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06/10/2006

Le monde de Ségolène (1er chapitre - 01)

1 – " Le cadeau du Président "

C’est dans l’après-midi, par un coup de téléphone de Mermaz, que Jean-Paul Jean apprend qu’on lui a préféré une obscure chargée de mission de l’Elysée : " Je sors du bureau du Président, il a décidé que c’était Ségolène Royal qui se présenterait dans la circonscription ; tu seras son suppléant. " Furieux ? Abasourdi plutôt par l’injonction présidentielle. Quant à l’heureuse " élue ", son nom lui dit vaguement quelque chose. Un ami parisien qui connaissait François Hollande lui avait bien dit que Ségolène Royal, qui travaillait à l’Elysée, cherchait une circonscription. Mais il ne s’était pas douté une seconde que ça tomberait sur lui, surtout comme ça, à la dernière minute, alors que le plan de campagne est bouclé et qu’il ne reste plus qu’à imprimer les affiches. " C’est Billard, le candidat de la droite, qui va être content ", pensa-t-il. Jamais elle ne sera jamais élue contre un homme du pays. Quant à être son suppléant, qu’ils n’y comptent pas ; c’est humiliant. Mais comment pouvaient-ils lui faire ça ? "

Ses coéquipiers sont effondrés. Comme à son habitude, Métois est le premier à réagir. Métois c’est l’âme de l’équipe, un battant. Malgré sa myopathie qui le handicape il n’a pas hésité à se présenter aux dernières cantonales à Chef-Boutonne. C’est lui qui a convaincu Jean de se jeter dans le bain. Renoncer, ce n’est pas son style. " Il faut se maintenir, lui conseille-t-il, va au rendez-vous et explique à cette femme que c’est trop tard, que la campagne est lancée, que les gens ne vont rien comprendre. Dis lui aussi qu’un sondage des RG nous donne gagnant. " Les autres acquiescent mais le cœur n’y est plus. Jean Bellot, son suppléant, est moins catégorique. Il ne lui a jamais caché que cette élection ne l’enthousiasme pas. " Je connais mes limites. L’action locale, oui, mais la députation c’est tout autre chose. " En plus il n’y croit pas. Il connaît Billard. Il ne le voit pas député, mais il sait qu’il jouit ici d’une bonne notoriété. D’après lui il a de réelles chances de l’emporter. L’arrivée de cette Ségolène Royal c’est pour lui presque un soulagement. " Tu connais ma position. Mais bon, si tu continues, compte sur moi. " Il est comme ça le maire de Melle. Connu dans tout le Mellois et jusqu’à Niort pour sa franchise et sa loyauté. Histoire de tâter le terrain, Jean-Paul Jean joint Gilles Ménage à l’Elysée. Pour rien. " Comment ? Ségolène Royal ! ", esclaffe-t-il. Le chef de cabinet du Président n’est pas au courant. Ce n’est tout de même pas une affaire d’Etat. Il l’a connaît à peine, et puis les élections ce n’est pas son domaine.

Tout a commencé deux ans plus tôt quand Jean-Paul Jean achève son mandat de président du Syndicat de la magistrature. Son engagement politique ne date pas d’hier. C’est en 1974 qu’il a adhéré au PS où il a rejoint le CERES, le courant de Jean-Pierre Chevènement. Il fait aussi parti de la commission de discipline de la fédération des Deux-Sèvres, et à ce titre il a rendu un service au maire de Parthenay, Michel Hervé, un rocardien, qui a obtenu d’être en deuxième position sur la liste du PS pour les législatives de mars. La proportionnelle voulue par Mitterrand c’est le " coup de pied de l’âne " à la droite qui se sent pousser des ailes après la série d’échecs que la gauche vient de subir aux municipales, aux européennes et aux cantonales. La droite l’emporte quand même mais de justesse empochant 291 sièges (la majorité absolue est de 289) tandis que la gauche en récolte 251 (dont 207 pour le PS), les 35 restants revenant au Front national. Ainsi le Président peut se maintenir, et dans les Deux-Sèvres, le PS a désormais deux députés : André Clert, l’ancien premier adjoint du maire de Niort, et Michel Hervé.

La droite, contrainte à cohabiter avec un président socialiste, s’empresse immédiatement de changer ce mode de scrutin qui la pénalise. C’est Pasqua, le ministre de l’Intérieur, et son fidèle Pandreau, qui s’y colle. Le 10 octobre, c’est fait. Sans débat ni vote (le gouvernement de Jacques Chirac procède par ordonnance) le scrutin majoritaire si cher à la Ve république est rétabli. Mais ce n’est pas tout, le nombre de députés étant passé en mars de 491 à 577, Pasqua et ses boys ont redécoupé les circonscriptions. Grâce à cette opération de " charcutage ", la droite escompte un gain de trente à quarante sièges. Et c’est ainsi que les Deux-Sèvres hérite d’une quatrième circonscription.

Le découpage de cette nouvelle circonscription (ce sera la 2ème) est un bon exemple de la méthode Pasqua dite du " bourg pourri ". On a pris l’ancienne 1ère circonscription, acquise à la gauche depuis 1973. Comme il était hors de question de remettre en cause le fief de René Gaillard, l’ancien questeur socialiste de l’Assemblée et maire de Niort, décédé en décembre 1985, on l’a simplement retaillée, ne gardant que les trois cantons de Niort et celui de Prahecq. Dans cette nouvelle circonscription (elle reste la 1ère ) la gauche sera à l’étroit mais bien au chaud. Restent les six cantons du Mellois et les trois du Marais Poitevin. Ils ont beau être ruraux, ils ne sont pas tous acquis à la droite. En 1974, François Mitterrand est arrivé en tête au second tour de la présidentielle dans cinq d’entre eux. En 1981, le même a empoché trois cantons supplémentaires. Mais le ministère de l’Intérieur a de la ressource. L’idée c’est d’apporter un peu de " sang bleu " à tout ça. On va donc chercher, dans la circonscription de Parthenay située juste au dessus, trois cantons plus sûrs : Saint-Maixent-l’Ecole 1 et 2, et la Mothe-Saint-Heray. En échange Parthenay reçoit le canton d’Airvault que l’on retire à la 3ème circonscription de Bressuire.

La manœuvre se veut habile. Jacques Fouchier, l’ancien maire de Saint-Maixent-l’Ecole, qui a été aussi secrétaire d’Etat à l’Agriculture, a été élu sept fois député de l’ancienne 2ème circonscription, et, en1974, Mitterrand n’est arrivé en tête dans aucun de ces trois cantons. Mais en 1981, Saint-Maixent 1 vote François Mitterrand. A la présidentielle de 1988, c’est au tour de Saint-Maixent 2 et de la Mothe-Saint-Théray. Et pour faire bonne mesure le dernier canton du Mellois encore à droite tombe aussi à gauche. Le score de Mitterrand dans l’ensemble de la nouvelle circonscription est sans appel : 58%. Dans les Deux-Sèvres, le découpage Pasqua est un fiasco.

Jean-Paul Jean regarde tout ça avec intérêt. Magistrat à Paris, il a néanmoins toujours un pied dans le pays. Il est né à Saint-Maixent. Ses grands-parents y étaient agriculteurs et son père est percepteur aux Impôts. Adolescent il a joué au football, avec son frère, où il était plutôt bon, dans le club présidé par Camille Lemberton, le maire de Saint-Maixent. Ah, Camille ! Une figure locale. Résistant, il a combattu pendant l’occupation aux côtés de l’une des gloires du département, Edmond Proust (un instituteur tout comme lui), dit Gapit, dit aussi colonel Chaumette, le chef des FFI des Deux-Sèvres, fondateur de la MAAIF (aujourd’hui MAIF) et de la CAMIF. Camille a rejoint la SFIO en 1956. En 1965 il est le seul élu de gauche au conseil municipal de Saint-Maixent ; en 1970 il bat Fouchier aux cantonales. Cet officier de réserve (pour fait de résistance), plutôt militariste, a plu à cette ville bien ancrée à droite, siège de l’ENSOA, l’Ecole Nationale de Sous-Officiers d’Active. Mais en 1979, Camille Lemberton commet l’irréparable aux yeux des ayatollahs de la fédé : il reçoit dans sa ville le président Valéry Giscard d’Estaing. " La chasse au Lemberton est ouverte ", s’insurge Michel Chaumet, le premier secrétaire de la fédération. Camille est exclu du PS. Depuis ce jour, Camille en a gros sur la cœur. Avec cette nouvelle circonscription où la gauche à une chance il tient peut-être sa revanche. Alors il sera candidat, de gauche évidemment, mais indépendant.

Il n’est pas le seul à lorgner sur le cadeau que Pasqua, malgré lui, vient de faire à la gauche locale. Jean-Pierre Marché, le maire de Lezay, se verrait bien lui aussi député. Encore un sacré loustic celui-là. Et un enseignant de plus dans la course. Certes il n’est pas du même calibre que Camille, et Lezay n’est qu’un gros bourg rural. Mais ça ne l’arrête pas. Il a ses " réseaux ". N’est-il pas franc-maçon ? Et les " frères trois points " ont le bras long. Jean-Pierre y croit dur comme fer. Comme un fait exprès, lui aussi a été exclu du PS en 1979, mais pour hostilité au " Programme commun ". Réintégré depuis dans la " Vieille maison ", ça ne l’empêche pas de voter au conseil général avec la majorité de droite. En fait il ondule, navigue entre deux eaux, mais ses électeurs le suivent. Son modèle, son maître, c’est Georges Treille, le maire de Brioux-sur-Boutonne, un autre bourg de la circonscription, situé plus au sud. Sénateur, celui-ci préside justement le conseil général des Deux-Sèvres. Lui aussi a été à la vieille SFIO dans sa jeunesse. Il a même été candidat aux législatives pour la FGDS. Treille est l’un des représentants typiques de la vieille gauche locale, tout à la fois radicale, anticléricale et franc-maçonne qui a viré sa cuti depuis que le PS fricote avec les " cocos ".

Alors pourquoi pas moi se dit Jean-Paul Jean. C’est Alain Métois qui lui a mis ça en tête. " Présente toi à l’investiture, je m’occupe du reste. " Qu’est-ce qu’il risque ? Il est jeune, jouit d’une certaine notoriété depuis qu’il passe à la télé dans " Droit de réponse ", l’émission de Michel Polac, et il n’a surtout aucune casseroles aux fesses. Enfin il est au mieux avec Bellec, le maire de Niort, et Santrot, son homologue de Poitiers. De toute façon les deux autres n’auront pas l’investiture du PS. Alors quinze jours avant le dépôts des candidatures en préfecture, il se jette à l’eau. L’assemblée des militants a lieu à Melle, salle Saint-Joseph. Ses concurrents sont au nombre de trois : Claude Juin, le maire de Bessinnes, Maurice Moinard, celui de Coulon, tous les deux du Marais, et Michel Lévêque, originaire du Mellois, journaliste à La Nouvelle République, le journal régional.

Tous ne sont pas de la même force. Lévêque n’a aucune chance. Trop tendre. Le point faible de Juin (un rocardien) c’est d’abord qu’il n’est pas d’ici. Arrivé à Niort en 1972 pour prendre la direction du personnel des Etablissements Rougier, une grosse boite de la région (4.000 salariés, 7 unités de production), il vient de Calais où il a travaillé durant sept ans, toujours comme directeur du personnel. Il fait partie de cette génération de socialistes qui ont rompu avec la vieille SFIO compromise dans la répression contre les nationalistes algériens. Après un séjour en Algérie comme militaire, il rejoint les " porteurs de valise ". En 1958, il adhère au PSA, qui deviendra le PSU, et d’où sont issus Michel Rocard et Pierre Bérégovoy. Après un temps de vacance, il rejoint le PS. En 1977, le virus de la politique le reprend. Il se présente aux municipales à Bessines, une commune limitrophe de Niort de 1.200 habitants, sur une liste d’union avec des communistes. Finalement, en 1983, il est élu maire.

Le poids lourd c’est Maurice Moinard. Il a fait toute sa carrière professionnelle au Crédit Agricole. De 1951 à 1961, il est secrétaire de Louis Tardy, maire de Coulon, et fondateur du Crédit Agricole des Deux-Sèvres, dont le directeur général au niveau national est André Cramois. Quand ce dernier est à son tour élu maire de Coulon, il le rejoint et devient son adjoint en 1971. En 1977 c’est à son tour d’être élu maire. Maurice Moinard est un militant socialiste de longue date. Il a adhéré à la SFIO en 1945. Il quitte la " Vieille maison " au moment de la crise algérienne (il sera militaire en Algérie), et reviendra au PS au moment d’Epinay après un détour par la Convention des Institutions Républicaines. Il a enfin été jusqu’en 1981 le suppléant de René Gaillard. S’il est là, c’est presque en service commandé. Tout ça c’est un peu à cause de Michel Guyton, le maire de Mairé-l’Evescault, une commune du Mellois. Suppléant de René Gaillard en 1985, il s’est retrouvé député de la 1ère circonscription à la mort de ce dernier. Il pourrait se représenter mais il n’y tient pas. Alors les amis de Moinard lui ont dit :  " Tu as été aussi suppléant de Gaillard, tu devrais y aller. " Sa femme a été institutrice dans le Mellois. Pourquoi pas ? Il se laisse tenté.

Jean-Paul Jean écoute les deux élus débattre de problèmes locaux. Ils s’enfoncent. Lui axe toute son intervention sur la façon de faire de la politique autrement. Il séduit. Juin et Lévêque sont éliminés dès le premier tour. Au second tour, Jean-Paul Jean l’emporte.

Il lui faut maintenant un suppléant. " Si l’on demandait à Jean Bellot ? ", suggère Alain Métois. Un cas, le maire de Melle. Catholique dans un pays protestant, il met ses enfants à l’école confessionnelle. Charcutier, ses amis sont enseignants ou salariés de Rhône-Poulenc. Durant dix-huit ans il siège dans l’opposition au conseil municipal. En mars 1977, il prend la tête de la " rébellion " contre le maire d’alors Maître Léchelle. Une nuit, lui et ses amis placardent sur les murs de la ville une affiche avec ce seul slogan " Non aux notables ! ". Jean Bellot l’emporte, de justesse. Quand Métois et Jean lui font la proposition, il hésite mais finit par accepter.

Flanqué désormais d’un excellent coéquipier, Jean Paul Jean et Alain Métois vont chercher une équipe. Ils ne la trouveront pas parmi les socialistes locaux ou si peu. Le Mellois, d’où sont pourtant issus bien des militants historiques du PS du sud des Deux-Sèvres, a trop longtemps été laissé pour compte par les instances fédérales. René Gaillard, l’ancien député, n’y faisait que des passages éclairs, les veilles d’élections ou bien pour convier les élus locaux à des réunions d’Urba-Gracco, la pompe à finances du PS. Paul Grégoire, le seul socialiste (il a adhéré en 1980) à rejoindre le premier cercle, est un proche de Bellot. Chimiste à l’unité de Rhône Poulenc de Melle, il a été élu maire en 1977 de Saint-Martin-les-Melle, une petite commune rurale limitrophe de Melle. Pour les autres, c’est pratiquement leur premier engagement politique. Jean-Luc Drapeau est un jeune technicien vétérinaire. Originaire de Thouars, dans le nord des Deux-Sèvres, il est issu d’une famille de cheminot cégétiste. Son titre de gloire est d’être membre de l’équipe de France d’aéromodélisme. Daniel Barillot, lui, travaille à la direction départementale de l’équipement à Lezay. Yves Debien, enfin est professeur de science économique et sociale au lycée de Melle. Outre son engagement syndical dans le milieu enseignant, il participe depuis mai 1982 à l’animation de l’une de ces toutes nouvelles radios locales issues de la libération de la bande FM en 1981," D4B ", pour la Dive, la Belle, la Boutonne, la Berlande et la Béronne, les cinq cours d’eau qui traversent le pays. Il donne aussi quelques papiers à La Concorde, un hebdomadaire local d’obédience radicale et protestante.

Alors tout s’enchaîne. On établit un plan de campagne et un programme. Jean-Paul Jean fait un emprunt. On passe à la préfecture pour le dépôt des candidatures. Il ne reste plus qu’à obtenir l’accord des instances nationales. Une formalité désormais. Tous les obstacles se sont évanouis. A la trappe les tentatives de l’état-major du PS de caser des sortants dont on ne voulait plus dans leur circonscription comme Alain Billon, député sortant de Paris, qui doit céder sa place dans la 20e circonscription à Jean-Christophe Cambadélis. Ou comme Christian Goux, le député du Var qui finit par atterrir dans l’Eure. Oubliée enfin l’idée saugrenue de parachuter dans les Deux-Sèvres Philippe Darriulat, le président de l’UNEF. Ce samedi 21 mai, André Pineau, le premier secrétaire de la fédération des Deux-Sèvres, a fait avalisé dans la matinée sans aucun problème le choix des militants par le comité directeur qui se tient au troisième sous sol de l'Assemblée nationale.

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