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11/10/2006

Le monde de Ségolène (1er chapitre - 06)

Les électeurs n’apprennent le parachutage de Ségolène Royal que le 24 mai, par voie de presse (il n’y a pas eu d’édition le lundi). La Nouvelle République a titré en manchette : " Ségolène Royal, envoyée spéciale de François Mitterrand sur Saint-Maixent-Melle ". En page intérieure, l’article s’intitule : " Le Royal cadeau de Tonton ". L’accueil est plutôt froid. On y présente la candidate comme une habitante de Neuilly, spécialiste du troisième âge. En fait, le journal, dont l’un des fondateurs est une grande figure de la gauche locale, Emile Bêche, l’ancien maire de Niort, est passé à côté de l’événement, et n’a rien su des tractations à la préfecture. Le jour suivant on donne pour la première fois la parole à la candidate socialiste : " Je suis une femme, je suis jeune et je suis de cette génération Mitterrand des 30-35 ans qui ont le plus voté pour François Mitterrand ", déclare-t-elle. Déclaration quasi identique le même jour dans l’autre quotidien local, Le Courrier de l’Ouest (catalogué à droite) : " Je veux faire une campagne intense. Je considère que je suis une candidate d’ouverture. Je suis jeune, je suis une femme. Je suis de la génération Mitterrand. " Commentaire du même journal : " Camille Lemberton et Pierre Billard ont de la chance d’avoir une rivale d’une telle élégance. Nous de même : c’est le seul acteur de la campagne que nous pouvons comparer à Meryl Streep dans " Out of Africa ", la silhouette, le sourire. " Curieusement on ne mentionne pas sa première prestation la veille à Melle.

Très vite cependant le ton va changer. Deux jours plus tard, La Nouvelle République revient sur sa candidature. Il titre : " Ségolène, forcément volontaire ". La candidate abat ses cartes : " Cette circonscription a besoin d’un député actif, libre de mandat, d’un député influent, doté de compétences nouvelles, mieux à même de défendre tous les dossiers. " Sans le nommer, elle vise forcément son adversaire qui croule sous les mandats, accuse le poids de l’âge, n’a pas forcément les compétences d’une énarque, et ne dispose encore moins de l’influence qu’elle est sensée avoir à Paris.

Sur le terrain on ne voit bientôt plus qu’elle. Après avoir un temps logé à l’hôtel du Cheval Blanc à Saint-Maixent, Ségolène Royal est désormais hébergée par une militante socialiste de Melle dont la maison sert de QG à l’équipe de campagne. Il ne reste que dix jours jusqu’au premier tour. Dès le matin, elle part, toujours accompagnée de cinq à six militants. Le scénario est toujours le même. L’objectif c’est de rencontrer le plus de gens possibles. Il n’y a jamais de temps perdu. En voiture, on discute. Elle fait le tri et se forge une conviction. C’est toujours intense. Parfois c’est un élu d’une commune voisine qui vient la chercher sur les lieux de son rendez-vous précédent. Il l’a conduit lui même à la nouvelle réunion. Sur la route, elle s’informe. Elle peut glisser ainsi dans son prochain discours quelques mots qui montrent qu’elle est parfaitement au courant des problèmes locaux. Ça impressionne. L’opération peut être reconduite plusieurs fois dans la même journée. Après une réunion tardive, elle accepte sans problème une invitation à dîner, et n’hésite pas à passer la nuit chez l’habitant plutôt que de retourner à son hôtel. Ségolène n’est pas fier. Il arrive même que ses enfants l’accompagnent. Ségolène est une mère.

Pour les militants qui l’entourent, ce n’est plus une campagne électorale, c’est une aventure. La simplicité de son apparence facilite les contacts avec la population. Elle dédicace son livre, serre des mains sur les marchés, bouge beaucoup. Son intelligence, ses capacités d’analyse, sa puissance de travail surtout les laissent sur le flanc. Quand elle ne sait pas ou ne comprend pas l’expression patoisante qui s’est glissée dans la question d’un interlocuteur, elle a toujours quelqu’un à ses côtés pour traduire. Dans ce petit monde d’élus et de militants formés sur le tas, elle détonne évidemment. Ségolène Royal leur ouvre des horizons qu’ils n’ont jamais imaginés.

Des ténors nationaux apportent également leur contribution. Lionel Jospin (un pasteur porte le même patronyme, un vague cousin dit-on), 1er secrétaire du PS, vient à Melle ; Henri Nallet, ministre de l’Agriculture rencontre à leur demande des exploitants agricoles à Saint-Maixent. Un comité de soutien est également mis sur pied. Il réunit une cinquantaine de maires, conseillers municipaux, députés, conseillers généraux. La liste des maires ruraux surtout est impressionnante. Elle montre l’étendu du soutien dont bénéficie la candidate qui a manifestement réussi sa percée.

La campagne de son adversaire est moins flamboyante. " Un homme de chez nous ", tel est le slogan de l’affiche de Pierre Billard. On s’en moque d’autant plus que, jusqu’en 1973, c’était la baronne Madeleine Aymé de la Chevrelière qui représentait la région à l’Assemblée nationale. Pierre Billard surtout est seul. Le soutien est discret, presque confidentiel. Comme lors de ce dîner où l’on convie la gentry locale dans la propriété du baron et de la baronne de la Chevrelière à Gournay-Loizé. Jacques Fouchier et Georges Treille y font l’éloge de Pierre Billard et de son suppléant. Maigre consolation. En revanche, pas un seul coup de pouce de son voisin et ami René Monory.

Alors, tandis que Ségolène Royal fait le troisième tour de la présidentielle, Pierre Billard mène la seule campagne qu’il connaît : " La bataille pour l’emploi et la survie du monde rural passent par des infrastructure adaptées aux besoins existants ", répète-t-il. Il parle de routes, de déviation (celle de Vouillé), d’échangeur (sur l’A10), toutes réalisations qui s’avèrent selon lui indispensables. Il n’a pas tort. Depuis un an, la région attend la décision du ministère de l’Equipement sur le raccordement de Nantes à l’A10 via Niort. La question divise même la classe politique locale. Pierre Billard avec le conseil général est favorable à un tracé contournant Niort par le nord. Le maire de Niort et son conseil municipal, soutenu par plusieurs élus du Marais, militent pour un tracé passant par le sud, quitte à écorner sur quelques kilomètres le dit Marais dans cette zone humide que l’on appelle la Venise verte. C’est le sujet qui fâche. Ségolène Royal, prudente, ne se risque pas pour l’instant à émettre un avis.

Le 5 juin 1988, au soir du premier tour, on fait les comptes. Malgré l’excellente campagne menée par Ségolène Royal, c’est Pierre Billard qui arrive en tête avec 40,39 % des suffrages exprimés. Ségolène Royal le talonne : 38,42 %. Le grand perdant c’est Camille Lemberton qui espérait faire mieux que 11,5%. Dépité, le maire de Saint-Maixent déclare : " Je ne suis pas une girouette, je ne pratiquerai pas le désistement ! ". Il apporte cependant son soutien " personnel " à Ségolène Royal. Le reste des voix se partage entre le candidat du parti communiste (5,4%) et celui du Front national (4,4%).

Les enjeux pour le second tour sont clairs : assurer le report des voix et mobiliser les abstentionnistes (32,96 %). Les troupes de Ségolène s’y emploient. Des personnalités locales dont Jacques Vandier, le président de la MACIF, et André Clert, élu député PS au premier tour dans la 1ère circonscription, complètent la liste du comité de soutien de Ségolène Royal. Elle précise son programme. Il faut " se battre, explique-t-elle, contre la fermeture des écoles et des services publics, développer des activités agroalimentaires, lever le secret sur l’A83, jouer la carte d’un tourisme rural de qualité, aider les projets à se réaliser. " Etrangement Pierre Billard ne fait plus campagne. Considère-t-il qu’il a déjà gagné ? Dans La Concorde, Jacques Fouchier, le qualifie d’homme " expérimenté ", " disponible ", " courtois " et " efficace sur le terrain ". Le soutien officiel arrive bien tardivement.

Dimanche 12 juin, autour de 20 h, salle des fêtes de Melle. Le téléphone sonne. C’est le préfet des Deux-Sèvres : " Désolé, Madame Royal, mais ça sera pour une autre fois. Vous avez été battue. " Ce n’est pas officiel, mais c’est tout comme. C’est surtout plausible. Mais Debien qui tient les comptes pense qu’il y a erreur : " Faux, nous sommes en tête ! " C’est lui qui a raison. Ségolène Royal (50,57 %) l’emporte finalement avec seulement 552 voix d’avance sur Pierre Billard (49,43 %) qui est d’ailleurs battu dans son propre canton (48,8% contre 51,2% pour Ségolène Royal). Pierre Billard se console comme il peut : " La gauche avec François Mitterrand avait obtenu 58,2%, le résultat de Ségolène Royal (marque) donc un recul de 7,6% ; quant à Jacques Chirac, il avait obtenu 41,8% des suffrages, donc mon score établi à 49% (montre) une progression de 7,6% de l’opposition. "

Malgré cette faible marge (elle réalise ses meilleurs scores dans le canton de son suppléant Jean-Pierre Marché, 54,8 %, et dans celui de Melle, 54,7 %), l’élection de Ségolène Royal représente pour tous ces élus (futurs ou déjà en place) qui l’ont soutenu, une véritable bouffée d’air frais. Economiquement et politiquement isolés, ils n’attendaient pas grand chose du conseil général, et encore moins de la région. Ils n’étaient pas mieux servi par leur propre camp. L’ancien député, René Gaillard, ne s’intéressait guère à ces maires ruraux et à leurs problèmes. Avec Ségolène Royal, ils pensent avoir peut-être trouver une écoute et un appui sérieux pour leurs projets.

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