Avertir le modérateur

12/10/2006

Le monde de Ségolène (2ème chapitre - 01)

2 - Un coin de terre, un lieu paisible…

Et maintenant, va-t-elle rester ? " Jean-Luc Drapeau est le plus sceptique. Il en a parlé aux autres. Tous partagent, avec des nuances, la crainte de la voir partir. Ils n’ont pas osé lui demander ce qu’elle comptait faire de sa victoire, pas assez intimes. C’est un trait de caractère qu’ils ont tous noté, cette capacité qu’elle a d’être à la fois très proche d’eux, et distante. Ils l’acceptent. Mais ce premier succès les a dopé. Maintenant ils comptent sérieusement l’exploiter. Pourquoi ne pas la prendre au mot ? Elle leur a tendu une perche, à eux de la saisir. Les cantonales sont encore loin – le vrai pouvoir est au conseil général où la droite est largement majoritaire - mais les municipales dans moins d’un an pourraient constituer un excellent tremplin.

Pour Drapeau c’est déjà fait, ou presque. Le maire d’Azay-le-Brûlé, René Chantecaille, un ami de Lemberton, lui a proposé la succession. En ligne de mire, le canton de Saint-Maixent 1 en 1994. Camille ne devrait pas se représenter. Mais pour Ségolène les cantonales 1992 ne présentent guère de choix. Celles-sur-Belles ? Billard y est trop bien implanté. Il faudra encore attendre qu’il passe la main. En 1998, très certainement. Lezay ? Il y a déjà Marché. Saint-Maixent 2 ? Imprenable ! Reste Prahecq et La Mothe. Prahecq se serait un bon coup à jouer. C’est le canton de Claude Roulleau, une pointure, maire de Prahecq, président du Crédit agricole des Deux-Sèvres et du Conseil économique et social régional. Mais ça serait tenter le diable. S’attaquer à un hiérarque de la région leur semble encore hors de portée. Par contre la Mothe-Saint-Heray, c’est envisageable, il n’y a pas de grand enjeu, tout à fait à la mesure de Ségolène, si elle accepte, évidemment. Pour les municipales c’est tout aussi problématique. Hormis Melle et Saint-Maixent, tous conviennent qu’il n’y a rien de son niveau. Debien penche pour Melle. Elle pourrait se présenter sur la liste de Bellot, et envisager de prendre sa succession en 1995. Tout ceci n’est que supputation. Ségolène Royal, maintenant qu’il l’a connaisse, décidera seule.

Ils ne le savent pas encore, mais la députée est bien décidée à prolonger son séjour dans cette région. Pour le première fois elle a goûté au plaisir d’être écouté. Fini les travaux obscurs, les propositions que l’on ne retient pas, sa mise à l’écart par les " têtes d’œuf " auxquels on a confié les dossiers majeurs. C’est ici qu’elle fera son beurre d’une notoriété dont elle a commencé à sentir les effets. Ainsi la déclaration qu’elle a faite fin juillet au cours d’une réunion des maires du canton de Frontenay-Rohan-Rohan à propos de l’A83 (l’autoroute qui doit relier Nantes à Bordeaux via Niort et l’A10), n’est pas resté sans échos : " Il faut faire en sorte que la future autoroute passe par le nord de Niort et je suis d’accord avec les socioprofessionnels du département qui ont pris position en ce sens à la quasi-unanimité.  Si, contre toute attente c’était le tracé sud qui était retenu, il faut que l’on nous accorde des surcompensations et que celles-ci soient précisées avant même le début des travaux. "

C’est en cours de sa campagne qu’elle a découvert le dossier. L’Etat souhaitait depuis longtemps déjà parachever son grand projet d’autoroute des estuaires qui permettrait d’aller d’une seule traite de Dunkerque à Bayonne. La liaison Nantes-Bordeaux en constitue le dernier tronçon. En avril 1987, entre toutes les solutions possibles (par La Roche-sur-Yon-Luçon, par La Rochelle-Rochefort, ou par Niort), Pierre Méhaignerie, ministre de l’Equipement du gouvernement Chirac, avait retenu (un peu contre toute attente) celle de Niort (ville située quand même à une soixantaine de kilomètres du littoral) et fait inscrire le projet au Comité interministériel d’aménagement du territoire.

Il y avait deux raisons à cela. C’était d’abord le chemin le plus court, donc le moins coûteux, pour rejoindre l’A10. De ce fait, la construction de ce tronçon serait plus rapide, ce qui était la principale exigence des deux régions Pays-de-la-Loire et Bretagne. On satisfaisait également, du moins en partie, une vielle revendication des élus des Deux-Sèvres qui militaient depuis longtemps pour la réalisation d’une liaison autoroutière Nantes-Poitiers via Cholet, Bressuire et Parthenais.

Il fallut cependant attendre encore sept mois pour en savoir plus sur le tracé proposé. Enfin, le 8 décembre 1987, le Centre d’études techniques de l’Ouest (CETE) de Nantes présentait, à la demande du ministre, le dossier de concertation de l’autoroute aux élus. Or ce n’était pas un, mais quatre tracés qu’on leur proposait. Les deux premiers passaient au sud de Niort, les deux autres au nord, l’Equipement plaidant toutefois pour la solution la plus au sud (la plus courte), en bordure du Marais poitevin que la future autoroute traverserait cependant sur moins d’un kilomètre.

Le jour même, Bernard Bellec, maire de Niort, et Alain Garcia, porte-parole de l’opposition, optaient pour le tracé qui avait la préférence de l’Equipement, argumentant que  " le développement de la ville de Niort (était) né au sud avec des entreprises comme R.O.L. (Rougier Océan Landex), la MAIF, la MACIF" et que " Niort (était) aussi la porte du Marais, d’un intérêt touristico-économique. " Mais cet avis n’était pas, loin de là, partagé par les autres élus du département. Le 14, le conseil général contre-attaquait, se prononçant majoritairement (vingt-quatre pour, trois contre et une abstention) pour l’un des tracés nord, celui de la Crèche. Cette solution avaient également le soutien des chambres consulaires et de 400 entreprises du département. Une " Association pour la promotion et l’action en faveur du tracé nord-nord de l’autoroute Nantes-Niort " avait été aussitôt mise sur pied. Elle avait établi son siège social à la CCI des Deux-Sèvres. Le principal  argument des partisans du tracé par la Crèche était le suivant : " La solution nord, c’est celle qui irrigue tout notre département et pas seulement l’ouest et le sud du Niortais. " Le conseil général et les socioprofessionnels faisaient également remarquer que de gros investissements avaient été consentis par les collectivités publiques au centre routier de Niort-La Crèche (péage de l’A10), ainsi qu’aux Ruralies, une aire de repos conçue par la région et le département pour être la " vitrine du Poitou-Charentes ". Le raccordement de l’A83 à l’A10 à hauteur de la Crèche leur semblaient donc parfaitement logique : " C’est une faute de vouloir faire passer cette autoroute par le sud, la région Poitou-Charentes n’y gagnera rien et les Deux-Sèvres y perdront. "

Dernier argument, l’assemblée départementale jugeait " indispensable que le Marais poitevin, qui constitue un joyau de notre département, (fut) préservé, tant sur le plan de ses potentialités touristiques que de son équilibre naturel. " Et la région ? Pour l’instant elle ne s’était prononcé formellement pour aucun tracé. Mais son président, Louis Fruchard, par ailleurs conseiller général du canton de Mauléon, avait pris parti, en son nom personnel, pour le nord.

Et les principaux intéressées, les communes du Marais, quelles positions allaient-elles adopter ? Janine Lucas, conseillère général du canton de Niort-Ouest, qui comptait Magné et Coulon sur son territoire, deux communes du Marais, avait préféré s’abstenir au conseil général, mais au conseil municipal de Niort elle s’était ralliée au camp du sud. Maurice Moinard, le maire PS de Coulon, favorable au tracé avait émis quelques réserves, craignant pour plusieurs exploitations agricoles parmi les plus performantes de sa commune. Il exigeait aussi la protection de plusieurs sources. En revanche il avait été séduit par l’intérêt touristique que pourrait apporter l’installation d’une aire de repos et d’un échangeur aux portes de Coulon, et la construction d’une " Maison " vitrine du Marais Poitevin. Le maire de Magné, Jean Thébault, attendait pour voir. Quant à Frontenay-Rohan-Rohan et Saint-Symphorien, certes moins concernées, elles n’avaient fait aucune objection. Restait Bessines. Son maire, Claude Juin, également conseiller général du canton de Frontenay-Rohan-Rohan, était en fait le seul élu du Marais à s’être déterminé très clairement pour le nord : " Nous avons des projets d’extension, avec notamment la création d’un plan d’eau de 40 hectares. Nous irons jusqu’au bout ", avait-il expliqué.

Une autre solution suggérée par l’Equipement (toujours au sud), était en revanche unanimement rejetée. Elle préconisait de longer la voie ferrée Fontenay-le-Comte-Niort qui jouxtait l’ancienne commune de Saint-Liguaire rattachée à la ville de Niort depuis 1972. Voici ce qu’en disait l’Equipement : " Si elle épargne le milieu naturel, elle provoque par contre une coupure dans l’urbanisation et des nuisances aux riverains (…) Elle utilise partiellement la même emprise qu’un projet de rocade qui n’a pu aujourd’hui aboutir. " La réaction des riverains de Saint-Liguaire ne s’était pas fait attendre. Ils s’étaient opposés en 1983 à la rocade. Ils en seraient de même si ce projet là était mis à l’étude. Ils avaient eu immédiatement l’appui du maire de Niort qui avait déclaré : cette option " constitue un frein pour le développement futur de l’urbanisation et de l’économie niortaise dans le cadre du projet Niort Technopole Porte Océane ".

Enfin, en 1988, à la mi-janvier, Méhaignerie avait annoncé que l’autoroute coûterait 2,7 milliards de francs, que l’ASF en serait concessionnaire, et qu’elle serait achevée en 1993. Une solution avait été trouvé pour le tracé vendéen. Les travaux commencerait bientôt. Pour Niort, il faudrait attendre encore trois mois, c’est à dire le temps nécessaire pour que ce délicat dossier soit étudié de nouveau par un groupe de travail présidé par le préfet Alain Jézéquel. Trois mois, c’est à dire à la veille de la présidentielle. Autant dire que le ministre bottait en touche. D’où la colère exprimée par les deux présidents de région de Bretagne et de Pays-de-la-Loire : " Cette question du contournement de Niort par le nord ou par le sud, dépasse largement le cadre niortais, et même deux-sévrien ". En d’autres termes le ministre devait faire son choix le plus rapidement possible sans tenir compte des avis contradictoires des élus des Deux-Sèvres. Ce sont ses amis qui lui demandaient.

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu