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07/10/2006

Le monde de Ségolène (1er chapitre - 02)

C’est à son retour de Paris qu’André Pineau apprend la nouvelle par un coup de téléphone de Paris. Tout comme Jean-Paul Jean il tombe des nues. " Pour une fois que tout c’était passé dans les règles ", maugrée-t-il. Maurice Moinard, l’ancien candidat à l’investiture, est averti lui aussi mais par Thierry Lataste, le secrétaire général de la préfecture des Deux-Sèvres, un ami. Autre initié, Michel Hervé qui rentre également de Paris. A 16 heures, Tony Dreyfus, secrétaire d’Etat auprès de Michel Rocard, l’appelle pour qu’il aide à la réussite du dépôt de candidature de Ségolène Royal. Il lui précise qu'elle viendra en voiture et qu'elle sera à la préfecture de Niort à 20 h. Michel Hervé a compris. Il faut faire plaisir à l’Elysée en facilitant la tâche à la jeune chargée de mission. Mais Jean-Paul Jean se retirera-t-il ? Et qui acceptera d’être le suppléant de Ségolène Royal ? Jean-Paul Jean ? Jean Bellot ? Il y a peut-être une meilleure solution : Jean-Pierre Marché. Le maintien de la candidature du maire de Lezay pénalisera, c’est évident, la candidate du PS. Il faut lui faire miroiter l’espoir d’être un jour député (il en rêve). On fera ainsi une pierre deux coups. Il y aura ainsi un candidat de gauche en moins, et Ségolène Royal bénéficiera d’un apport en voix important. Le sondage des renseignement généraux ne le crédite-t-il pas de 16% des voix ? Michel Hervé n’a que quelques heures devant lui pour parachever son plan.

La voiture de Matignon file sur l’A10 à vive allure. Le chauffeur sait que sa jeune et jolie passagère assise à l’arrière est attendue en début de soirée à la préfecture des Deux-Sèvres. Elle ne lui a pratiquement pas adressé la parole depuis Paris. A Matignon on lui a dit qu’elle venait de l’Elysée, et qu’elle était candidate aux prochaines législatives. C’est tout ce qu’il a pu apprendre. Ce qui l’enchante moins, c’est que sa mission ne s’arrête pas là. Dès qu’elle en aura fini à Niort, il est prévu qu’ils aillent à Tulle. Quelle corvée.
- " Nous allons bientôt passé devant le Futuroscope. Encore une trois quart de route et vous serez arrivée ! "

La jeune femme, qui n’avait pratiquement pas levé le nez de ses dossiers depuis Paris, a jeté un rapide coup d’œil sur ce nouveau parc d’attraction. On lui a dit beaucoup de bien de cette réalisation de Monory, l’ancien ministre de l’Education nationale de Chirac, l’un des " hommes forts " de la région. Elle n’est pas sûre de partager l’enthousiasme général ; ça l’agace cette mode des parcs à thème ; si elle est élue, il faudra qu’elle se renseigne et qu’elle aille voir ça de plus près. Peut être y amènera-t-elle les enfants quand elle sera installée ? " Je vais trop vite en besogne, se reprit-elle. Je ne sais même pas ce qui m’attend ici. "

Ce " parachutage " était inespéré. Il y a quelques jours encore, elle n’y croyait plus. Elle avait pourtant tout fait pour que l’on s’intéresse à elle. Et puis en fin de matinée, Mermaz lui avait proposé les Deux-Sèvres. Une circonscription rurale ? Au moins elle ne serait pas dépaysée. La campagne, elle connaissait. Le savaient-ils ? Ils croyaient peut-être la désarçonner. De toute façon, elle serait allée n’importe où. Sa carrière à l’Elysée était au point mort. Il n’était même pas certain que le Président la reprenne. Autant partir loin, et saisir cette chance.

Après sa tentative avortée dans le Calvados en 1983 elle s’était d’abord dit qu’on ne l’y reprendrait plus. Ces trois années au conseil municipal de Trouville, elle avait tout fait pour les oublier. Elle avait pourtant payé de sa personne. Mais, quand en 1986, elle avait souhaité être présente sur la liste aux législatives, on ne l’avait même pas écouté. C’est une ministre, une femme du sérail, Yvette Roudy, qui avait eu le job. Par dépit, elle était retournée à Paris. Elle s’était alors plongé dans l’écriture d’un livre, Le Printemps des grands-parents : 100.000 exemplaires vendus ! Elle sortait enfin de l’anonymat. Mais ça ne lui suffisait pas. A bientôt trente-cinq, elle ne se voyait pas retourner dans l’administration. La victoire du Président début mai lui offrait une deuxième chance. Mais à quelle porte frapper ? Elle en avait beaucoup discuté avec François. Lui n’avait pas ce problème. Le PS l’avait reconduit en Corrèze malgré son échec en 1981. Cette fois il se présentait à Tulle, une circonscription gagnable. On lui faisait confiance. Il faut dire qu’il y mettait du sien ; il avait même créé son propre courant dans le parti. Enfin, pas exactement un courant. C’est ce qu’il disait. Mais tandis que François avançait dans son entreprise, elle, faisait du surplace. Elle avait pourtant adhéré au PS avant lui. Mais elle n’y avait jamais pris plaisir. Et ce qu’elle avait vécu dans le Calvados n’avait rien arrangé. Il ne lui restait plus qu’à tenter sa chance auprès du Président. Mais là encore, que d’obstacles. Elle avait beau être dans la maison depuis sept ans, et il lui fallait encore et toujours se battre pour se faire entendre. Combien il lui avait été pénible d’aller sonner aux portes de Mauroy, de Charasse ou de Mermaz. Encore que pour ces trois là… mais Julien Dray ou Harlem Désir ! Son obstination avait fini par payer. " Ils ont déjà un candidat sur place, lui avait dit Mermaz, je lui ai demandé de se retirer. Je pense qu’il acceptera ; pour le suppléant vous verrez avec eux. Faites bonne usage de cette offre du Président. Croyez moi, c’est une excellente affaire. Le Président a réalisé là-bas un très bon score. Mais faites vites, vous n’avez que quelques heures devant vous. "

Encore une demi-heure à patienter. C’était interminable. Elle ne connaissais rien des Deux-Sèvres. A Matignon on lui avait rapidement expliqué que Michel Hervé, le maire de Parthenay, s’était engagé à lui trouver un colistier. " Vous aurez également l’appui du premier secrétaire fédéral ", avait-il ajouté. Ça l’étonnait quand même cet empressement des Rocardiens. Michel Rocard ! Le premier homme politique qu’elle avait vu en chair et en os. C’était les sœurs de Notre-Dame d’Epinal qui les avaient traîné à cette conférence. Si son père avait su. Elle en gardait un souvenir mitigé. Ce n’est certainement pas ce jour là qu’elle avait commencé à s’intéresser à la politique. La vocation était venue beaucoup plus tard. Même à Sciences Po, ça ne l’avait pas effleuré. Son adhésion au PS en 1978 ? Uniquement pour faire plaisir à son ami d’alors. Sa première expérience militante ! Autant l’oublier. Sans François et le 10 mai 1981 surtout, elle n’aurait jamais songé à faire carrière dans un tel univers. Tiens, elle en avait presque oublié l’ENA. Une autre épreuve.

Et si c’était sa première vraie chance, cette élection. Au moins là-bas, pour ce qu’elle en sait, elle espère ne plus avoir affaire à tous ces gens qu’elle a fini par détester. Tous ceux qui la regarde de haut parce qu’elle n’appartient pas à leur caste alors qu’elle a tout fait pour leur ressembler. Ceux qu’elle fuit en quelque sorte, elle allait leur montrer ce dont elle était capable. Seule, enfin !

Tu t’emballes, ma vieille ! Ça fait la deuxième fois en quelques minutes que tu t’auto-intoxiques. C’est une maladie. Tu ne sais rien d’eux, et déjà tu les vois à tes pieds. Sois plus raisonnable. Ecoute les au moins. Tu en aura certainement besoin… "

Surtout ne pas gâcher cette occasion. Ne pas recommencer les mêmes erreurs. Gagner leur confiance. Se forcer s’il le faut. Oui, c’est cela, paraître plus naturelle encore. Le succès de son livre lui a montrer la bonne direction à suivre. S’intéresser exclusivement au quotidien des gens, laisser aux autres les grands desseins. Pourquoi faut-il toujours se conformer à des modèles ? Elle n’a jamais rêvé être autre chose qu’elle même. Ses références, elle les prend là où bon lui semble.

Combien de temps encore ? Elle brûle d’envie d’interroger le chauffeur. Quelle heure était-il quand ils étaient passés devant le Futuroscope ? " Et si je lui demandais d’aller plus vite ? " C’est exactement ce qu’elle redoute. L’angoisse la gagne. Et si ce magistrat refuse le marché ? Elle ne se voit pas rappeler Mermaz. Trop humiliant. " Maîtrise toi. C’est toi qui a été choisie, et par le premier d’entre nous. " Ce n’est peut-être pas la bonne formule, mais le ton y est. Son adversaire doit s’effacer. D’autre peut-être aurait une pensée amicale pour l’homme à qui elle va ravir une première chance d’être député ; elle n’y pense même pas.

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