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26/10/2006

Le monde de Ségolène (5ème chapitre - 01)

5 – Une ténébreuse affaire

La droite est revenue aux affaires et le parti est en miettes. Michel Rocard est-il l’homme de la situation ? Pour l’instant il a le vent en poupe, mais pour combien de temps ? François pense que tout ceci n’est que provisoire. Rocard est attendu au tournant. Sa popularité dans les sondages, et le fait qu’il est très certainement l’un des socialistes les moins décriés dans l’opinion publique le pénalisent paradoxalement dans le parti ; sans compter qu’il est toujours poursuivi par l’animosité que lui voue le Président. Ça fait beaucoup pour un seul homme. Chez les " transcourants " on mise plutôt sur Jacques Delors. Pas pour le parti, mais pour la présidentielle de 1995. Ségolène Royal trouve beaucoup de qualités à cet homme libre et exigent. Ce qu’il est, il ne le doit qu’à lui-même ; ces idées, il les a forgé dans l’action, tout au long de sa carrière, et bien que membre du parti depuis 1974, il a toujours su se maintenir à distance des querelles intestines, quand bien même aurait-il contribué parfois à les faire naître. Mais ne dit-on pas qu’il est " l’homme le plus à droite du parti ". Elle ne le pense pas, même si elle n’est pas toujours d’accord avec ses orientations, en économie surtout. Au fond on le craint parce que contrairement à Rocard il n’a jamais revendiquer de diriger le parti.

Cette ligne de conduite a sa préférence. Participer aux batailles d’appareil l’a toujours profondément gênée. Elle s’y sent mal à l’aise. Il faut à chaque instant revendiquer d’avoir un avis définitif sur tout, et surtout ne jamais sortir des schémas établis, une bonne fois pour toute, comme en économie justement. Vous le faites, et l’on vous taxe d’incompétence. Pourtant " réduire l’activité sociale à l’activité productive constitue une forme de mutilation… L’économie ne peut avoir pour conséquence d’appauvrir le lien social, et parfois le détruire…La pensée se cogne sans cesse au même mur : celui de l’emploi productif tenu pour l’unique ciment de la société – une invention pourtant relativement récente de l’histoire humaine qu’il faut sans tarder réviser pour mettre en place un autre modèle de développement. " Non, l’économie n’est pas tout, " il faut rebâtir un humanisme vivant qui permette aux gens de tenir debout. "

Un jour, peut-être, elle osera. Mais aujourd’hui elle ne se sent pas prête. Le moindre débat lui coûte. " Les palabres inutiles de ceux qui s’écoutent parler " l’exaspèrent. François lui reproche souvent son manque d’attention pour les militants. " Soit plus assidu aux réunions de ta section, participe à la vie du parti, que les militants apprennent à te connaître en dehors des campagnes ou que par tes déclarations à la presse. " C’est facile pour lui. Il a toujours fait ça. Pour elle c’est rédhibitoire. Et l’épisode trouvillois n’a rien arrangé. Elle s’est sentie humiliée en Normandie. Au moins ici, elle n’a pas ces problèmes, et avec ce qui vient de se passer, elle est désormais incontournable. Au prochain congrès elle revendiquera tout naturellement la fédération. Mais c’est à Niort surtout qu’elle pense avec ces municipales dans deux ans. Si Bellec ne se représente pas, la place lui revient de droit.

A Niort, le 21 mars 1993, au soir du premier tour, le sort de Bernard Bellec était déjà scellé : 26,08 % contre 45,43 % pour son challenger Jacques Brossard, le maire UDF de Chauray, une commune de la banlieue niortaise. Même en espérant faire le plein des voix de gauche au second tour, c’est à dire en mettant au mieux dans le même panier la totalité des voix de l’extrême-gauche, du PC, de Génération écologie, des radicaux de gauche et des socialistes, on dépassait à peine les 46% (46,37 %). Et le miracle n’avait pas eu lieu. Bernard Bellec n’avait obtenu que 39,24 % des voix contre 60,76 % à son adversaire. Pour le maire de Niort, le coup était d’autant plus rude que Brossard avait recueilli 58,88 % des suffrages exprimés à Niort. On allait très certainement le tenir pour responsable de ce faux pas. Mais il n’en démordait pas, tout autre que lui aurait eu le même sort, cette défaite n’était pas la sienne.

Il comprenait très bien la réaction des Français, de gauche surtout. Comment ne pouvait-il pas être sensible, lui le fils d’ouvrier, à toutes ses affaires qui avaient éclaboussé son camp, et si ça n’avait été que ça. Qu’avait-on fait pour briser la spirale du chômage ? Il y avait bien eu toutes ses différentes formes de traitement social, toutes ces mesures dans le domaine de la formation professionnelle, ces stages de reconversion organisés dans les régions sinistrées, comme en Lorraine, sa région, là où il avait fait ses premières armes dans le syndicalisme enseignant. Ces mesures ponctuels avaient eu des effets positifs, c’était indéniable, mais il n’y avait jamais eu de politique d’ensemble. On ne s’était jamais préoccupé de mobiliser le maximum d’énergie pour trouver des solutions concrètes au niveau local, régional, national en terme de création d’entreprises, de développement de l’économie sociale, de diffusion de techniques nouvelles, de recherches de ressources pour l’investissement, de nouvelles formes de solidarité et de lutte contre l’exclusion, de partage du travail. Au lieu de quoi on avait attendu que la croissance revienne, car le chômage n’était fondamentalement, pensait-on, qu’un problème économique. La France n’était-elle pas mieux gérée que ses voisins les plus puissants ? Pour ce qui concerne l’inflation, elle avait même fait mieux que l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Italie. Elle avait été encore plus vertueuse dans le domaine du déficit budgétaire et commençait à accumuler des excédents en matière de commerce extérieur. On s’était finalement enivré du " franc fort ", considérant qu’ainsi la France était bien placée, sans doute mieux que d’autres, pour profiter d’une reprise économique à l’échelle internationale. On avait donc arrêté de faire de la politique, et par la même, poussé à la démobilisation et à la démoralisation dans un climat de désespérance les secteurs de la société les plus touchés par le chômage. Le Parti socialiste avait ainsi lui-même creusé le fossé qui le séparait de ceux qu’il prétendait représenter et défendre. Cette défaite n’avait pas d’autres sources. Localement, le seul reproche qu’il pouvait se faire c’était d’avoir donné l’impression d’accepter ce projet d’autoroute dans Saint-Liguaire. C’était l’autre " emmerdeuse " qui l’avait mis dans l’embarras. Sans elle, le tracé par le Marais aurait été retenu ; il en aurait profité largement, au lieu de quoi c’était Brossard qui était devenu l’homme du derniers recours contre cette décision inique. Pour le reste, il n’avait pas le sentiment d’avoir baissé les bras depuis qu’il était maire, et même bien avant.

Commentaires

Je viens sur les conseils de Fraise ! Je ne suis pas déçu et j'insère un lien dans mon blog.
Merci

Écrit par : Le Chat! | 26/10/2006

J'ai aussi suivi le lien proposé par Fraise.
Un "mode d'emploi" serai le bienvenu pour indiquer qu'il faut démarrer au 6/10/06 afin d'y trouver la "page 01" di chapitre 1 et ainsi de suite.
Mais puisque j'ai trouvé seul, les autres lecteurs pourront faire de même !

Peu de chance néanmoins que je lise jusqu'au bout... C'est un peu long à mon goût pour une publication sous cette forme.

Écrit par : PeutMieuxFaire | 27/10/2006

Merci Gilles, de ce beau travail d'enquête, de compréhension fine de la vie politique à différents niveaux, de sa complexité et de tout son intérêt aussi ; d'écriture enfin ! quelle vision Ségolène a-t-elle de tout le travail de construction collective fabuleuse du territoire et de la vie collective, de la société qui se fait à tous les niveaux de collectivités territoriales selon des dynamiques et des démarches forts différentes et riches, dans les structures syndicales, partisanes, les entreprises, les différents groupes de discussion et de réflexion qui irriguent notre société ? et surtout de la structure fort utile à la démogratie que ces différents niveaux constituent ? votre éclairage à ce sujet me semblerait fort utile également dans le débat actuel.

Écrit par : vieillard | 30/10/2006

Les commentaires sont fermés.

 
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