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09/10/2006

Le monde de Ségolène (1er chapitre - 04)

Ségolène Royal est parfaitement consciente qu’elle a eu le droit à un lot de consolation. Elle connaît trop bien maintenant le Palais pour être dupe de cette proposition de dernière minute. En fait, le poste était réservé à d’autres… mais personne n’en avait voulu. Pas assez valorisant pour eux, trop " France profonde ", rien à exploiter pour se faire valoir. Elle relèverait le défi, elle trouverait les ressources… Dans sa tête ça tournait : " Résumons nous. Un, nous ne sommes plus que deux à gauche, ce qui n’est peut-être pas plus mal, on ratissera large ; deux, j’ai pratiquement une équipe sur le pied de guerre, et un directeur de campagne qui connaît la région ; trois, la droite n’a pas pris cette élection au sérieux considérant que l’opération de Pasqua en 1986 a échoué. Ecoute ma vieille, si avec tout ça tu n’es pas élue! "

Ce moment d’euphorie passé, elle repensa au dossier. Elle alluma la lumière du plafonnier. Des photocopies d’articles, des résultats d’élections, une note sur Pierre Billard et son suppléant, trois fiches de l’INSEE, une bibliographie, des revues mutualistes et protestantes… Intriguée, elle prit l’une d’elle et se plongea dans la lecture du document rédigé par un pasteur, Paul Bouneau : " Dans le protestantisme il y a eu deux phases. La première, l’extension, au 16ème siècle, a commencé dans les monastères et s’est diffusé suivant les voies de pèlerinage ; la réforme a ainsi circulé dans toute la région de l’Ouest à l’Est, de La Rochelle et Talmont en Vendée, à Poitiers et Châtellerault, et du Nord au Sud, c’est à dire de Thouars et Saumur, à Saintes et la Tremblade. Au 17ème siècle, le phénomène s’est rétracté devant la répression, avec la révocation de l’Edit de Nantes et les dragonnades qui ont été inaugurées dans le Poitou. Le protestantisme va se maintenir alors dans les zones boisées, les marais de la Seudre et de la Sèvre (le Marais poitevin). Il disparaît pour ainsi dire là où les protestants sont le moins nombreux ou moins bien protégés. Les nobles et les gens fortunés qui habitent les villes vont immigrer vers l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas. Reste le petit peuple et les paysans. C’est la raison pour laquelle nous avons ici un protestantisme résiduel important dans des zones rurales…"

Ça lui rappelait Sciences Po. Mais à ce moment là, elle ne s’intéressait pas encore assez à la politique. Longtemps, surtout, le catholicisme de son enfance, dont elle avait finit pas se débarrasser, l’avait empêché de considérer la religion comme un facteur d’émancipation. Elle avait su depuis faire la part des choses, et reconnaître, mais seulement en privé, qu’elle était en somme plus attachée à la doctrine sociale de l’Eglise qu’aux vertus de la lutte de classe. C’était quand même plutôt bienvenu de se retrouver ainsi à partager un idéal commun avec des hommes et des femmes qui allaient être dans quelques jours ses électeurs. " Au-delà de la question de la foi, le protestantisme c’est surtout un état d’esprit qui diffère radicalement de la culture catholique. Le protestant, version Calvin, croit en deux choses : à l’instruction, à l’école, à la nécessité de réfléchir par soi-même ; et, grâce à la pratique du système des conseils et des synodes, aux vertus de la démocratie. Les protestants sont ainsi une catégorie de gens instruits qui ont pris l’habitude de prendre des décisions ensemble. " L’instruction qu’elle avait reçue à Notre Dame d’Epinal n’allait quand même pas jusque là, mais c’est pourtant dans cette vénérable institution, au grand dam de son père, qu’elle avait entrevu les moyens de s’échapper de l’étouffoir familial.

Elle commençait maintenant à saisir tout l’intérêt d’une telle lecture, surtout que l’article abordait l’époque moderne qui avait vu à partir de 1789, mais surtout sous la IIIème république avec la fin du Concordat, renaître et prospérer ce protestantisme longtemps réprimé. Elle n’ignorait pas évidemment l’ancrage à gauche persistant en France d’une partie importante du vote protestant. Mais cette présence au cœur même de " sa " circonscription (" Dans le milieu du 19ème on compte pas moins de cent cinquante temples en Poitou-Charentes.), c’était plus qu’une opportunité d’y réaliser un bon score. Ce pouvait être aussi un terrain favorable à la concrétisation de bien des idées qui lui tenaient à cœur : " C’est ainsi que vont se rencontrer, et pour ainsi dire fusionner le courant de la Réforme, et ce courant idéologique porteur issue de la jeune république laïque. En témoigne en 1882, au moment de la loi Jules Ferry, la facilité avec laquelle les protestants vont se dessaisir (contrairement aux catholiques) de leurs écoles. Le protestantisme va alors former dans ses organisations de jeunesse beaucoup de ceux qui vont devenir les cadre du mouvement associatif. Les protestants vont donné énormément d’instituteurs et participer à la création du mutualisme. Edmond Proust le fondateur de la MAAIF (aujourd’hui la MAIF) était protestant tout comme l’un de ses premiers dirigeants, André Gaillard, le frère de René Gaillard. On trouve aussi un libraire radical-socialiste et un pasteur à l’origine de la création à Lezay d’un titre de presse local La Fraternité, devenu La Concorde après 1945. Le directeur des Usines de Melle (avant Rhône-Poulenc), un certain Lecomte, était également un protestant actif. Après la guerre, les protestants d’ici ont eu leur " juste " qui était pasteur à Lezay. Deux pasteurs ont été élus président de district (de Melle et de Lezay) à la fin du 19ème siècle. Dans les années vingt et trente certains villages comptaient jusqu’à 80% de protestants. Le phénomène a persisté jusque dans les années cinquante où l’on dénombrait encore autour de 20.000 pratiquants. A la fin des années soixante il y avait encore vingt pasteurs pour 10.000 familles. Aujourd’hui ces chiffres sont tombés bien plus bas : six pasteurs pour 5.000 pratiquants, tout au plus. "

Il y avait également plusieurs petits articles consacrés aux autres courants de pensée présents sur sa circonscription comme " la libre pensée " qui avait ses niches à la Couarde, à Thorigné ou à la Crèche. On y apprenait le rôle important tenu autrefois par les instituteurs dans ces bourgs où ils conduisaient les enterrements civils. Elle lut aussi attentivement un encadré sur l’école normale de Parthenay, dont " on sortait, disait-on, socialistes et libres penseurs ! ". Curieuse destinée pour une fille de Lorraine nourrie au catéchisme et aux messes en latin d’être l’héritière de cette lignée de socialistes dont la devise " laïcs, instruits, mutualistes et bilingues " lui fit découvrir une autre tradition locale : la pratique encore vivace du patois local, le " parlanjhe ".

La somnolence la gagnait. Elle jeta encore un œil sur la bibliographie qui faisait mention de plusieurs ouvrages de références comme l’incontournable " Tableau politique de la France de l'ouest sous la IIIème République " d’André Siegfried (" le granit vote à droite, et le calcaire à gauche "), ainsi qu’un mémoire d’un historien local, Jacques Garandeau. L’auteur avait noté qu’en 1936, " les régions protestantes de Celles-sur-Belle et de Lezay avaient souvent accordé plus de 75% des suffrages au Front Populaire ". Constat identique trois ans plus tard, selon le sociologue alsacien, F.-G. Dreyfus : en 1939, les arrondissements où la population protestante occupait un poids notable continuaient de voter très fréquemment à gauche. C’était le cas de la circonscription de Melle et Niort.

Tout ce qu’elle venait de lire l’avait mis en appétit. Lors de sa première expérience électorale, elle avait négligé les particularismes locaux. Trouville ne s’y prêtait guère. Trop bourgeoise. Ce n’était pas le cas ici. On attachait semble-t-il beaucoup d’importance à valoriser ce qui différenciait le pays d’autres régions. Elle prenait surtout conscience de ce qui l’attendait. Sans Niort, ville tutélaire, cette zone essentiellement agricole (les fiches de l’INSEE étaient sans équivoques) aspirait certainement à retrouver une identité. Elle en tiendrait compte.

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