largement, au lieu de quoi c’était Brossard qui était devenu l’homme du derniers recours contre cette décision inique. Pour le reste, il n’avait pas le sentiment d’avoir baissé les bras depuis qu’il était maire, et même bien avant.

25/10/2006

Le monde de Ségolène (4ème chapitre - 04)

Etrangement, ceux qui ferraillent depuis des mois contre le tracé dans Saint-Liguaire, et qui ont toujours tenu le Président comme le principal responsable de ce " crime ", n’étaient pas là. Tout juste a-t-on pu remarqué une vingtaine de manifestants, des écologistes du Marais, venu réclamer que l'autoroute Nantes-Bordeaux ne vienne pas, justement, écorner ce lieu que le Président apprécie tant. Va-t-on finir par se lasser à Niort de ce feuilleton à rebondissement qui dure déjà depuis quatre ans ?

C’est donc dans climat localement plus apaisé qu’arrivent ces deux scrutins dont on attend avec impatience les résultats pour évaluer les chances de la gauche aux prochaines législatives de 1993. C’est dispersée que la gauche se présente aux régionales. Ségolène Royal a finalement obtenu la tête de liste PS. Elle est suivi de Michel Hervé (rocardien), de Jean-Paul Fredon (fabiusien) et de Jacques Vandier, le président de la MACIF. Elle n’obtient que 27,96 % des voix (4 sièges) contre 36,24 % (5 sièges) pour l’UDF dont la tête de liste est André Dulait. Avec 10,68 % (1 siège), les Verts font la percée annoncée. Ségolène Royal n’a donc pas réussi à mordre sur cet électorat montant. Aux cantonales, c’est encore pire. Elle ne bat le candidat de droite sortant que de 63 voix, alors qu’un Vert, Jean Beaudoin enlève, un peu contre toute attente, à Claude Roulleau, le président inamovible du Conseil économique et social de la région, un proche de Raffarin, le canton de Prahec. Décidément, autant d’efforts pour d’aussi piètres résultats.

Sa récompense, Ségolène Royal l’aura pourtant. Le 2 avril 1992, elle est nommée ministre de l’Environnement. Elle le doit certainement pour partie à la reconnaissance de son travail dans les Deux-Sèvres par le Président, mais aussi pour beaucoup aux circonstances. Car il n’était certainement pas dans les plans du Président de changer de 1er ministre aussi vite. Mais Edith Cresson est partie, et Pierre Bérégovoy a besoin de trouver un remplaçant à Brice Lalonde qui ne peut plus servir. Alors pourquoi pas cette jeune femme qui bataille dans l’adversité, là où bien d’autres auraient depuis longtemps abandonné ? Et puis ils ne sont pas légion au PS à se préoccuper d’environnement. Elle fera l’affaire.

Dans l’immédiat, cette promotion ne change rien pour l’autoroute car l’Etat donne cette fois bien l’impression de vouloir aller jusqu’au terme de son projet. Comme le souligne le préfet Bernard Coquet, les déclarations du maire de la Crèche qui milite depuis quelque temps déjà pour relancer le tracé nord " peuvent donner l’impression qu’il y a des hésitations en haut lieu. Il n’en est rien… Le choix de l’Etat est clair. " D’ailleurs l’enquête publique du contournement de Niort interviendra en même temps que celle de l’autoroute, en septembre. La détermination de l’Etat ne fait pourtant pas reculer les partisans du nord. En juin, le comité de soutien du tracé nord organise sa première assemblée générale à la Crèche. Parmi les adhérents, Michel Hervé, le maire de Parthenay, Léopold Moreau, le maire de Saint-Maixent, le député Jean de Gaulle, Pierre Billard, vice-président du conseil régional et du conseil général, les sénateurs Georges Treille et Jacques Fouchier, ainsi que Gérard Quéveau, conseiller régional et patron d’Heuliez, la plus importante entreprise des Deux-Sèvres. Au total le comité regroupe 2.000 adhérents, près d’un tiers des communes du département et 550 entreprises. Cette relance a son effet secondaire immédiat. A François, l’une des communes qui se trouve sur ce tracé, c’est la réactivation de l’association de défense contre les tracés nord. Et tandis que du côté de la Vendée et de la Loire-Atlantique on fulmine (" Deux ans de perdus ", proteste Philippe de Villiers), les Verts tout auréolés de leur percée électorale, tentent l’impossible : fédérer tous les opposants à l’autoroute.

A la mi novembre, alors que se termine l’enquête d’utilité publique, force est de constater que la plus grande confusion règne désormais dans les esprits, car rares ceux parmi les élus qui n’ont pas changé d’avis au moins une fois. Le revirement de Janine Lucas en est une bonne illustration. La conseillère générale qui vient d’être brillamment réélue dans son canton de Niort-Ouest (elle est aussi conseillère municipale à Niort) a été pour le sud dès le début. Opposante farouche au tracé par Saint-Liguaire, elle milite aujourd’hui pour le nord avec les mêmes arguments que lui opposaient les opposants au sud il y cinq ans : " Le tracé est incompatible avec les règlements européens et nationaux de protection des zones humides… Il détériorait un bâti important du Marais et déprécierait les patrimoines des particuliers. " Tout aussi étonnante est la position de Bernard Bellec, qui s’interroge désormais sur les raisons qui ont poussé L’Equipement à écarter les tracés au nord de l’agglomération, expliquant même (il avait jusqu’ici dit le contraire) que " ces tracés nord ne comportent aucune conséquence fâcheuse pour notre développement économique. " Que n’avaient-ils pas dit cela en 1988 quand pratiquement tous les élus des Deux-Sèvres (dont Ségolène Royal) œuvraient précisément pour que l’Etat abandonne son option sud. De même en juillet 1990, quand la commission d’enquête s’est prononcé contre ce tracé sud, pourquoi ont-ils maintenu leurs exigences, facilitant ainsi le ralliement inconditionnel des " nordistes " aux " sudistes " de la Vendée et de la Loire-Atlantique, alors que Ségolène Royal, dans une dernière tentative, intervenait auprès du ministre de l’Equipement pour qu’il suive les recommandations de la commission d’enquête et se prononce pour le nord. Et c’est précisément pour faire contre-feu à cette grande alliance sans principes que Ségolène Royal a cherché à faire prévaloir, selon ses termes, " un tracé de compromis ", qui tout en préservant le Marais, tiendrait également compte des intérêts propres de la ville de Niort.

Au soir du 28 mars 1993, c’est une débâcle nationale pour la gauche qui ne conserve que 80 sièges de députés dont 57 pour le PS et ses apparentés. En Poitou-Charentes la liste des battus est impressionnante : Jérôme Lambert (sortant) battu à Confolens, Michel Crépeau (sortant) battu à La Rochelle, Roland Beix (sortant) battu à Saintes-Saint-Jean-d’Angély, Pierre-Jean Daviaud (sortant) battu à Royan, Bernard Bellec battu à Niort, Santrot (sortant) battu à Poitiers, Guy Monjalon (sortant) battu à Châtellerault-Loudun. Seuls tirent leur épingle du jeu Jean-Claude Beauchaud, élu à Angoulême Nord-La Rochefoucauld et Ségolène Royal (sortante), réélue à Melle-Saint-Maixent.

Pour Ségolène Royal cette déroute n’est pas une surprise mais " le constat par les citoyens de l’inaptitude du moment à changer la vie quotidienne. On avait commencé avec l’affirmation des droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort, les lois Auroux et la cinquième semaine de congés payés. On terminait sur le mythe du franc fort, de l’inflation jugulée, de l’entreprise triomphante, de la France qui gagne – fût-ce de façon peu recommandable. La gauche était vivante, mais une certaine manière de la représenter était morte sous nos yeux, sans doute par manque de vigilance de notre part. "

Comment a-t-elle fait pour échapper à la tourmente ? Comment a-t-elle réussi, malgré tout, à conserver son siège, mieux encore à améliorer son score de 1988 (de 2,87 points) ? Pour Ségolène Royal, il n’y a qu’une explication. Son seul bilan a plaidé pour elle. Elle énumère : son action décisive pour obtenir l’AOC au Chabichou et la création d’un centre de référence pour la défense de la race bovine parthenaise à Melle, son combat pour la protection des prairies d’élevage et contre les remembrements abusif dans le Marais, les Grands Travaux, la création d’une marque du terroir " Saveurs du Marais poitevin ", la mise en place de chantiers d’insertion sur le paysage et le patrimoine rural… Il n’y a pas de doute possible. Depuis qu’elle est ici, elle a souvent agi à contre-courant des idées dominantes des élus de tous bords qui parlent trop souvent des campagnes comme d’un boulet qu’il faut traîner. Elle a su au contraire tirer parti de cette résistance rurale à une modernité qui veut tout égaliser. Et ça a payé. D’ailleurs, pourquoi le milieu rural ne serait-il pas moins moderne que la ville, en raison justement de son authenticité (quand il l’a gardé). " Cette authenticité finira par l’emporter sur la " culture Mickey " et les campagnes cesseront de chercher leur salut dans la mise en place de parcs de loisirs artificiels et autres " fermes de la villes " d’une tristesse infinie. "

C’est contre son camp que le combat a été le plus rude. Il n’y a qu’à voir la façon dont Niort a traité le Marais. Il est vrai qu’il y a à gauche une vieille prévention contre les campagnes. Son camp s’est " longtemps refusé à imaginer des propositions pour revitaliser le monde rural, sous prétexte qu’elles s’apparentaient à des thèmes conservateurs, voir vichystes. " Quelle ironie quand on sait que les députés rescapés dans son camp ont été majoritairement élus ou réélus dans les circonscriptions rurales. Raison de plus pour ne rien changer à ce qu’elle a toujours fait. Jusque là, elle s’est bien gardé d’empiéter sur les prétendus territoires des uns et des autres. Désormais, elle ne peut plus se contenter d’être la député de la seule deuxième circonscription. Ses responsabilités vont bien au-delà.

24/10/2006

Le monde de Ségolène (4ème chapitre - 03)

Pendant six mois, l’actualité de l’A83 sera surtout alimenter par les actes de " guérilla " menés par l’Association de Saint-Liguaire-Environnement pour s’opposer aux relevés et aux forages effectués par l’Equipement qui semble bien décidé à maintenir son projet. Du côté des élus (les plus distants de l’épicentre du conflit), des voix discordantes commencent à se faire entendre. André Le Chevallier, conseiller général du Bocage, parle d’une " autoroute inutile ". Michel Hervé, le maire de Parthenay, se range à son avis, et souhaite revenir au tracé par La Crèche. Jacques Fouchier, l’ancien maire de Saint-Maixent applaudit, jugeant que ce sont finalement toutes les Deux-Sèvres qui devrait pouvoir profiter de la construction d’une autoroute et pas uniquement par Niort, " marginal géographiquement ". On croit même savoir que Jean-Pierre Raffarin s’interroge sur une solution qui épargnerait " les grenouilles du Marais et les habitants de Saint-Liguaire ".

Et Ségolène Royal ? Elle s’en est d’abord tenu à l’obligation de réserve qu’elle s’était fixée. Puis, l’avis des experts et la décision du ministre étant arrivés, elle s’est bien gardé d’intervenir dans un débat qui, selon elle, ne la concerne plus. D’ailleurs, en cette fin d’année 1991, la députée a d’autres chats à fouetter. Elle s’est d’abord retrouvé confrontée à son premier " drame " industriel. En octobre, l’usine Rhône-Poulenc de Melle a annoncé en effet la suppression de 140 emplois (par des départs en retraite). Pour le Mellois, c’est un traumatisme. Elle va s’employer alors à créer une structure appelée " Défi pour l’emploi " qu’elle fait financer par le ministère de l’Industrie (pour un million de francs), et par Rhône-Poulenc (pour cinq millions). Objectif : créer 148 emplois en un an et demi en faisant bénéficier les entreprises créatrices d’emploi d’aides à l’équipement et à l’investissement. Pour quelqu’un pour qui le renouveau du monde rural c’est la grande affaire de notre société, ce " défi " est un premier test.

Evidemment, la réussite provisoire de ce projet fait jaser, d’autant que les élections régionales et cantonales sont dans un peu plus de trois mois. Et ces deux scrutins, elle est bien décidée à y participer. Pour les cantonales, elle ira à la Monthe-Saint-Heray, c’est décidé. Elle testera ainsi sa popularité, dans un canton plutôt à droite (malgré tout Mitterrand y a été majoritaire en 1988), mais où elle espère cependant faire la différence face à un conseiller sortant âgé (70 ans), Pierre Thomas, qui est aussi vice-président du conseil régional. Ce qui la préoccupe surtout ce sont les régionales car elle sait que Bellec se verrait bien lui aussi tête de liste aux régionales pour les Deux-Sèvres. Normalement, la place lui revient en tant que représentant du courant " jospiniste ", largement majoritaire dans le département. De plus, si elle est élue elle devra choisir entre le conseil régional et le conseil général pour se conformer à la loi du 30 décembre 1985. Mais, elle aussi, appartient au courant majoritaire (avec les " transcourants "). Surtout, elle fera meilleure figure que Bernard Bellec face aux Verts dont on estime qu’ils pourraient faire une percée significative. A Paris on en est convaincu. Car depuis le départ de Rocard en mai, et la nomination d’Edith Cresson comme 1er ministre, il n’est plus question que de l’enjeu du vote écologiste pour les prochaines échéances. Ségolène Royal a donc parfaitement compris qu’elle aura sa partie à jouer dans le dispositif qui se met en place. Et sa carte maîtresse c’est le Marais poitevin.

Et depuis le début de l’année on a pas chômé dans le Marais. Il y a d’abord eu la visite d’Emile Biasini, le secrétaire d’Etat responsable des Grands travaux. A la mi-décembre 1990 il avait déjà eu plusieurs entretiens avec Ségolène Royal pour mettre au point les modalités d’une intervention de l’Etat dans cette zone que l’on a décidé de classer. Quand il a débarqué en janvier avec son staff de hauts fonctionnaires, il avait déjà son idée. Il s’agissait de réaliser en lieu et place une grande œuvre-événement à l’instar de la pyramide du Louvre, et pour cela on était prêt à ne pas lésiner sur les moyens. Mais Ségolène Royal n’en a pas voulu de cette grande œuvre. Elle aussi avait son projet, fruit d’une large concertation avec les techniciens du PNR comme René Mahé, architecte-urbaniste et maire de Saint-Georges-de-Rex, mais aussi avec les maires ruraux des 20 communes concernées comme Jean Leyssene le maire d’Arçais. Finalement c’est ce projet purement local qui l’a emporté. Il consiste à réhabiliter le patrimoine architectural local : ports, passerelles, quais, lavoirs, fontaines… en y mettant financièrement le paquet (52 millions de francs). Un vaste travail pour répertorier les besoins a alors été engagé, commune par commune. On a souhaité également mettre à contribution l’artisanat local pour utiliser les méthodes les plus adaptées aux procédés de constructions locaux. La Chambre des artisans a dû mettre en place rapidement des formations adéquates. On a établi aussi une charte architecturale pour l’ensemble du site. Si tout marche comme prévu, François Mitterrand doit venir bientôt donner le coup d’envoi à cette belle opération.

La promesse a été tenue. Cet après-midi un peu frisquet du 4 février 1992, il est arrivé à Arçais avec Louis Mermaz, ministre de l’Agriculture, Philippe Marchand, ministre de l’Intérieur (tête de liste PS aux régionales en mars) et Brice Lalonde. Il a parlé " d’un rare bonheur " de pouvoir respirer un instant, au même rythme paisible que ces hommes et ces femmes d'Arçais, qui ne veulent pas " être victimes du temps pressé ". Au Grand port, il a aidé deux " maraîchins " à planter un pieu et à poser la première pierre des grands travaux. Puis le cortège présidentiel s’est rendu dans la petite salle du foyer communal où le Président n’a pu faire autrement que d’évoquer l’autoroute : " les fonctionnaires adorent le béton et les lignes droitesLes autoroutes, c'est comme le TGV : chacun veut une gare, personne ne veut de rails... " On a parlé également d’agriculture, mais surtout pour évoquer les prétentions des Etats-Unis dans les négociations du GATT. Puis il s’en est retourné, laissant sur leur faim les journalistes parisiens (dont il s’est réjouit qu’ils aient " pu voir à Arçais comment la France vit "), venus glaner ici d’autres petites phrases sur quelques " affaires " en cours.

23/10/2006

Le monde de Ségolène (4ème chapitre - 02)

Ségolène Royal a eu parfaitement raison de s’inquiéter des capacités de mobilisation des militants de l’association Niort-Saint-Liguaire-Environnement. Leurs rangs ne cessent de grossir, plus de 700 adhérents fin février. Depuis que les experts ont été nommés, ils ne désarment pas et multiplie les initiatives. Désormais leur champ d’action s’est étendu à toutes les communes qui pourraient être touchées par cette autoroute. Quant au contenu de leur discours, il est essentiellement dirigé contre les socialistes : " Nous sommes victimes d’un règlement de compte entre personne d’un même parti politique ", assurent-ils. Ce qui n’est pas faux quand on songe à la dernière initiative de Bellec de convoquer, sans l’accord de Ségolène Royal, une réunion " informelle " de la Charte. Pour rien, sinon réaffirmer le soutien des élus présents à la seule solution préconisée par le maire de Niort. Ce à quoi la présidente de la Charte a répliqué par un communiqué vengeur reprochant à Bellec de ne pas respecter son engagement, pris personnellement devant le ministre de l’Equipement, de rester neutre pendant le travail des experts. En conclusion, l’association de Saint-Liguaire pouvait pavoiser devant la préfecture, fin mars, avec ses 700 pages de pétitions (12.419 signataires). Quelques jours plus tard, ils étaient encore 300 à manifester au centre de Niort.

A la mi-avril le travail des experts est enfin bouclé. Immédiatement Louis Besson en informe oralement André Clert, Ségolène Royal et Jean-Paul Fredon, le 1er adjoint de Bellec. " C’est un tracé intermédiaire qui devrait satisfaire tout le monde ", explique sans plus de précision Ségolène Royal. La communication officielle est prévue pour le lundi 29 mai, mais dès le vendredi l’essentiel du projet est connu grâce à une indiscrétion du Courrier de l’Ouest. Première certitude, le nouveau tracé est effectivement un tracé " intermédiaire " entre les projets plus au sud et le tracé le long de la voie ferrée qui est abandonné. De ce fait, même s’il s’agit bien d’un projet d’autoroute urbaine, il s’éloigne de la partie la plus habité du quartier de Saint-Liguaire ; en outre pour éviter les nuisances sonores et pour ne pas couper le quartier de Saint-Liguaire, il est prévu d’enterrer l’autoroute, très précisément entre Sevreau et la levée de Sevreau. Deuxième caractéristique, on s’oriente vers la réalisation d’un ensemble autoroutier permettant de compléter les rocades avec deux échangeurs de raccordement. Il ne s’agirait donc plus seulement de terminer une liaison autoroutière Nantes-Bordeaux, mais bien redonner à cette autoroute un rôle de développement économique global ce qui était le souhait des élus niortais. En résumé, on ne cède pas aux injonctions des habitants de Saint-Liguaire (ils ont déjà dit non précédemment à la solution d’un tronçon enterré), en revanche on " soigne " le maire de Niort en lui offrant ce qu’il recherche depuis longtemps, un levier au développement pur le sud de l’agglomération. Les experts n’oublient personne, même les maires ruraux du Marais peuvent trouver dans la proposition quelques compensations comme celle d’une aire de repos tournée vers le Marais ou la possibilité d’un parc paysager qui relierait Saint-Liguaire à Bessines.

Mais avant même que les experts aient eu la possibilité de s’expliquer publiquement sur leur choix, Bernard Bellec opte délibérément pour l’affrontement en s’associant à la fronde de Saint-Liguaire par un geste hautement symbolique. Au cours de l’inauguration de la foire exposition, il brandit une pancarte " Non à l’autoroute dans la ville de Niort " qui lui avait été donné par des enfant de Saint-Liguaire. Puis le jour de la présentation par les experts de leur plan, il quitte ostensiblement la séance de travail en compagnie d’Alain Garcia, conseiller d’opposition et président du Parc régional, suivi d’une bonne partie des élus. A ces provocations le porte parole des experts, Guy Salmon-Legagneur, réplique, menaçant : " Si les Niortais refusent cette semaine l’autoroute, si une petite musique non de consensus mais d’apaisement ne se fait pas entendre, elle ira vers d’autres cieux. "

Ségolène Royal a préféré pour sa part s’abstenir de participer à cette séance de travail. En prétextant une présence obligatoire au Palais Bourbon, elle a souhaité éviter qu’une fois encore toutes les oppositions se focalisent sur son seul nom. Elle a surtout voulu laisser les coudées franches au maire de Niort. Mais ce que l’on lui a rapporté ne la rassure guère même si ça ne l’étonne pas. Elle espère seulement que Bernard Bellec sait où il va. Ce projet n’est pourtant pas ce monstre annoncé par ses détracteurs ; parler d’une " autoroute dans la ville " est un abus de langage. Financièrement il représente surtout un effort financier considérable (elle a inventé pour cela le mot de surcompensations). C’est une chance historique pour Niort. Quelle ville moyenne refuserait le cadeau d’une voie autoroutière équipée de deux échangeurs pour achever le contournement de l’agglomération ? Bellec joue un jeu dangereux en ne disant pas la vérité aux Léodgariens. C’est eux qui avaient proposé ce tracé en 1983. Bien sûr, depuis on a construit car Niort a commis l’erreur de ne pas geler ces terrains, mais ce ne sont que quelques lotissements. Elle espère que Besson ne reculera pas ; tant pis pour Bellec s’il choisit de se saborder.

Cette nuit là les habitants de Saint-Liguaire ont réveillé Niort. Un cortège d’une centaine de voitures s’est ébranlé autour de 23 heures. Après un crochet par Bessines (le maire Claude Juin est l’une des cibles favorites des Léodgariens avec Ségolène Royal), ils ont parcouru bruyamment les rues de la ville pendant deux heures et ont manifesté devant l’hôtel de ville et la préfecture. Le lendemain ils ont remis ça avenue de Nantes barrant pendant quelques heures la circulation avec des tracteurs. Ils n’en sont repartis que dans la début de soirée pour se rendre en cortège à la salle de l’Olympique léodgarien. Là, Paul Aimon a lu plusieurs extraits de lettres que lui avait fait parvenir la députée des Deux-Sèvres dans lesquelles elle les assurait que l’autoroute ne passerait pas par leur quartier. Au final c’est l’ensemble des élus qui a été mis en cause. On a parlé à ce propos du tracé de la " ripoux-blique ". " Qu’ils démissionnent ", a-t-on entendu. Bref, les opposants ne désarment pas et ne sont apparemment prêts à aucun compromis.

Mais voilà que le maire de Niort laisse entendre qu’il ne serait pas opposé à l’idée de relancer le vieux projet de rocade (initié en 1980 par René Gaillard), précisément là où les experts veulent que l’on réalise l’autoroute. Bernard Bellec croit-il vraiment qu’il va réussir à faire avaler ça aux opposants de Saint-Liguaire ? Quel objectif poursuit-il ? A Paris aussi on s’interroge sur ce que veut en vérité la ville de Niort. Le premier projet le long de la voie ferrée a été éliminé. L’Etat est prêt à mettre 25 millions de francs pour réaliser un ensemble autoroutier où toutes les précautions seront prises pour respecter à la fois l’environnement et les riverains. Malgré tout, le maire de Niort choisit de biaiser. A l’Equipement on s’attendait à des discussions serrées, voire à des surenchères, mais cette dernière proposition à de quoi surprendre.

L’opposition à la majorité municipale trouve là un excellent motif pour interpeller le maire. Son porte-parole, Alain Garcia, que l’on avait vu jusqu’ici aux côtés de Bernard Bellec, ne se prive pas désormais de souligner son inconséquence. Le conseil général va encore plus loin. Il propose un autre tracé. Pas le premier, celui qui avait reçu un avis négatif de la commission d’enquête, et pour lequel la majorité des conseillers s’était prononcé après avoir pendant deux ans milité pour le nord, mais pour un tracé encore plus au sud, par le gué de Magné. Dans ce contexte la démarche du maire de La Crèche tombe à propos. Son idée, relancer l’option nord. André Véret a toujours été un partisan du nord. Il n’a jamais compris l’abandon de cette option qui bénéficiait en 1988 d’un large consensus. Avec ce qui se passe maintenant, il considère que l’on va à l’échec et que dans ces conditions le tracé nord constitue le seul recours possible.

Mais pour l’instant, on attend avec impatience que le ministre de l’Equipement fasse enfin connaître sa décision. Il aura très certainement enregistré avec satisfaction la position d’une partie des socioprofessionnels (la Chambre économique et l’Union patronale des Deux-Sèvres, et l’Association pour l’autoroute Nantes-Niort) qui appuient le nouveau tracé. Mais que dira-t-il de la suggestion de dernière minute du maire de Niort ? Comment l’Etat pourrait-il à la fois accepter de financer cette rocade et construire une autoroute selon un tracé le plus éloigné de l’agglomération ? Sachant surtout que de toute façon Saint-Liguaire s’y opposera arguant d’une lettre de Bernard Bellec adressée à Paul Ainom, il y a quelques mois et qui disait : " Déjà en 1983, puis en 1987, et, enfin, ces jours derniers, nous nous sommes prononcés de façon non équivoque contre le passage d’une rocade et a fortiori d’une autoroute dans le quartier de Saint-Liguaire. " Puis la décision est tombée, et il n’y a eu aucune surprise. Louis Besson s’est plût à relever le caractère parfaitement irréaliste de la résolution adoptée début mai par la Commission générale du conseil municipal de Niort. Ce qu’il propose c’est donc de " combiner autant que possible les deux infrastructures. "

Aussitôt informés de la décision du ministre, les Léodgariens sont venus samedi à 250, à l’heure du marché, clamer devant l’hôtel de ville leur indignation : " Bellec, trahison ! Bellec vendu ! Etat magouille ! " Paul Aimon a même eu un léger malaise, tellement l’émotion était forte. " Je n’ai jamais trahi personne dans ma vie ", a répliqué quelques jours plus tard le maire de Niort. Et quand on lui a demandé s’il allait répondre à la lettre du ministre, il s’est insurgé : " Certainement pas ! C’est la lettre d’un ministre qui n’est plus ministre. Cela fait cinq fois que l’on me fait le coup ! " Pour le reste il a maintenu ses positions : oui à une rocade de contournement, non à une autoroute urbaine.

22/10/2006

Le monde de Ségolène (4ème chapitre - 01)

4 – Les grenouilles ne votent pas

Le procès qu’on lui fait est un faux procès. Non, elle ne cherche pas à opposer Niort au Marais, les habitants de Saint-Liguaire aux grenouilles et aux loutres de la Venise verte. La campagne n’est pas meilleure que la ville. Ce qui compte c’est l’équilibre de l’une et de l’autre. Depuis le début elle a tout fait pour convaincre les élus du Marais qu’ils se trompaient, que l’autoroute, contrairement à ce qu’on leur promettait, ne leur apporterait rien. Elle leur a proposé d’autres solutions, plus douces, plus conformes à la vocation de cette terre agricole, mais ils ne l’ont pas assez écouté.

Devait-elle renoncer pour autant ? Ce n’est pas parce que l’on est majoritaire que l’on a toujours raison. Comment tous ces maires ruraux peuvent-ils croire que Guichard, de Villiers ou Raffarin défendent à ce point leurs intérêts ? Et le maire de Niort, va-t-il laissé passer cette chance d’avoir une autoroute à la porte de sa ville ? C’est bien ce qu’il a toujours voulu ? Oui, mais les " grenouilles ne votent pas ". Au fond, si Bellec résiste, c’est parce qu’il n’a pas le courage politique d’affronter ses électeurs. Ce courage, elle l’a eu quand elle s’est opposé au passage de l’autoroute dans le Marais quitte à être impopulaire. Il est vrai qu’on lui prête d’autres ambitions. A Saint-Liguaire on raconte qu’elle se verrait bien ministre de l’Environnement. Comme il est difficile de faire prévaloir l’intérêt général lorsque chacun de vos actes est aussi mal interprété. Ce n’est quand même pas elle qui a dicté leur décision aux commissaires enquêteurs, qui ont d’ailleurs préconisé de revenir à la solution la plus au nord, une option qu’elle a toujours défendue. Et c’est parce que l’Etat a refusé cette solution qu’elle a demandé l’arbitrage du Président et obtenu que l’on étudie d’autres solutions au sud de Niort. Et maintenant on l’accuse d’avoir suggérer ce passage le long de la voie ferrée Fontenay-le-Comte-Niort. Mais elle ne l’a pas inventé ce tracé ; il était connu de tout le monde. Robert Lévêque (frère du journaliste Michel Lévêque), l’ancien membre de la commission d’enquête, que l’on a accusé également d’avoir trempé dans cette affaire, a parfaitement raison de dire que " ce n’est pas la peine de casser les murs ". Tout est prévu pour que les habitants de Saint-Liguaire soient entendus ; eux aussi seront protégés par l’enquête d’utilité publique, comme tout le monde.

L’hypothèse de Ségolène Royal se vérifie. Il y a d’abord eu cette grande réunion à Coulon, où le maire Niort est venu rendre compte de des entretiens qu’il a eu à Paris avec les services de l’Equipement. Il a acquis la certitude que l’autoroute passera bien au sud, et le sud s’étend, a-t-il précisé non sans malice, " de Saint-Liguaire à La Rochelle ". Aucune solution sud n’est donc exclue. Il a confirmé aussi que trois personnalités " incontestables " seront bientôt désignés pour étudier un nouveau tracé, évidemment très proches des tracés déjà connus. On a appris enfin à cette réunion que Pierre Rousseau, le maire de Coulon, qui l’a présidait, avait tenté de quitter la Charte intercommunale du Marais poitevin présidée par Ségolène Royal, mais que son conseil municipal ne l’avait pas suivi.

Quelques jours plus tard c’est le préfet des Deux-Sèvres, Bernard Coquet qui fixe les nouvelles règles du jeu : " Dans quelques jours, les ministres auront choisi les trois experts qui auront à travailler sur le sud. Dès que leur calendrier sera établi, j’organiserai une réunion d’information des maires et des sociaux professionnels concernés. Et puis nous laisserons les experts œuvrer. "

Mais rien n’arrive à calmer les esprits. Les Léodgariens continuent d’exercer leur pression ; ils manifestaient samedi 5 janvier sous la pluie. Les déclarations du Président reprises ce jour là dans La Nouvelle République n’a pas eu plus d’effet. Bien au contraire. L’idée d’une autoroute urbaine manifestement ne passe pas. Alors Ségolène Royal prend sa plume. Elle avait pourtant décidé qu’une fois le Marais épargné, le reste ne la concernait plus. Mais elle est impressionnée par l’énergie des opposants de Saint-Liguaire, et leur organisation. Et si c’était eux la clé du problème. " Je tends la main aux habitants de Saint-Liguaire, écrit-elle dans son long point de vue. S’ils acceptent de devenir partenaires de la recherche d’une solution intermédiaire, qui, entre le cœur de la Venise verte et les quartiers les plus habités, permet de limiter les dégâts, mais aussi de les assumer pour les uns comme pour les autres, je suis alors totalement impliquée à leur côté, comme aux côtés de Bernard Bellec pour épargner le quartier qui leur est cher… " L’entreprise de séduction de Ségolène Royal suffira-t-elle à désamorcer la bombe ?

Mais qui sont ces Léodgariens, et ce Paul Aimon, le président charismatique de leur association, que l’on reconnaît entre mille avec sa barbichette et sa casquette de marin ? Le quartier d’abord. " Le plus beau de Niort ", disent volontiers ses habitants. En réalité Saint-Liguaire n’a rien d’un quartier et tout d’un village, ce qu’il était encore il y a moins de vingt ans, avant qu’il ne soit rattaché administrativement à Niort. Et de fait rien n’a changé, la coupure entre Saint-Liguaire et Niort est toujours aussi nette. C’est un peu pour ça qu’il existe là un " esprit de clocher " aussi bien ancré. Son dernier maire, Janine Lucas, siège toujours au conseil municipal de Niort et au conseil général. Et ce n’est pas la première fois que le quartier  s’insurge contre les prétentions de la ville, et certainement pas la dernière. Paul Aimon, lui, un homme tout à fait aimable, est agriculteur. Il exploite en GAEC avec six associés du côté d’Aiffres, une ferme de 130 hectares et un troupeau de 76 vaches laitières (plus 50 à 60 génisses). C’est aussi un irriguant, car il faut bien arroser dans cette plaine niortaise pour faire pousser soja, pois, luzerne et maïs ensilage nécessaires à l’alimentation des bêtes. Les problèmes d’autoroute il s’en est presque fait une spécialité. D’abord parce que ses terres ont été traversées par l’A10 ; surtout parce qu’un jour de 1987, on lui a coupé l’eau à cause des travaux sur l’autoroute. Le drame – les bêtes n’avaient plus rien à boire – a été évité de justesse. Ségolène Royal n’a donc pas face à elle un citadin ignorant des problèmes d’environnement mais quelqu’un qui connaît parfaitement la configuration du terrain, les zones humides et inondables ; lui même habite à quelques mètres de la Sèvre. Finalement il est prêt à lui reconnaître des qualités à cette députée. Et puisqu’elle accepte une rencontre…

Désormais c’est donc à une tripartite entre Bellec, Royal et Saint-Liguaire à laquelle on va assister. Vont-ils pouvoir s’entendre ? On y croit presque depuis que Ségolène Royal a assuré (politique de la main tendue oblige) qu’elle était contre le tracé le long de la voie ferrée et celui au bout de la levée de Sevreau, et que les habitants de Saint-Liguaire ont fait dire par la voix de leur porte-parole qu’ils étaient également prêts au dialogue. On n’attend plus qu’un geste de Bernard Bellec qui a des propositions à faire. Lesquelles ? Il en réserve la primeur au conseil municipal extraordinaire qui doit se tenir dès son retour de Paris. Car la grosse information de la semaine c’est que Bernard Bellec, André Clert, Ségolène Royal et Claude Juin ont rendez-vous avec Louis Besson, le successeur de Michel Delebarre à l’Equipement. Le préfet Coquet sera là aussi. S’approche-t-on du dénouement ?

Finalement les Niortais ne sauront pas grand-chose sur ce qui s’est passé à Paris. Le communiqué publié le soir même par Ségolène Royal est pourtant explicite : " Les intentions de certains élus rendraient impossible la mission des experts. " Qui vise-t-elle sinon le maire de Niort. D’ailleurs la colère de Bellec s’est ouvertement manifesté envers la députée à la sortie du ministère. Ainsi les ponts sont de nouveau rompus.

C’est l’annonce de la nomination des experts qui a permis de calmer le jeu pour quelque temps encore. Ainsi les habitants de Saint-Liguaire qui attendaient Ségolène Royal pour une confrontation amicale, lui ont-ils demandé de surseoir à cette réunion. La députée en a profité pour annoncer qu’elle s’imposait désormais une obligation de réserve, assurant qu’en tout état de cause, elle s’en remettrait à la décision des experts. Au conseil municipal extraordinaire (expédié en 15 minutes), Bernard Bellec a utilisé les mêmes arguments expliquant qu’il remettrait ses fameuses propositions aux seuls experts, mais il n’a pu s’empêcher devant la télévision de réaffirmer son opposition à un passage de l’autoroute en zone urbaine, et même de mettre au vote, selon la procédure du " assis et levé ", la délibération du conseil. Et le conseil s’est levé comme un seul homme quand il a demandé qui était pour.

21/10/2006

Le monde de Ségolène (3ème chapitre - 04)

Après cette capitulation des " nordistes " en rase campagne, Ségolène Royal n’a plus d’autre recours que de convaincre l’Elysée qu’il existe peut-être encore une possibilité de faire passer l’autoroute au sud tout en épargnant le Marais. Elle va s’y employer, et finalement réussir à convaincre le Président, l’Equipement et l’Environnement que c’est la bonne et la seule solution. L’Equipement et l’Environnement prépare à cet effet un communiqué qui doit être rendu publique le 19 décembre. Mais une " fuite " a lieu, et c’est ainsi que les Deux-Sèvres apprennent le 18, par voie de presse, qu’il " a été décidé – avec l’aval de l’Elysée et non sur arbitrage de Matignon – que le ruban d’asphalte épargnera le Marais poitevin dans les communes de Coulon et de Magné, sans pour autant passer à l’est [c’est à dire au nord] de Niort ". L’auteur de l’article poursuit : " les services de l’Equipement ont opté pour le cheminement passant à proximité de la ville de Niort, dont le maire socialiste, M. Bernard Bellec, réclamait le " désenclavement " ; il précise enfin qu’il " est possible que le tracé emprunte une voie ferrée déclassée, qui jouxte des zones construites. " C’est le journaliste Marc Ambroise-Rendu, spécialiste de l’environnement au journal Le Monde qui a eu la primeur de l’information.

Ce tracé dont il est question existe bien. C’est même l’un des deux tracés qui avaient été retenu le 8 décembre 1987 par le Centre d’études techniques de l’Ouest. Il longe la voie ferrée Niort-Fontenay-le-Conte qui jouxte l’ancienne commune de Saint-Liguaire, rattachée depuis 1972 à Niort. Or, ce tracé, qui avait déjà été étudié en 1983 pour un projet de rocade, a été rejeté en décembre 1987 par le maire de Niort et les riverains. Dans le communiqué officiel publié le 19 par les deux ministères concernés, il n’est d’ailleurs nullement question de cette option mais " de rechercher, en accord avec les responsables des collectivités territoriales, une solution technique qui permette le respect de l’environnement et l’indispensable réponse à apporter à l’équipement de la façade atlantique de notre pays en infrastructure. "

L’émoi à Niort est grand. On ne comprend pas l’utilité de ressortir ce tracé dont personne ne veut. On accuse surtout Ségolène Royal d’avoir organisé la " fuite " pour court-circuiter les ministres de l’Equipement et de l’Environnement et forcer la main aux élus locaux. Ségolène Royal laisse dire. Sans évoquer précisément le tracé en cause, elle laisse entendre dans un entretien publié le 19 décembre dans Le Courrier de l ‘Ouest que l’essentiel c’est qu’une solution de compromis a été retenue : " Le Président ne souhaitait pas que l’on puisse abîmer le site du Marais. Et comme tous les élus réclamaient le passage au sud de Niort, le tracé retenu donnera satisfaction à tout le monde. Je suis satisfaite : le tracé épargne le Marais, après ça ne me concerne plus. " Puis elle ajoute : " Si une ville souhaite une autoroute, il faut aussi qu’elle en accepte les contraintes. L’autoroute arrivera à Niort, c’est l’essentiel. "

C’est la ligne de défense de Ségolène Royal. Pourquoi les campagnes serviraient-elles en effet toujours d’exutoire ? De quoi mettre le maire de Niort dans l’embarras. C’est bien ce que Ségolène Royal a en tête. Prudent, le maire de Niort évite de répondre sur le fond. Dans une conférence de presse, aux côtés d’André Dulait, président du conseil général et de Jean-Pierre Raffarin, il attaque sur la forme : " Notre démarche d’aujourd’hui, c’est de la morale politique, plaide-t-il. On ne peut, à tout moment remettre en cause les dossiers sur lesquels on a travaillé avec l’Etat, dans le cadre de l’expression de la démocratie, de faire en sorte que ce soit le sentiment de la majorité qui l’emporte. " Il conclut : " Notre position n’est dirigée ni contre les uns, ni contre les autres, c’est la nôtre, c’est tout. Mais nous représentons la majorité. "

Les habitants de Saint-Liguaire prennent moins de précautions oratoires. Paul Aimon, leur porte-parole, donne le ton : " On choisit les grenouilles et les moustiques contre les gens. A Saint-Liguaire, ça va être la révolution ! " Trois jours après, devant 400 personnes entassées dans la salle des fêtes du quartier, il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer l’oukase présidentiel : " Pourquoi voter pour les élus locaux ? Allons voter tous les sept ans et laissons Dieu décider. C’est de la dictature. " Ségolène Royal n’a pas plus de chance avec les élus du Marais. " On attache plus d’importances aux loutres qu’aux hommes ", s’exclame Pierre Rousseau, le maire de Coulon. " J’espère qu’après ça, les écolos vont prendre leurs " dails " pour défricher ", ironise Jean Thébault, le maire de Magné. Ils sont bien ingrats les élus du Marais. D’abord une procédure de classement en site naturel de la totalité de la Venise verte devrait être engagée très bientôt. C’est Michel Delebarre qui l’a annoncé dans un nouveau communiqué. Mais surtout, Ségolène Royal assure qu’elle a obtenu " des fond d’Etat pour le nettoyage du Marais et sa mise en valeur. " Elle a même été extrêmement précise puisque selon elle, Emile Biasini, le secrétaire d’Etat des Grands travaux viendra en janvier dans le Marais.

Mais peu importe ces précisions, comme cette possibilité, évoquée par Ségolène Royal, " d’enterrer l’autoroute dans la traversée de Saint-Liguaire ", l’heure est désormais au règlement de compte. Dans le PS on ne s’en prive pas : " C’est de la monarchie constitutionnelle. Ce n’est plus Ségolène Royal, c’est Ségolène de Maintenon", allusion à Madame de Maintenon, la favorite de Louis XIV, née à Niort. François Panen, le 1er secrétaire fédéral, donne aussi dans une lettre aux militants, une interprétation purement politique de cette " fuite " qu’il considère comme un " canular machiavélique " : " Quelles sont les motivations de l’informateur ? ", s’interroge-t-il . Il imagine essentiellement trois motivations : " Faire un nouveau coup médiatique pour en récolter les fruits politiquement ? Déstabiliser la fédération des Deux-Sèvres du Parti socialiste pour en changer les dirigeants, avec certaines complicités locales ? Atteindre une fois de plus personnellement le maire de Niort pour occuper un terrain qui ne leur est nullement acquis ? "

Ségolène Royal ne s’émeut pas outre mesure de la violence des réactions. Elle plaisante même : " Maintenant on ne peut plus me faire le procès de vouloir devenir maire de Niort ! " Mais sur le fond, elle persiste et signe : " L’autoroute dans le Marais était impossible. On ne peut pas d’un côté classer des zones protégées, accorder des labels européens et permettre que ces mêmes zones soient traversées par des autoroutes. L’autoroute sera urbaine ou ne sera pas. On a bien fait entrer le TGV dans Lyon. " C’est ce qu’elle dit à la presse et aux représentants des riverains de Saint-Liguaire qui sont venus à cent cinquante lui demander des comptes à sa permanence de Melle.

En cette fin d’année 1990 bien malin celui qui se risquera à faire une prévision sur les suites qui seront donné à ce projet d’autoroute. Le " scoop " du Monde a fait déjà au moins une victime. C’est ainsi du moins qu’est interprété le départ de Michel Delebarre de l’Equipement qui saisit néanmoins avant de passer à autre chose le Conseil d’Etat d’un premier projet de déclaration d’utilité publique sur le tronçon vendéen Montaigu-Saint-Hermine. Bientôt à Sainte-Hermine, l’autoroute sera donc raccordée à une deux fois deux voix qui terminera la liaison Nantes-La Rochelle. Comme de La Rochelle à Rochefort il existe déjà une autre deux fois deux voix, et qu’est programmée de Rochefort à Saintes une petite portion autoroutière pour se raccorder à l’A10, est-il vraiment nécessaire de construire 40 km d’autoroute entre Sainte-Hermine et Niort ?

20/10/2006

Le monde de Ségolène (3ème chapitre - 03)

Pendant ce temps là, autour de l’autoroute, tout se passe comme si on faisait fi de l’avis de la commission d’enquête. Dans un entretien publiée le 10 septembre Ségolène Royale estime que la situation est loin d’être rassurante : " J’ai beaucoup évolué sur le dossier de l’autoroute. Lorsque j’ai été élue, le tracé sud était quasiment acquis. Je me suis donc mise dans une logique positive, travaillant sur le remembrement, la zone classée dans le Marais, la charte des paysages…Et puis les mois ont passé et nous n’avons rien vu venir. Ni l’Observatoire de l’environnement, ni l’étude d’impact sur les aires autoroutières. Je réclame donc d’ores et déjà l’enquête publique sur le tracé nord. Car il est hors de question de nous entendre répondre : vous n’avez pas voulu du tracé proposé, donc vous n’aurez rien ! "

L’inquiétude de la députée des Deux-Sèvres est-elle justifiée ? En cette fin d’année quatre-vingt-dix on ne sait vraiment plus trop s’il y a encore une alternative nord. Non seulement l’Equipement et l’ASF n’en veulent pas, mais les " sudistes " dirigés par Olivier Guichard, le président de la région Pays-de-la-Loire, font tout pour amener les " nordistes ", en gros le conseil général et la région à passer dans le camp du sud..

Ségolène Royal sent venir la menace. Bientôt il n’y aura plus personne pour parler de solution nord. Elle va tout faire alors pour ruiner la seule solution qui reste envisagée. Et pour se faire montrer que le Marais mouillé n’est pas cette friche à l’abandon telle que les " sudistes " l’ont présenté pour excuser son franchissement, mais " un espace d’organisation touristique " selon les termes d’un audit qu’elle a commandé et dont elle vient de recevoir les conclusions. Car Ségolène Royal a très bien compris que le Marais est pour les " sudistes " leur talon d’Achille. Qu’elle arrive à démontrer qu’il existe là une économie possible sans recourir à un expédient dangereux comme une autoroute, et s’en est fait des velléités des " sudistes " d’imposer leur projet.

A l’initiative de Ségolène Royal, la Charte intercommunale du Marais propose ainsi de mettre en place une politique que l’on qualifierait aujourd’hui de " développement durable " pour enraciner dans ce territoire en manque de ressources un tourisme vert de qualité. Il est prévu ainsi de terminer la " piste océane " pour aller à vélo de Niort à La Rochelle ; de créer des gîtes de la Venise verte ; de mettre en valeur un point attractif dans chaque commune ; d’améliorer la signalisation avec la réalisation d’un logo … et sur cette base, de négocier avec la région un contrat de Pays d’accueil. Parallèlement, sont proposées des opérations de restructuration de l’artisanat et du commerce pour revivifier l’emploi et les services. D’importantes décisions enfin pourraient intervenir pour faciliter une agriculture compatible avec la fragilité du Marais dans le cadre de l’Opération groupé d’aménagement foncier (OGAF) environnement.

Pour donner plus d’ampleur à son initiative, Ségolène Royal a commandé plusieurs mois auparavant à un architecte paysagiste, Bernard Wagon, une vaste étude pour faire reconnaître le marais mouillé comme grand site national et permettre ainsi à la Charte d’obtenir une aide financière de trente millions de francs, par l’Etat, la région et la DATAR. Les communes de la Charte pourraient alors valoriser églises, fontaines, lavoirs ou tout autre patrimoine. Mais ce dispositif va-t-il suffire pour désarçonner les " sudistes " qui ont trouvé désormais leur bouc émissaire. Ainsi le 17 septembre, Philippe de Villiers, le président du conseil général de Vendée, déclare : " Tout le monde est aujourd’hui d’accord en Deux-Sèvres sauf Ségolène Royal ! " Faux, car à cette date la plupart des élus des Deux-Sèvres (dont Ségolène Royal) sont (encore) officiellement majoritairement pour le nord.

Nouveau rebondissement le 28. De passage à Poitiers où il est venu inaugurer le TGV, le Président Mitterrand évoque la question du Marais poitevin, " que je connais bien , précise-t-il, un monument de la nature…un paysage étonnant, avec une richesse biologique extrême, on l’appelle la Venise verte, non, c’est le Marais poitevin, cela se suffit. " Et il poursuit, précisément là où il veut en venir : " Je crois que la menace d’envasement peut être corrigée, Madame le Président de l’Association pour la Charte Intercommunale du Marais poitevin m’en parlait. Le Marais Mouillé mérite des travaux absolument urgents de sauvegarde. L’Etat apportera son soutien. " On dirait presque que s’est improvisé. Il n’y a surtout aucune allusion explicite au passage de l’autoroute, mais tout le monde a compris. Brice Lalonde qui accompagnait le Président fait une déclaration en ce sens, allant même bien au-delà de ce qu’il lui ait demandé puisqu’il évoque l’idée " d’élever le parc naturel régional à la dignité de parc national ".

Apparemment, le coup de pouce présidentiel ne suffit pas. Le 21 novembre les maires de la Charte (que Ségolène Royal préside toujours mais où elle est manifestement en minorité) lui font comprendre bien comprendre qu’ils ne la suivront pas jusqu’au bout. " Tous les maires, à part Claude Juin, le maire de Bessines sont d’accord pour le tracé sud ", explique Jean Thébault, le maire de Magné, leur porte-parole. Et il poursuit : " si l’autoroute passe ailleurs ce serait catastrophique pour nous. Si nous perdons l’autoroute, nous perdons le marais, il suffit de voir l’état désastreux du Marais qui est devenu inaccessible en bien des endroits. " C’est ce que dit aussi sans ménagement,  Alain Garcia, opposant de droite à Niort et vice-président du conseil régional : " Le Marais est à l’abandon. Il n’y a plus personne pour entretenir ce milieu qui est totalement artificiel. L’autoroute et l’aire qui seront construites vont provoquer un afflux de touristes et dynamiser les activités économiques… Si plus personne ne s’occupe du Marais, il va mourir. " La Nouvelle République enfonce le clou. Deux jours auparavant elle publie une page entière titrée sans équivoque " Les stigmates de l’abandon " : huit photos dûment choisies. Le Marais y est montré sous son plus mauvais jour : un cloaque avec des habitations en ruines, jonché d’épaves de voitures et de matériels agricoles hors d’usage. Quelques jours plus tard, le quotidien, qui a choqué de nombreux lecteurs, se défend bien d’avoir pris position. Il est vrai que la légende accompagnant les photos semble vouloir avant tout mettre chacune des parties devant leurs responsabilités. D’un côté on demande aux " sudistes " comment ils réussiront, si l’autoroute passe là, à " exploiter et à contenir le filon touristique ". De l’autre, on s’interroge pour savoir si les " nordistes  se sont bien mobilisés pour l’intérêt général et non pour leur intérêt particulier ".

Fin de partie pour Ségolène Royal ? C’est ce que tout le monde pense désormais. Quand elle rend publique, fin novembre, une lettre au Président et au Premier ministre leur demandant d’être dans cette affaire " les garants de l’objectivité " et de la " neutralité ", en expliquant qu’elle se rendra, quoiqu’il advienne à l’avis du conseil d’Etat, il semble bien en effet qu’elle est prête à jeter l’éponge. D’ailleurs du côté de l’Equipement et de la commission locale mise sur pieds par le préfet Alain Jézéquel on finit de peaufiner le projet pour mettre fin aux dernières résistances, et surtout convaincre les sages du conseil d’Etat que l’on a tout fait pour préserver l’environnement. Enfin, la déclaration du ministre de l’Environnement faite lors d’une visite impromptue dans le Marais le 5 décembre semble bien sonner le glas des dernières espérances de la députée : " Ma position n’est pas la seule, il y a la position des élus et je le vois bien à l’Assemblée nationale, ils sont favorables au passage de l’autoroute dans le Marais. "

Mais quelques jours plus tard, de passage à Poitiers, il s’interroge sur le fonctionnement du PNR. Le bureau du Parc, dit-il en substance, n’a pas agi prioritairement pour la défense de l’environnement en votant à l’unanimité (moins une voix) pour le tracé sud. Le ministre en conséquence demande une enquête, suivie d’un audit pour évaluer le bien fondé des actions du Parc. Or si l’Environnement finance pour 20% son budget, ce sont les collectivités locales qui apportent les 80% restant. Le président du PNR, Pierre Richardeau (il a participé à la fondation du Parc en 1979 ; il décédera quelques jours plus tard suite à une crise cardiaque), contre-attaque, expliquant l’on " peut toujours supprimer le Parc ". A se demander si les dirigeants ne sont pas prêts en définitive à sacrifier le PNR au nom des intérêts supérieurs d’une voie autoroutière ?

La rumeur d’une mise en sommeil du dossier de l’A83 par le Président, et d’un possible transfert de l’autoroute en Charente-Maritime, au cas où on obtiendrait par l’accord majoritaire des élus, entraîne une nouvelle radicalisation. Le 10 décembre, les élus de la région et du département se retrouvent pour une visite du Marais. Le lendemain, " réunis en ordre de bataille ", selon Olivier Guichard, les élus de Bretagne et des Pays-de-la-Loire (dont les élus socialistes de Vendée), et les élus des Deux-Sèvres et de la région Poitou-Charentes (moins Raffarin représenté par Alain Garcia) scellent lors d’une conférence de presse à Fontenay-le-Comte, l’alliance du sud et du nord sous la seule bannière du sud. Seuls absents, les socialistes Bernard Bellec, André Clert et Roger Rougeau qui bien que partisans du sud depuis le début, n’ont pas certainement pas voulu se montrer en si bonne compagnie.

En résumé, comme le dit cyniquement Philippe de Villiers : " Mieux vaut un mauvais itinéraire que pas de tracé du tout. " La mauvaise foi de certain élus est patente. Ainsi André Dulait, le président du conseil général des Deux-Sèvres explique que l’option sud représente le tracé le moins traumatisant pour l’approche de Niort alors qu’il avait dit exactement l’inverse deux ans auparavant (il parlait alors de l’incongruité d’un passage dans le Marais).

19/10/2006

Le monde de Ségolène (3ème chapitre - 02)

D’autres acteurs vont alors entrer en action. Leur objectif, s’opposer aux logiques de productivité et tenter de sauver ce qui est encore possible. C’est à Lairoux, une commune agricole de 530 habitants, située dans la vallée de la Lay à une dizaine de kilomètres de Luçon en Vendée (c’est dans ce département que se trouve 60% du Marais) que se situe le point de départ de cette riposte. Dans le milieu des années quatre-vingt, il y avait là un grand marais communal remarquable. Avec la crise laitière et l’apparition des quotas, un certain nombre d’exploitants, ne tirant plus de revenus suffisant de l’élevage laitier, commencent à assécher les parcelles pour les mettre en culture. Yves Le Quellec, enseignant dans le secteur de l’éducation spécialisée, assiste avec plusieurs de ses amis à cette mutation violente qui touche plusieurs communes alentour. Ils ne sont pas les premiers à faire ce constat, d’autres les avaient précédé, mais uniquement dans un cadre départemental et avec une connaissance superficielle des réalités de ce territoire. Au cours de l’année 1988, de réunion en réunion on finit par conclure que le bon niveau d’intervention se situe sur l’ensemble du bassin versant. C’est ainsi qu’est créée en 1989 la Coordination pour la défense du Marais poitevin dont Yves Le Quellec devient le président.

Mais pour Ségolène Royal, la Coordination ne peut-être dans l’immédiat qu’une alliée de circonstance. Toutes les idées qu’elle a en tête, substituer à une agriculture intensive, et assistée, essentiellement céréalière, des production plus diversifiées, moins axées sur l’alimentaire, plus ouverte sur d’autres filières comme celle des biocarburants n’ont en ces années là aucune chance d’être entendue. Elle n’a surtout dans ce monde agricole où la FNSEA et la CNJA exercent leur monopole syndicale aucun allié, et encore moins dans ce Marais plus vendéen que poitevin. En outre si elle reconnaît aux écologistes le mérite d’avoir piquer quelques banderilles, elle reste très critique quant à leur discours qui " mélange sciemment les mots nature, équilibre écologique, ruralité, espèces en voies de disparition, comme si la campagne n’avait pas toujours été une forme d’aménagement et de vie sociale organisée. "

C’est la raison pour laquelle Ségolène Royal reste sur le seul théâtre d’opération où elle a quelque chance de réussir, c’est à dire auprès des élus du Marais de sa circonscription qui en juillet 1989 ont définitivement repoussé l’offre de l’ASF de créer une aire de repos et une réserve naturelle. En 1990, elle prend la présidence de l’Association pour la charte intercommunale du Marais poitevin et soutient une plainte de la Coordination auprès de la Communauté Européenne en réaction à un projet de drainage de plus de cent hectares, plainte qui s’appuie sur certains textes communautaires, notamment les directives " Oiseaux " et " Habitats ". Avec Claude Juin et plusieurs autres maires du Marais, elle continue parallèlement à exiger des compensations aux nuisances produites, selon eux, par le passage de l’autoroute. Ce travail de sape est efficace puisque début juillet, la commission chargée de l’enquête d’utilité publique ouverte en avril, rend un avis défavorable au tracé sud par Coulon et Magné, et, de ce fait, se prononce en faveur du passage de l’autoroute par le nord.

Etrangement dans le camp des opposants on ne pavoise pas, on semble même presque regretter cet avis. Dans un communiqué, l’Association pour la Charte intercommunale (présidée désormais par Ségolène Royal) précise ainsi que les sept communes concernées par le tracé étaient prêtes à faire de cet autoroute un éventuel outil de développement et qu’elles avaient demandé en conséquence d’importantes contreparties relatives à l’environnement mais qu’aucune n’avait obtenu un début de réalisation. Elle en concluait : " Si le Marais est reconnu comme zone d’intérêt européenne digne de protection, il doit obtenir des aides du département, de la région et de l’Europe. " C’est qu’en vérité Ségolène Royal n’a pas réussi à convaincre la majorité des maires de renoncer au tracé par le Marais. Le consensus n’a pu se faire que sur la question du montant des compensations.

En revanche, dans le camp des " Sudistes ", c’est la douche froide. Le président d’ASF déclare à la presse : " On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ! " Traduction, si les responsables économiques et politiques ne veulent pas de cette autoroute, ils ne l’auront pas. Mais il espère que l’Etat saura prendre la bonne décision, c’est à dire maintenir son projet. D’ailleurs le préfet des Deux-Sèvres, Bernard Coquet, montre bien que l’Etat ne renoncera pas en déclarant qu’" il apportera, après concertation et négociation les aménagements qui s’imposent, de sorte que le conseil d’Etat trouve, outre un avis favorable global, des réponses satisfaisantes pour lever les réserves émises. " Quant à la municipalité de Niort, elle fait comme s’il ne s’était rien passé. " La décision du tracé sud a été retenue, il ne s’agit pas de relancer le débat ", déclare Bernard Bellec qui exige d’ASF plus de transparence, estimant que la future entreprise concessionnaire est responsable de l’avis défavorable de la commission.

Mais Ségolène Royal, même si elle fait cause commune avec la Charte, n’a pas renoncé à sa position initiale. Le 18 juillet, elle prend sa plume et s’adresse directement à Michel Delebarre, le successeur de Maurice Faure depuis le 29 mars dernier. Elle lui demande d’ouvrir le plutôt possible l’enquête publique au nord. Si nous attendons l’avis du Conseil d’Etat, argumente-elle, cela va prendre plusieurs mois encore : " Nous ne pouvons pas courir le risque d’attendre plus d’un an, et nous ne pouvons pas non plus accepter le chantage "si vous n’acceptez pas l’autoroute dans le marais, elle ira chez le voisin " "

L’Etat continue de son côté d’exercer sa pression. Il envoie son directeur des routes, Christian Leyrit, prêter main forte au préfet Coquet. Les élus sont convoqués à la préfecture le 24 juillet. Il est décidé de constituer " un groupe de pilotage ". Cinq thèmes sont retenus : la protection des paysages, le bruit, l’hydraulique, la faune et la flore et la valorisation du Marais. Par ailleurs on apprend que le Conseil d’Etat rendra son avis le 22 octobre 1991. La machine pour le sud est-elle relancée pour autant ? En fait pas mal d’inconnues planent. Que vont dire les instances européennes saisies par les écologistes ? Quelle va-t-être la position du ministre de l’Environnement, Brice Lalonde ? Ségolène Royal affirme à tous ceux qui la voit alors : " On ne fera pas ce projet sud-sud ! "

On prête surtout beaucoup d’influence à la députée des Deux-Sèvres depuis qu’elle a obtenu le label pour " son " Chabichou. Ségolène Royal après avoir " gagné le combat en faveur du Chabichou, va s’employer maintenant à déplacer l’autoroute ", affirme Le Courrier de l’Ouest le 25 juillet. Il est vrai que l’on a été très vite dans ce dossier du fromage de chèvre conique, comme le préconisait Philippe Montazeau. Dès le début de l’année plusieurs réunions de travail à la Chambre d’Agriculture aux Ruralies avec la DDA et des vétérinaires ont permis de fédérer une vingtaine d’éleveurs ainsi que plusieurs laiteries du sud des Deux-Sèvres. Un syndicat a été créé dont Montazeau a pris la présidence. Ségolène Royal s’est empressé ensuite de faire remonter le dossier en priorité à Paris. Le premier rapport favorable de la direction régionale de l’Agriculture est enfin parvenu à la chambre. Avec l’aide de quelques ministres, l’affaire était dans le sac. Le 29 juin le décret relatif à l'appellation d'origine " Chabichou du Poitou " était publié au Journal officiel. Pour la première fois depuis le début de son mandat, Ségolène Royal obtient enfin la juste récompense de ses efforts. Dans quelques jours d’ailleurs on va célébrer à Melle l’événement à la première fête du Chabichou, une idée mise au point par les trois compères Debien, Bellot et Montazeau.

Du côté de la vache parthenaise, on avance également, mais à un rythme moins soutenu. Mais après plusieurs réunions à Paris fin 1989, on vient enfin de décrocher une émission à France 3. Tous les espoirs sont permis, d’autant qu’un nouveau projet, à l’initiative de la profession et du lycée agricole de Melle, est en cours autour de la création d’une station de contrôle individuel des reproducteurs parthenais. Il faut pour cela construire de nouveaux bâtiments. Ségolène Royal a aussitôt proposé ses services. Elle souhaite que l’on monte un groupement d’intérêt scientifique pour obtenir des subventions. C’est Poupinot qui a pris en charge le dossier.

18/10/2006

Le monde de Ségolène (3ème chapitre - 01)

3 – Une cathédrale de verdure

Mais la Venise Verte, 600 hectares, « une cathédrale de verdure, un ensemble unique et un site exceptionnel », n’est pas tout le Marais. Et en cette fin des années quatre-vingt, là où le Marais, loin d’être à l’abandon, est une terre convoitée, d’autres logiques sont en cours. Les grandes parcelles de culture intensive céréalière en couvrent en effet la plus grande partie. Leurs sols ont été drainés pour améliorer les potentialités agricoles et elles sont irriguées, notamment pendant l’été. D’autres espaces, inondés pendant une longue période à la fin de l’hiver, servent à accueillir les crues. La Sèvre niortaise, principal émissaire des cours d’eau qui traverse le marais, débouche dans la Baie de l’aiguillon. Elle est en quelque sorte « l’épine dorsale » du Marais poitevin qu’elle parcourt de part en part de Niort à l’océan. Elle sert de délimitation entre les départements de la Vendée au nord et de la Charente-Maritime au sud ; le Marais poitevin se trouve ainsi « découpé » entre trois départements – avec les Deux-Sèvres dans sa partie amont niortaise –, et entre deux régions, Pays-de-la-Loire et Poitou-Charentes.
Les agriculteurs sont les principaux acteurs de cet ensemble qui est pour eux essentiellement un outil de production dont la rentabilité est pour une bonne part tributaire de la circulation de l’eau. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les logiques de productivité ont poussé à l’extension des surfaces, avec des parcelles d’un seul tenant, et nécessité une réorganisation de l’hydraulique. Plus de 30.000 hectares (sur 60.000) de prairies naturelles ont ainsi disparus au profit des cultures céréalières, blé et maïs. Les moyens utilisés à cet effet ont entraîner de fortes dépenses d’investissement compensées par de nouveaux efforts de productivité, assorties d’aides et de subventions européennes.
Le Marais poitevin ne peut donc pas être caractérisé de manière simple et uniforme que ce soit d’un point de vue agricole, paysager ou administratif. Et le considérer comme une entité à laquelle on puisse attribuer la qualité de zone humide ne relève pas de l’évidence. Autre paradoxe, est que cette terre en grande partie à vocation agricole bénéficie depuis 1979 du statut labellisé de Parc National Régional (PNR). Or, dans les projets initiaux de la DATAR, ces parcs se situaient à proximité des villes pour lesquelles on prévoyait une forte expansion. Ils devaient être des poumons de réserve, constitués pour l’essentiel de massifs forestiers. Mais l’intention des acteurs économiques et politiques locaux qui avaient œuvré à la création du PNR était tout autre. Ils misaient sur le développement touristique de la côte atlantique qu’ils espéraient voir s’étendre jusqu’au Marais. Ces projets touristiques ne devaient cependant pas y remettre en cause l’activité agricole dominante. D’ailleurs dans les années soixante, les principaux objectifs d’aménagements du Marais consistaient avant tout à rattraper le retard pris par cette zone en matière de développement. « Les marais de l’ouest doivent devenir la base démonstrative d’une exploitation rationnelle de l’élevage qui servira d’exemple et de point de départ à la transformation de l’activité agricole dans l’ensemble de cette région », pouvait-on lire ainsi, en 1965, dans un rapport concernant l’économie des Marais de l’ouest. Intention très largement modifié avec l’arrivée et l’extension des cultures céréalières.
La création du PNR ne remet donc pas en cause cette logique de développement. Pour André Forens, le député-maire de Fontenay-le-Comte, une ville de 14.000 habitant du sud de la Vendée située à une vingtaine de kilomètres en bordure du Marais, qui est le principal inspirateur et artisan de ce parc, il s’agit d’abord de développer des installations déjà existantes (une base nautique) au nord de la ville dans la forêt de Mervent et d’élargir ainsi l’offre de loisirs. Ce projet n’est également pas sans arrière pensée politique. Le député-maire pense donner ce Parc en cadeau à ses électeurs et enrayer ainsi la montée du vote de gauche qu’il sent venir dans sa circonscription. Mais André Forens se rend très vite compte qu’il ne peut réaliser seul son projet. Pour être acceptable par les pouvoirs publics, le périmètre du Parc doit être étendu, d’autant plus que la seule zone déjà touristique du Marais (la « Venise verte ») se situe dans un autre département, celui de Deux-Sèvres.
C’est pourtant l’idée d’un Parc d’abord centré sur des espaces forestiers qui continue encore à prédominer. André Forens va donc aller chercher deux alliés régionaux dont les territoires correspondent à ce schéma initial. Il s’agit d’une part du député-maire de Saint-Maixent, Jacques Fouchier, qui dispose d’un espace forestier proche de sa ville, la forêt de l’Hermitain ; et d’autre part du sénateur, président du Conseil général des Deux-Sèvres (après Jacques Fouchier), et ancien maire de Brioux-sur-Boutonne, Georges Treille, concerné lui par la forêt d’Aulnay. La nomination de Jacques Fouchier comme secrétaire d’Etat à l’Agriculture dans le gouvernement Barre en 1978 a d’ailleurs très certainement permis que le projet se concrétise rapidement, puisque la charte du Parc reçoit un avis favorable fin 1978. Début 1979, c’est le syndicat de réalisation et de gestion du parc qui voit le jour.
En fait deux logiques coexistent à la création de ce Parc. La première commence à évoquer ce que l’on appellera plus tard le développement durable. Mais dans d’autres cercles, on pense surtout en terme de production intensive. Le pari du Parc, c’est de faire fonctionner ces deux logiques en même temps. Mais les grands élus qui le dirigent sont trop liés à un monde agricole qui ne pense qu’à terminer le travail d’assèchement. Le projet de Forens s’avère non viable. Ce qu’il pressent d’ailleurs arrive. En 1981, il est battu aux législatives. Dépité, il quitte la présidence du Parc. Après lui le fonctionnement du Parc devient chaotique, illustré par de nombreux conflits entre les élus, les agriculteurs et leur représentants, et les techniciens du Parc. Ainsi les collectivités locales continuent à financer les drainages, mais refusent parfois d’apporter leurs subventions au Parc ; certaines années les crédits manquent pour fonctionner ; de fin 1987 à début 1990 il n’y a même plus de directeur.

17/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 06)

Elle est partout à la fois Ségolène Royal. Yves Revert, le localier de La Nouvelle République à Saint-Maixent (c’est son premier poste) reçoit plusieurs fois par semaine des photos d’elle prises par les correspondants. Ils ne savent plus ou tourner de la tête. Elle a toujours quelque chose à dire ; une proposition à faire ; un dossier en cours. Ça ne débouche pas toujours mais au moins les électeurs savent que l’on s’occupe d’eux. Et même quand elle est à Paris, elle ne manque pas une occasion de parler des Deux-Sèvres. Un jour Drapeau lui a dit : "  Elle nous a apporté un œil extérieur. On travaillait " petits bras ", on n’avançait pas. Elle nous a secoué et nous a engagé dans une nouvelle dynamique. Elle a amené du punch, bousculé la politique locale et piqué les fesses des élus. Elle fait un vrai travail de terrain. Elle sait écouter les gens, et elle a aussi un vrai pouvoir d’indignation. Ce qui est également impressionnant chez elle, c’est sa capacité de travail et de synthèse. " Et jamais une sollicitation ou un coup de fil à Niort ou à Poitiers pour protester contre un article qui ne lui est pas entièrement favorable. Yves Revert ne pourrait pas en dire autant de tous les élus locaux. Il en est de même de ses rapports avec ses amis. On a douté de sa loyauté envers le maire de Melle. Jean Bellot a remis les pendules à l’heure : " On lui reproche ses méthodes de travail. De tout vouloir contrôler. Contrôler et déléguer ne sont pas incompatibles. Je travaille avec elle. Pour ma part je n’ai rien à lui reprocher. Elle est exigeante, c’est tout. Quant à la rumeur qui voudrait qu’elle me succède, je ne peux évidemment pas empêcher les mauvaises langues de dire n’importe quoi. " En privé, Bellot concède qu’elle en fait parfois beaucoup trop à son goût, qu’elle se complait un peu trop souvent dans un rôle d’assistante sociale, mais s’empresse-t-il d’ajouter, tous les élus font la même chose. Sauf lui, oublie-t-il de préciser, car Jean Bellot est un cas à part, une espèce rare.

Un an déjà. Elle n’a pas chômé. Elle a enfin pris la mesure de ces trois pays aux identités bien distinctes qui forment sa circonscription : le Mellois qui a sa préférence ; le Marais poitevin dont elle a eu la révélation grâce à l’autoroute ; le Saint-Maixentais, enfin, mais qu’elle connaît encore mal. Chaque semaine ou presque, quand elle n’est pas à Paris, elle ne peut que constater l’inaction dont font preuve les pouvoirs locaux. Ah, si elle avait le quart des moyens dont ils disposent. Car depuis 1981, ils n’en manquent pas mais " les comportements n’ont toujours pas suivi. Elus, chambres consulaires et socioprofessionnels ont renforcé leur autorité sans être d’avantage redevables à l’intérêt général. " L’argent, elle, elle doit aller le chercher, l’arracher même. Ce n’est déjà pas facile avec ses amis, qu’en sera-t-il le jour où la droite reviendra aux affaires ?

De toute façon elle est bien décidée à ne pas en rester là. Que peut une députée même combative et obstinée contre ces " féodalités locales qu’ont renforcées les excès de la décentralisation. " Bientôt, elle ira porter au sein de ses assemblées assoupies, la nécessaire contradiction d’une députée qui n’a plus envie " d’entendre parler des campagnes comme d’un boulet qu’il faudrait traîner ".

Mais dans l’immédiat, elle fonce, et s’active avec les maigres moyens qu’on lui a chichement accordés, sans trop se préoccuper de ce qui se passe dans ces assemblées. C’est comme ça que l’hiver dernier elle a à peine prêté attention au changement intervenu à la tête de la région. C’est un certain Jean-Pierre Raffarin (le fils d’un ancien sous-ministre de Mendès-France) qui a été choisi après la démission de Louis Fruchard, le président élu en 1986, un réactionnaire notoire de la Gâtine, un " chouan " comme ils disent ici. Depuis le nouveau président de région a commencé à faire parler de lui. D’une certaine façon, il est un peu comme elle, question de génération. Toujours un projet en cours, affichant de grosses ambitions pour la région, et de l’abattage. Elle le voit surtout comme un beau parleur. Ainsi, la presse a rapporté qu’il a été présenté récemment les fromages de chèvre de la région à New York. Au Portugal, il y a tout juste quelques jours, on l’a vu aussi promouvoir, avec des présidents de régions d’Europe de la façade atlantique, plusieurs projets interrégionaux dont " la réalisation d'infrastructures de transports et de communications, la promotion de grands projets industriels et portuaires, la mise en valeur du potentiel touristique, la protection de l'environnement, le maintien des marchés financiers de la façade atlantique et leur consolidation par la mise en réseau des centres d'expertise financiers… " Et pendant qu’il pérore, Montazeau attend toujours qu’on lui donne un coup de pousse pour son Chabichou.

Avec Raffarin, la forme a changé, c’est indéniable. Il a très bien compris que les discours larmoyants sur la ruralité ne passaient plus. Mais au fond, qu’est-ce que cela change ? Au Parc, les directeurs se succèdent, les subventions rentrent au compte-goutte, et personne ne s’entend sur la politique à mener. Pour preuve, le conseil d’administration, où siège la région, n’a toujours pas pris position sur l’autoroute. Pour agir, et vite, il lui faut donc des appuis. L’Association pour la charte intercommunale du Marais poitevin dont Claude Moinard est le président, et qui réunit l’ensemble des maires des communes de la zone deux-sévrienne du Marais, peut être un vrai lieu d’élaboration d’une riposte, même si elle sait que beaucoup d’élus du Marais voient plutôt d’un bon œil l’arrivée de cette autoroute. Il y a aussi cette autre initiative de Moinard qui vient de constituer une autre association " pour la promotion de l’Aire autoroutière principale de la Venise verte ". Son ambition, faire de cette aire, un outil de promotion pour le tourisme local. Ça lui rappelle un autre projet dont la presse s’était fait l’écho en début d’année. Un projet complètement fou de marina du côté d’Arçais, de Damyix et de Saint-Hilaire-la-Palud, où il était question de creuser un lac de 400 hectares, et de bâtir cinq hôtels, deux ports de plaisance, des piscines et des tennis. On avait parlé de " Maraisland ". L’initiative était certes vouée à l’échec – son promoteur n’avait heureusement aucun soutien – mais pour Ségolène Royal c’était un symptôme inquiétant d’un état d’esprit qui était de plus en plus présent dans les têtes. Les gens disaient : " Soyons lucides. Le Marais vit ses dernières heures. Beaucoup trop de parcelles sont en friches ; envahies par les mauvaises herbes ; les fossés ne sont plus entretenus ; des peupliers mettent 40 ans à pousser au lieu de 25 ; il y a aussi de plus en plus de terres où les loyers ne rentrent plus ; dans certaines parties du Marais la moitié de la population a disparue ; on voit de plus en plus de maisons en ruines ; les usines ferment… "

Il fallait arrêter cet engrenage. Sans nier la réalité (elle en connaissait déjà assez sur le Marais pour savoir que ce que l’on disait n’était pas totalement faux), il lui semblait quand même possible, si on en avait la volonté, d’inverser la tendance. D’autant que s’il y avait bien toujours des départs dans ces zones rurales, on constatait depuis quelques années aussi des arrivées dans les campagnes proches d’agglomérations importantes. Les communes environnantes de Niort n’échappaient à ce phénomène ; tôt ou tard le Marais aussi serait touché. Ce qui n’était pas forcément un bien car cette rurbanisation des anciennes terres agricoles s’accompagnaient trop souvent d’une destruction de l’ancien environnement. Avec l’installation de ces nouveaux ruraux, les communes voyaient aussi leurs charges augmenter, alors que leurs ressources diminuaient à cause de la disparition des agriculteurs et des petites activités artisanales et industrielles.

Mais d’autres voies étaient certainement possibles. Le Marais offrait justement un terrain propice à des expériences, moins traumatisantes, plus soucieuses de l’environnement et du patrimoine car le développement sans maîtrise de zones d’activités et de lotissement était incompatible avec la sauvegarde de cette terre. Elle sait bien qu’elle ne sera pas immédiatement suivie, mais " se réinventer des racines, un coin de terre, un lieu paisible, voilà une grand cause à laquelle " elle y croit.

16/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 05)

Depuis quelques temps Ségolène Royal a entrepris d’étudier les doléances des éleveurs caprins et des producteurs de fromages de chèvre. Le 14 juillet, elle s’est faite ainsi l’ambassadrice des fromages de chèvre à la Garden Party de l’Elysée. Plus sérieusement, elle a rencontré les responsables de la filière qui lui ont parlé de leur intention d’obtenir un AOC pour l’un de leurs produits, le Chabichou, un petit fromage obtenu avec du caillé frais, moulé dans un moule tronconique aux dimensions spécifiques, affiné au minimum 10 jours, après démoulage et salage. Elle leur a dit qu’elle trouvait l’idée excellente. Toute la filière est derrière elle. Elle a vu Philippe Montazeau, le principal artisan de cette opération. C’est l’ancien directeur des laiteries de Chail, dans les Deux-Sèvres (à quelques kilomètres de Melle) et de Saint-Saviol dans la Vienne. Lui même est originaire de Melle. Son dossier est vraiment bien ficelé. L’homme est passionné et malin avec ça. En réalité - mais il lui a dit de ne rien en dire - ce fromage est plutôt typique de la Vienne, du nord surtout, de Loudun, Saint-Loup, alors, sur le papier, il a arbitrairement élargi la zone de fabrication au Deux-Sèvres. Depuis (ils ont commencé à étudier le dossier en 1987) les producteurs locaux s’y sont mis. Il a aussi établi une histoire bien documentée du Chabichou. C’est une obligation pour avoir l’AOC. Le produit doit justifier une origine d’au moins cent ans. Philippe Montazeau n’a quand même pas poussé le bouchon jusqu’à faire remonter tout ça à l’an 732, date de la fameuse bataille de Poitiers (plus précisément à Moussais-la-Bataille, et plutôt en 733) quand Charles Martel battit les troupes sarrasines dirigées par Abd al-Rahman ibn Abd Allah Al-Rhafiqi, le gouverneur d’Andalousie. Car, c’est un fait, que certaines chroniques peu sourcilleuses il est vrai de vérité historique, raconte qu’à l’issue de cette bataille, certains membres de l’intendance sarrasine se seraient éparpillés dans la région, puis installés avec leurs familles et leurs troupeaux de chèvres (" Chebli " en arabe). D’où le nom de Chabichou. Evidemment, tout ceci n’est qu’une légende, puisque la chèvre était déjà domestiquée et consommée dans la région dès le néolithique ancien. Quant au passage de " Chebli " en Chabichou, cela relève de la plus haute fantaisie puisqu’en arabe, chèvre se dit " mâ’iz " ou " a’nuz ". Il n’empêche que l’origine assez ancienne du Chabichou a pu être établie. S’il est mentionné pour la première fois dans un écrit en 1732, c’est surtout au 19ème siècle, à partir de 1864-1867, qu’il commence à être répertorié comme dans le Glossaire du patois poitevin de Charles-Claude Lalanne où il est écrit que ce petit fromage est appelé aussi fromage de Montbernage, un faubourg de Poitiers, ou bien dans le Grand Dictionnaire de Littré.

Le problème que soulève désormais Montazeau est décisif. Le dossier a été déposé à l’INAO (Institut national des appellations d'origine), branche fromagère. L’AOC peut être obtenue facilement par un accord entre le ministère de l’Agriculture et la profession. C’est encore une réglementation purement française. Mais en 1990 on va passer à une législation européenne. Plusieurs parlementaires ont été contacté mais ils n’ont pas donné suite. Ségolène Royal a compris. La balle est dans son camp. En décembre, elle réunit les principaux acteurs de la filière avec les directeurs régional et départemental de l’Agriculture et des représentants du ministère.

Finalement Ségolène Royal s’est laissé convaincre par ses amis. C’est à Melle qu’elle ira. Bellot lui a fait une petite place sur sa liste aux municipales de mars. Une élection sans danger, l’opposition a décidé de ne pas se présenter. De ce point d’observation elle pourra tester ce que ses amis ont dans le ventre. Elle les a au moins rassuré ; elle siègera ; c’est ici qu’elle agira avec le plus d’efficacité. Hors de question par contre de considérer cette élection comme " une mise en orbite " pour préparer la succession de Jean Bellot en 1995. Si un jour l’envie lui prend de diriger une ville, elle devra viser plus haut. A Niort, peut-être, bien qu’elle se soit engagé par écrit auprès de Bellec de ne jamais se présenter contre lui. Les échos qu’elle a d’ailleurs de la préparation des municipales à Niort laissent dans l’immédiat peu de place à de telles supputations. Mais la personnalité du maire l’a intrigué. C’est un inquiet. La preuve cette lettre qu’il lui a fait signer. Il la voit donc déjà comme une rivale possible. Qu’il n’ait pas apprécié sa position sur l’A83 se comprend aisément, mais avait-elle le choix ? Bellec est responsable d’une ville, il lui faut bien admettre qu’elle a à défendre aussi les intérêts de sa circonscription. Quant à la scission qui s’est opérée dans le conseil municipal, c’est à lui de résoudre ce problème. On lui a rapporté qu’il a déjà pris les devant en proposant à l’une des filles de René Gaillard d’être sur la liste. Pourquoi pas ? Mais c’est encore une de ses bizarreries de la politique locale dont elle était loin de soupçonner l’importance. Ça fait quand même trois ans que Bellec a succédé à Gaillard. Elle comprend aisément que ça doit lui être pesant et agaçant d’avoir toujours à être comparé à l’ancien maire.

Elle n’a d’ailleurs pas toujours bien compris ce que veut " Réussir Niort " ; ces dissidents sont tous des gens de la génération Gaillard. Maurice Grolleau, le directeur d’école, est au PS, ou il y était encore il y a peu, Jacques Laroche, l’avocat, vient des radicaux, et Roger Sicaire a été communiste. Drôle d’attelage, mais qui donne une assez bonne idée de l’état de la gauche niortaise. Il fallait la poigne et le doigté de Gaillard pour tenir tout ça en laisse, lui a-t-on dit. En somme, Bellec ne serait pas tout à fait l’homme de la situation, mais ce n’est pas à elle de juger. Cette querelle de succession à retardement, Drapeau a eu une expression pour ça : " Niort, c’est la querelle des sunnites et des chiites ; des disciples et des enfants du prophète. "

A Niort, ça ne c’est pas trop mal passé pour Bellec. Sa liste d’union a recueilli 47,84 % des suffrages. Avec " Réussir Niort " qui a fait un bon score (16,39 %), ça fait quand même 64% au total pour la gauche. Il n’empêche qu’il n’obtient pas la majorité sous son nom. C’est peut-être un maire intelligent, bosseur et entreprenant, mais il a bien du mal à se faire admettre. Elle n’a pas eu, elle, ces désagréments. Elue sans opposition à Melle. Tous ceux de son camp qui se présentaient ont eu le même succès : Drapeau a été élu maire d’Azay-le-Brûlé, et Misbert à Vallens. Et comme prévu Grégoire est repassé à Saint-Martin-les-Melle, ainsi que Marché, son suppléant, à Lezay. Elle va pouvoir les faire bosser. Elle a des projets. Ils en ont également. Ils vont s’entendre.

15/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 04)

Entre temps, elle a enfin pu obtenir de Paris les renseignements qu’elle cherchait à propos de l’A83. Ce qu’elle craignait est arrivé : ils ont retenu le tracé sud, par Magné et Coulon. Elle choisit cependant de se taire. Finalement c’est Maurice Faure qui l’annonce le 22 septembre au cours d’une conférence de presse. On apprend par la même occasion que le projet inclue la construction d’une rocade à deux voies par l’est et le nord et que son financement se fera dans le cadre du Contrat de plan Etat-Région.

L’un des inspirateurs du tracé sud-sud, c’est Michel Denieul , président des Autoroutes du sud de la France (ASF), la société concessionnaire pressentie pour gérer l’autoroute. Son projet consiste à construire un viaduc enterré à la surface du marais, de manière à laisser l'eau circuler librement sous le ruban autoroutier. La dimension touristique du lieu est également pris en compte. Il est ainsi prévu d’aménager une aire de repos de soixante-dix hectares, avec station-service, et boutiques dissimulées derrière des remblais, ainsi que des embarcadères pour les promenades en barque. Michel Denieul offre en outre, pour preuve de sa bonne foi, d'acheter cent trente hectares autour du tracé et de les rétrocéder gratuitement au PNR afin d'y créer une réserve naturelle.

Les réactions se multiplient, amères et résignées chez les Nordistes comme celle de Jean Béguier pour la CCI : " l’irréparable va s’accomplir " ; combatives chez les écologistes de l’Association qui préparent pour le 28 septembre une " opération escargot ". Bernard Bellec, soulagé, fait une déclaration à contretemps : " Le Marais est en grand danger ", explique-t-il, il a beaucoup à craindre de l’égoïsme de ceux qui veulent en profiter pour leur confort personnel. " En clair, l’intérêt général veut que l’autoroute passe dans le Marais, et c’est ce qui le sauvera. Guérir le mal par le mal ? Maurice Faure le dit plus explicitement encore : " la mise en valeur du Marais se fera à partir de l’autoroute ". Le préfet Jézéquel, qui a présidé le groupe de travail mis en place par Méhaignerie, lui fait échos : " l’autoroute, c’est une chance pour le Marais ". Et Maurice Moinard, qui préside l’Association pour la charte intercommunal du Marais, conclut : " rien ne peut s’opposer au passage de l’autoroute ! " Et Ségolène Royal ? Elle ne dit rien. A quoi bon en rajouter, pense-t-elle. D’ailleurs la présentation, début octobre, du calendrier des travaux  par le préfet Jézéquel (fin 1989, avant projet avec étude d’impact ; début 1990, enquête publique ; fin 1990, déclaration d’utilité publique ; premiers mois de 1991, début des travaux ; 1994, fin des travaux) semble siffler la fin de la récréation

Que faire ? Ségolène Royal en juillet n’avait pas exclu ce cas de figure : " …Si, contre toute attente c’était le tracé sud qui était retenu, il faut que l’on nous accorde des surcompensations. " Si elle a bien entendu les écologistes, elle n’est pas devenue, loin de là, une adepte de la deep ecology. Transformer le Marais en réserve, elle n’y pense même pas. " Ne fétichisons pas les espaces : à force de les survaloriser, on le fige ; n’isolons pas les terres rurales d’un problème général d’aménagement ; sauver les campagnes, c’est aussi sauver les villes… On critique souvent l’Etat, mais c’est de lui, et lui seul, que peut venir la volonté et les moyens de maîtriser le mouvement. " Or l’Etat, en l’occurrence, s’il a bien décidé seul (encore qu’elle ne soit pas certaine qu’il ait pu subir quelques pressions) n’a toujours rien proposé de substantiel en terme de compensations. Une aire de repos, des boutiques et une réserve ! De qui se moque-t-on. Le Marais, c’est la leçon qu’elle a retenu des écologistes, a un rôle hydraulique majeur qui doit être préservé. Mais c’est aussi un lieu de vie. Ses potentialités de développement doivent être restaurer. On ne peut pas rester sans rien faire. Ou bien on laisse s’y développer, sans retenue (c’est déjà le cas dans une bonne partie du Marais, en Vendée et en Charente-Maritime) une agriculture extensive qui détruit les paysages traditionnels. Ou bien, au contraire, " on laisse à l’abandon la terre, (et) elle se dégrade et se transforme en friche ". Reste le tourisme ou la diffusion du périurbain, la " rurbanisation " (heureusement on y échappe encore ici), une spirale qui peut conduire aux pires excès. Toutes ses variantes sont précisément en cours dans le Marais. C’est ce que le débat autour de l’autoroute a révélé. Il ne faut pas y succomber. Ce sont " des solutions mixtes, pluralistes  " qu’il faut trouver.

14/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 03)

Ségolène Royal m’a convoqué. Elle veut savoir ce que l’on peut faire pour la race parthenaise. " L’ingénieur agronome Jean-Pierre Poupinot a pensé aussitôt : " Elle prépare les prochaines élections, elle cherche à se faire connaître par des actions symboliques. " Si elle s’adresse à lui c’est qu’il est responsable de l’Etablissement départemental de l’élevage (EDE) qu’il a créé en 1966, et l’un des principaux artisans de la renaissance de cette race bovine rustique.

En 1988, la parthenaise commence tout juste à remonter la pente : 8.000 têtes tout au plus. Pour une race qui a compté jusqu’à 1,1 million d’unités à la fin du 19ème siècle, c’est une misère. Même dans la région on a fini par l’oublier cette vache élégante à la robe fauve rougeâtre ou froment, au dessous du ventre gris perle, et dont le contour des oreilles, des muqueuses, des sabots et le bout de la queue sont noirs. Le déclin a commencé quand les tracteurs sont arrivés ; les bœufs, très puissants, étaient utilisés pour les travaux de force. Cette vache donnait aussi un lait très riche en matière grasse qui servait à la fabrication à Surgères et à Echiré du beurre des Charentes au goût de noisette caractéristique. Mais elle était moins productive que la Normande ou la Pis noir (deux races qui donnent en outre un lait avec moins de matière grasse). Ajouté à cela les grandes épidémies comme celle de fièvre aphteuse en 1952, et s’en était fait de l’une des plus anciennes races française. En 1965 il ne restait plus que douze éleveurs inscrit au Herd Book, le livre généalogique de la race. On s’est mis alors au mouton, à la chèvre, au porc et aux hybrides par croisement avec des Charolais. En 1980 on ne comptait plus que 7.850 têtes de race pure Parthenaise.

Qui a soufflé l’idée à Ségolène Royal ? Jean-Pierre Poupinot n’en est pas sûr mais il a idée qu’un des frères Parnaudeau, Yves, celui qui est en GAEC à la Touche-Cochin doit être dans le coup. Ségolène Royal chassant en Gâtine, berceau de la race, hors de ses terres donc, dans une circonscription réputée pour élire très majoritairement des élus de droite, sauf à Vasles dont le maire divers gauche est justement Gilles Parnaudeau, ça limite déjà considérablement l’intérêt électoral de l’opération. Les raisons qui poussent cependant Ségolène Royal à intervenir sont peut-être à chercher ailleurs. C’est que la race parthenaise a été en quelque sorte une victime de cette révolution agricole productiviste des années soixante et soixante-dix. Or dans cette fin des années quatre-vingt, on commence à comprendre que d’autres choix orientés vers la qualité sont possibles. Ségolène Royal en a là, à sa porte, une parfaite illustration.

A l’origine de cette renaissance, il y a eu une poignée d’irréductibles comme la famille Bonnanfant, au lieu dit Les Ecarlatières à quelques kilomètres de Mazière-en-Gâtine, éleveurs de Parthenaises de père en fils. Le lait ne rapportant plus assez, ils réorientent leur élevage vers la production de viande. C’est que cette race offre des caractéristiques intéressantes pour ce type de production. C’est d’abord une viande de bonne qualité bouchère, avec peu de gras. Elle permet surtout un fort rendement de viande nette commercialisable dû à l’ossature fine de son squelette.

C’est en 1967 que Jean-Pierre Poupinot reçoit pour mission de remettre en activité la race. Il va à Saint-Symphorien à la coopérative d’élevage et d’insémination artificielle. Avec son directeur, il fait le tour de la question. Des essais sont faits. Les éleveurs souhaitent privilégier la viande rouge que l’on obtient qu’avec des veaux de 24 à 30 mois. Or la tradition locale était tout autre. Parce que l’on avait besoin de lait pour alimenter les laiteries et la production de beurre, on pratiquait un sevrage brutal du veau au bout de quelques semaines. Après un an de contrôle de croissance, démonstration est faite que la technique de sevrage est mauvaise. Le veau maigrit, et au bout d’un an il n’a toujours pas retrouvé son poids du début. Trois ans après, au lieu d’avoir des bœufs de quatre ans, on a des animaux qui ont encore la conformation d’animaux de trois ans. C’était un an de croissance perdu. Phénomène identique pour les femelles. On décide donc de rompre avec cette tradition – les veaux sont menés jusqu’à 30 mois –, et on décide d’effectuer un contrôle en grand. La moitié du cheptel y est finalement soumis. Au début le veau maigrit toujours, mais à la fin il a retrouvé son poids normal. On se retrouve ainsi avec de très bons veaux de conformation bouchère qui font d’excellentes carcasses, ce qui est tout bénéfice pour les éleveurs et les bouchers.

Avant son rendez-vous avec la députée, Jean-Pierre Poupinot convient avec l’EDE que c’est sur la question de la valorisation de la viande qu’il est possible de faire quelque chose. Puis il se rend à la mairie de Melle. Mais Ségolène Royal a déjà son idée. " Il faut que l’on crée un label ", lui dit-elle. Jean-Pierre Poupinot n’est pas surpris. Le label est à la mode, il a le vent en poupe à Bruxelles. Il entreprend alors de lui expliquer que l’opération est vouée à un échec certain parce que l’effectif de la race est insuffisant. Selon la réglementation en vigueur, un boucher qui commercialise de la viande labellisée ne peut vendre que ça en viande bovine. Ça permet d’éviter la fraude et surtout d’écouler tout le cheptel labellisé. Mais avec 8.000 parthenaises il y a à peine de quoi approvisionner un boucher. Par comparaison la viande limousine dispose d’un cheptel de 500.000 têtes. Poupinot propose donc de commencer par la certification d’origine, puis de passer ensuite par l’étape d’une marque commerciale. " Non, pas question, lui dit Ségolène Royal, vous allez mettre en œuvre le processus, et puis faites tout ce qu’il est nécessaire pour augmenter les effectifs. "

L’initiative de la députée est largement soutenue par les éleveurs. On décide donc malgré tout de poursuivre. Didier Poireau, le technicien qui accompagne Poupinot entreprend de monter le dossier. Premier objectif, trouver un boucher qui accepte de jouer le jeu, l’Unité de production et de sélection de la race (L’UPRA) ne peut en effet agir qu’à la condition qu’un boucher accepte de commercialiser cette viande. L’affaire suit son cours. Mais pour Ségolène Royal, il ne fait aucun doute qu’on a voulu freiner son action. Des " lobbies sont intervenus pour ralentir mes démarches. " Elle pense surtout aux professionnels de la profession qui ont choisi dès la fin des années cinquante de privilégier le développement de la production végétale plutôt qu’animale. Il n’empêche, grâce à son obstination, les éleveurs de vaches parthenaises auront bientôt leur label.

13/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 02)

Pour Ségolène Royal ce dossier était un piège. Son propre camp était divisé sur la question. Il y avait surtout la position du maire de Niort qui tenait à ce que l’autoroute passe au sud. Prendre parti en pleine campagne, c’était donc prendre un très gros risque. D’autant plus que son adversaire, Pierre Billard, vice-président du conseil général (où il présidait la commission " Routes "), et qui avait fait des routes et du désenclavement du pays l’un des axes de sa campagne, était en première ligne des partisans du nord.

A quelques jours du second tour, avisée, Ségolène Royal s’était donc contenté de protester contre le secret qui entourait les délibérations du groupe de travail. Une fois élue, elle avait attendue encore plus d’un mois pour se déterminer. Les arguments des Niortais étaient parfaitement recevables, du moins sur le plan économique. Restait l’épineuse question du Marais. Faire passer une autoroute là où il offrait le plus de caractères et d’intérêt touristique, ne pouvait pas ne pas poser de problèmes. D’ailleurs l’Equipement, pourtant favorable à ce tracé, avait très justement noté qu’il pouvait causer de gros préjudices à la flore et à la faune. Plus généralement il reconnaissait trois contraintes à cette arrivée sur Niort : le Marais ; l’urbanisation de l’agglomération niortaise ; et la vallée de la Sèvre avec ses méandres, ses affluents et ses coteaux souvent urbanisés.

C’est Claude Juin qui l’avait finalement amené à reconsidérer sa position : " Le bon sens sur le plan économique c’est la Crèche, lui avait-il dit en substance, à l’est de Niort, là où est l’échangeur. Des pressions ont été très certainement exercé sur le directeur des routes à l’Equipement pour que le tracé passe au sud. Peut-être du côté de Guichard et de Chaban puisqu’ il s’agit d’abord de relier les Pays-de-la-Loire à l’Aquitaine. C’est la plus mauvaises des solutions. Quant aux maires du Marais, ils font un pari qui ne tient pas la route. Ce tracé va défigurer une partie de la Venise verte. Il s’illusionnent en outre sur l’apport en terme d’emplois et de touristes que pourrait amener cette infrastructure. "

Puis il lui avait fait rencontré un groupe d’écologistes de Magné qui avaient créé une Association contre l’autoroute dans le Marais poitevin. En décembre 1987 ils avaient réuni 400 personnes à Magné. C’était pour la plupart des habitants de Magné ou des communes avoisinantes ; beaucoup travaillaient à Niort, comme une majorité de Magnésiens. Elle les avait écouté attentivement : " Le Marais est un site original et unique en France, il sera complètement dénaturé par le passage de l’autoroute. Ici, c'est un marais mouillé, sans intérêt pour l'agriculture. Par contre, c'est un bouillon de micro-organismes, donc une réserve alimentaire pour les animaux. On ne peut sérieusement détruire un début de chaîne comme celui-ci. En outre, le franchissement des très nombreux canaux, conches, fossés est délicat car les sols sont compressibles et l'emploi de buses métalliques est inadapté comte tenu de leur oxydation très rapide dans ce milieu " Ils avaient mis aussi en évidence les nuisances qui résulteraient du passage de cette autoroute : bruit, pollution, horizon bouché, réseau hydraulique perturbé. L'autoroute créerait enfin une barrière artificielle, difficilement franchissable par les riverains, et exclurait du Marais la commune de Magné.

Ils lui avaient aussi ouvert les yeux sur le problème plus général du Marais poitevin. Cet ancien golfe du littoral atlantique comblé par les sédiments et le travail des hommes depuis plusieurs siècles constituait un vaste espace d’environ 90.000 hectares qui s’étendait à l’intérieur des terres jusqu’aux portes de Niort. Cette zone humide, la deuxième de France après la Camargue, était mise en péril depuis des décennies par une agriculture extensive, céréalière surtout, qui exigeait que l’on assèche de plus en plus de terres. Le paradoxe, c’était que l’organisme sensé assurer la gestion de cet ensemble, le Parc naturel régional (PNR), ne semblait pas trop se préoccuper ni du passage de l’autoroute et encore moins des dégâts provoqués par l’agriculture céréalière qui avait asséché quelques 30.000 hectares de prairies naturelles au cours des quinze dernières années. D’ailleurs le Parc, théoriquement soutenu par les élus des quatre-vingt-dix communes, des trois départements (Vendée, de la Charente-Maritime et des Deux-Sèvres) et des deux régions (Poitou-Charentes et Pays-de-la-Loire), ne tenait encore debout que grâce à la bonne volonté des techniciens qui y travaillaient.

C’est donc amplement informée que Ségolène Royal rallie le camp du nord même si elle n’est pas dupe des préoccupations environnementales du conseil général. Evidemment, ici ou là, on ne va pas manquer pas de l’accuser d’opportunisme. Drôle d’arithmétique électorale que de se mettre à dos les édiles de Niort et une bonne partie des élus du Marais, toute ça pour une poignée de votes écologistes. En vérité sa position est dans la droite ligne de ce qu’elle n’a cessé de dénoncer pendant sa campagne, surtout à la fin, quand elle a commencé à prendre conscience des problèmes dans lesquels la population locale se débattait. Selon elle, les élus locaux, les chambres consulaires, et certaines catégories de socioprofessionnels, obnubilés par des schémas de développement dépassés, négligent l’exploitation de certaines ressources comme le tourisme rural ou de filières à valeur ajoutée comme l’agroalimentaire. Les rencontres qu’elle a faite, au cours de ses pérégrinations, la persistance ici d’une vie rurale encore vivace, l’ont convaincu que son mandat de député doit être désormais consacré à la mise en valeur des potentialités de cette espace rural que l’inertie et l’indifférence des responsables locaux a laissé en jachère. L’enjeu du tracé de l’autoroute est aussi là. Elle n’est de toute façon pas décidé à rester là les bras croisés à attendre la décision du ministre. Alors elle va à la pêche aux infos. Depuis quelques jours elle fait le siège de Maurice Faure, un vieil ami du Président, qui occupe désormais le poste de Méhaignerie à l’Equipement.

12/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 01)

2 - Un coin de terre, un lieu paisible…

Et maintenant, va-t-elle rester ? " Jean-Luc Drapeau est le plus sceptique. Il en a parlé aux autres. Tous partagent, avec des nuances, la crainte de la voir partir. Ils n’ont pas osé lui demander ce qu’elle comptait faire de sa victoire, pas assez intimes. C’est un trait de caractère qu’ils ont tous noté, cette capacité qu’elle a d’être à la fois très proche d’eux, et distante. Ils l’acceptent. Mais ce premier succès les a dopé. Maintenant ils comptent sérieusement l’exploiter. Pourquoi ne pas la prendre au mot ? Elle leur a tendu une perche, à eux de la saisir. Les cantonales sont encore loin – le vrai pouvoir est au conseil général où la droite est largement majoritaire - mais les municipales dans moins d’un an pourraient constituer un excellent tremplin.

Pour Drapeau c’est déjà fait, ou presque. Le maire d’Azay-le-Brûlé, René Chantecaille, un ami de Lemberton, lui a proposé la succession. En ligne de mire, le canton de Saint-Maixent 1 en 1994. Camille ne devrait pas se représenter. Mais pour Ségolène les cantonales 1992 ne présentent guère de choix. Celles-sur-Belles ? Billard y est trop bien implanté. Il faudra encore attendre qu’il passe la main. En 1998, très certainement. Lezay ? Il y a déjà Marché. Saint-Maixent 2 ? Imprenable ! Reste Prahecq et La Mothe. Prahecq se serait un bon coup à jouer. C’est le canton de Claude Roulleau, une pointure, maire de Prahecq, président du Crédit agricole des Deux-Sèvres et du Conseil économique et social régional. Mais ça serait tenter le diable. S’attaquer à un hiérarque de la région leur semble encore hors de portée. Par contre la Mothe-Saint-Heray, c’est envisageable, il n’y a pas de grand enjeu, tout à fait à la mesure de Ségolène, si elle accepte, évidemment. Pour les municipales c’est tout aussi problématique. Hormis Melle et Saint-Maixent, tous conviennent qu’il n’y a rien de son niveau. Debien penche pour Melle. Elle pourrait se présenter sur la liste de Bellot, et envisager de prendre sa succession en 1995. Tout ceci n’est que supputation. Ségolène Royal, maintenant qu’il l’a connaisse, décidera seule.

Ils ne le savent pas encore, mais la députée est bien décidée à prolonger son séjour dans cette région. Pour le première fois elle a goûté au plaisir d’être écouté. Fini les travaux obscurs, les propositions que l’on ne retient pas, sa mise à l’écart par les " têtes d’œuf " auxquels on a confié les dossiers majeurs. C’est ici qu’elle fera son beurre d’une notoriété dont elle a commencé à sentir les effets. Ainsi la déclaration qu’elle a faite fin juillet au cours d’une réunion des maires du canton de Frontenay-Rohan-Rohan à propos de l’A83 (l’autoroute qui doit relier Nantes à Bordeaux via Niort et l’A10), n’est pas resté sans échos : " Il faut faire en sorte que la future autoroute passe par le nord de Niort et je suis d’accord avec les socioprofessionnels du département qui ont pris position en ce sens à la quasi-unanimité.  Si, contre toute attente c’était le tracé sud qui était retenu, il faut que l’on nous accorde des surcompensations et que celles-ci soient précisées avant même le début des travaux. "

C’est en cours de sa campagne qu’elle a découvert le dossier. L’Etat souhaitait depuis longtemps déjà parachever son grand projet d’autoroute des estuaires qui permettrait d’aller d’une seule traite de Dunkerque à Bayonne. La liaison Nantes-Bordeaux en constitue le dernier tronçon. En avril 1987, entre toutes les solutions possibles (par La Roche-sur-Yon-Luçon, par La Rochelle-Rochefort, ou par Niort), Pierre Méhaignerie, ministre de l’Equipement du gouvernement Chirac, avait retenu (un peu contre toute attente) celle de Niort (ville située quand même à une soixantaine de kilomètres du littoral) et fait inscrire le projet au Comité interministériel d’aménagement du territoire.

Il y avait deux raisons à cela. C’était d’abord le chemin le plus court, donc le moins coûteux, pour rejoindre l’A10. De ce fait, la construction de ce tronçon serait plus rapide, ce qui était la principale exigence des deux régions Pays-de-la-Loire et Bretagne. On satisfaisait également, du moins en partie, une vielle revendication des élus des Deux-Sèvres qui militaient depuis longtemps pour la réalisation d’une liaison autoroutière Nantes-Poitiers via Cholet, Bressuire et Parthenais.

Il fallut cependant attendre encore sept mois pour en savoir plus sur le tracé proposé. Enfin, le 8 décembre 1987, le Centre d’études techniques de l’Ouest (CETE) de Nantes présentait, à la demande du ministre, le dossier de concertation de l’autoroute aux élus. Or ce n’était pas un, mais quatre tracés qu’on leur proposait. Les deux premiers passaient au sud de Niort, les deux autres au nord, l’Equipement plaidant toutefois pour la solution la plus au sud (la plus courte), en bordure du Marais poitevin que la future autoroute traverserait cependant sur moins d’un kilomètre.

Le jour même, Bernard Bellec, maire de Niort, et Alain Garcia, porte-parole de l’opposition, optaient pour le tracé qui avait la préférence de l’Equipement, argumentant que  " le développement de la ville de Niort (était) né au sud avec des entreprises comme R.O.L. (Rougier Océan Landex), la MAIF, la MACIF" et que " Niort (était) aussi la porte du Marais, d’un intérêt touristico-économique. " Mais cet avis n’était pas, loin de là, partagé par les autres élus du département. Le 14, le conseil général contre-attaquait, se prononçant majoritairement (vingt-quatre pour, trois contre et une abstention) pour l’un des tracés nord, celui de la Crèche. Cette solution avaient également le soutien des chambres consulaires et de 400 entreprises du département. Une " Association pour la promotion et l’action en faveur du tracé nord-nord de l’autoroute Nantes-Niort " avait été aussitôt mise sur pied. Elle avait établi son siège social à la CCI des Deux-Sèvres. Le principal  argument des partisans du tracé par la Crèche était le suivant : " La solution nord, c’est celle qui irrigue tout notre département et pas seulement l’ouest et le sud du Niortais. " Le conseil général et les socioprofessionnels faisaient également remarquer que de gros investissements avaient été consentis par les collectivités publiques au centre routier de Niort-La Crèche (péage de l’A10), ainsi qu’aux Ruralies, une aire de repos conçue par la région et le département pour être la " vitrine du Poitou-Charentes ". Le raccordement de l’A83 à l’A10 à hauteur de la Crèche leur semblaient donc parfaitement logique : " C’est une faute de vouloir faire passer cette autoroute par le sud, la région Poitou-Charentes n’y gagnera rien et les Deux-Sèvres y perdront. "

Dernier argument, l’assemblée départementale jugeait " indispensable que le Marais poitevin, qui constitue un joyau de notre département, (fut) préservé, tant sur le plan de ses potentialités touristiques que de son équilibre naturel. " Et la région ? Pour l’instant elle ne s’était prononcé formellement pour aucun tracé. Mais son président, Louis Fruchard, par ailleurs conseiller général du canton de Mauléon, avait pris parti, en son nom personnel, pour le nord.

Et les principaux intéressées, les communes du Marais, quelles positions allaient-elles adopter ? Janine Lucas, conseillère général du canton de Niort-Ouest, qui comptait Magné et Coulon sur son territoire, deux communes du Marais, avait préféré s’abstenir au conseil général, mais au conseil municipal de Niort elle s’était ralliée au camp du sud. Maurice Moinard, le maire PS de Coulon, favorable au tracé avait émis quelques réserves, craignant pour plusieurs exploitations agricoles parmi les plus performantes de sa commune. Il exigeait aussi la protection de plusieurs sources. En revanche il avait été séduit par l’intérêt touristique que pourrait apporter l’installation d’une aire de repos et d’un échangeur aux portes de Coulon, et la construction d’une " Maison " vitrine du Marais Poitevin. Le maire de Magné, Jean Thébault, attendait pour voir. Quant à Frontenay-Rohan-Rohan et Saint-Symphorien, certes moins concernées, elles n’avaient fait aucune objection. Restait Bessines. Son maire, Claude Juin, également conseiller général du canton de Frontenay-Rohan-Rohan, était en fait le seul élu du Marais à s’être déterminé très clairement pour le nord : " Nous avons des projets d’extension, avec notamment la création d’un plan d’eau de 40 hectares. Nous irons jusqu’au bout ", avait-il expliqué.

Une autre solution suggérée par l’Equipement (toujours au sud), était en revanche unanimement rejetée. Elle préconisait de longer la voie ferrée Fontenay-le-Comte-Niort qui jouxtait l’ancienne commune de Saint-Liguaire rattachée à la ville de Niort depuis 1972. Voici ce qu’en disait l’Equipement : " Si elle épargne le milieu naturel, elle provoque par contre une coupure dans l’urbanisation et des nuisances aux riverains (…) Elle utilise partiellement la même emprise qu’un projet de rocade qui n’a pu aujourd’hui aboutir. " La réaction des riverains de Saint-Liguaire ne s’était pas fait attendre. Ils s’étaient opposés en 1983 à la rocade. Ils en seraient de même si ce projet là était mis à l’étude. Ils avaient eu immédiatement l’appui du maire de Niort qui avait déclaré : cette option " constitue un frein pour le développement futur de l’urbanisation et de l’économie niortaise dans le cadre du projet Niort Technopole Porte Océane ".

Enfin, en 1988, à la mi-janvier, Méhaignerie avait annoncé que l’autoroute coûterait 2,7 milliards de francs, que l’ASF en serait concessionnaire, et qu’elle serait achevée en 1993. Une solution avait été trouvé pour le tracé vendéen. Les travaux commencerait bientôt. Pour Niort, il faudrait attendre encore trois mois, c’est à dire le temps nécessaire pour que ce délicat dossier soit étudié de nouveau par un groupe de travail présidé par le préfet Alain Jézéquel. Trois mois, c’est à dire à la veille de la présidentielle. Autant dire que le ministre bottait en touche. D’où la colère exprimée par les deux présidents de région de Bretagne et de Pays-de-la-Loire : " Cette question du contournement de Niort par le nord ou par le sud, dépasse largement le cadre niortais, et même deux-sévrien ". En d’autres termes le ministre devait faire son choix le plus rapidement possible sans tenir compte des avis contradictoires des élus des Deux-Sèvres. Ce sont ses amis qui lui demandaient.

 
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